Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 36: The Aftermath
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l'humidité restait accrochée aux planches du hangar comme une seconde peau. Jack s'assit sur une caisse retournée, les mains vides, et regarda la porte par laquelle Frank était sorti—porté par quatre hommes, recouvert d'une bâile goudronnée. Il n'avait pas pleuré. Il n'avait pas parlé. Il avait simplement donné des ordres, et les hommes avaient obéi, parce que c'était ce qu'on faisait.
Le silence, maintenant, était pire que le fracas.
Elias n'était pas revenu. La goélette de secours—celle qui devait longer la route ouest—n'avait donné aucun signe depuis trois jours. Jack avait envoyé un pêcheur de confiance faire le tour des criques au sud, mais il savait que la mer avait avalé des vaisseaux plus solides que le leur pendant cette tempête. Il ne se permettait pas d'y penser. Pas encore. Il y avait trop de choses à régler.
Les hommes de Frank étaient venus, un par un, dans la matinée. Pas pour se battre—plus pour comprendre. Des visages qu'il connaissait depuis l'enfance, des dockers qu'il avait vus grandir avec lui sur les quais. Ils avaient posé leurs casquettes sur la table du bureau, les yeux baissés, et Jack leur avait offert du café et de l'argent pour tenir une semaine. Certains avaient accepté l'argent. D'autres avaient tourné les talons sans un mot. Il ne les retenait pas.
Vers midi, une voix familière résonna dans l'embrasure.
« On m'a dit qu'il y avait un nouveau patron sur les quais. »
Jack leva la tête. Burke se tenait dans la lumière crue du soleil, son pardessus gris impeccable, un sourire mince aux lèvres. Deux agents en civil attendaient derrière lui, le chapeau baissé sur les yeux.
« Je ne suis pas un patron, monsieur Burke. Je suis un homme qui essaie de nettoyer un hangar. »
Burke entra sans y être invité, s'arrêta devant une pile de caisses marquées « farine ». Il en tapota le couvercle du bout des doigts.
« Le bruit court que votre frère a eu un accident. Une histoire de tempête, paraît-il. Dommage. Il avait tant de potentiel. » Il marqua une pause. « Et puis il y a ceste autre rumeur, plus intéressante. On dit que vous étiez là. Que vous l'avez vu tomber. »
Jack ne bronchaira pas. « Frank était un homme dangereux. Il a glissé, il s'est noyé. La mer ne rend pas toujours ce qu'elle prend. »
« La mer, » répéta Burke, comme s'il goûtait le mot. « J'ai vu des corps repêchés à marée basse qui racontaient des histoires très différentes. » Il sortit une cigarette de son étui et l'alluma sans demander la permission. « Voici ce que je vais faire, Malloy. Je vais arrêter quelques-uns de vos amis—ceux qui ont la langue trop longue et les mains trop sales. Et je vais te laisser mariner dans cette pièce en te demandant si tu es le prochain sur ma liste. »
Jack croisa les bras. « Vous n'avez rien contre moi. »
« J'ai une liste de noms. Et j'ai un témoin qui pourrait bien vouloir parler, maintenant que son frère n'est plus là pour le protéger. » Il souffla la fumée vers le plafond fissuré. « Ou peut-être pas. Peut-être que ce témoin a disparu avec la tempête. Il faudra voir ce que la marée apporte. »
Il sortit sans ajouter un mot, laissant derrière lui une odeur de tabac et une menace suspendue dans l'air.
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Trois jours plus tard, les arrestations commencèrent.
Jack l'apprit le matin en ouvrant son journal. D'abord Doyle, son contremaître—un homme de confiance qui connaissait les routes par cœur. Ensuite McCarthy, qui s'occupait des paiements aux pêcheurs. Et puis un jeune gars, O'Keefe, qui n'avait fait que conduire un camion deux fois, mais qui avait parlé trop fort dans un bar de Boston.
Jack se rendit à la prison municipale, mais on refusa de le laisser voir les prisonniers. Il laissa de l'argent pour leurs avocats et repartit sans avoir obtenu un regard de Burke. Ce dernier lui fit parvenir un message le soir même par un garçon de courses : *« Ça continue jusqu'à ce que tu arrêtes de faire l'imbécile. »*
Mais il n'y avait rien à arrêter. Le réseau s'effondrait sous ses yeux—pas par trahison, mais par simple logistique. Ses hommes étaient en prison ou dispersés. Ses bateaux étaient détruits ou saisis. Ses réserves d'alcool dormaient au fond de cachettes qu'il ne pourrait plus atteindre sans équipage.
Il aurait pu reconstruire. Il le savait. Il avait encore les cartes, les contacts, le savoir-faire. Il aurait trouvé de nouveaux hommes, de nouveaux itinéraires, de nouveaux marchés. C'était ce qu'il avait toujours fait—toujours rebondir, toujours esquiver, toujours avancer quand les autres s'arrêtaient.
Mais ce matin-là, debout devant la fenêtre de son bureau, les mains dans les poches, il regarda les quais sans voir la mer. Il vit Frank—pas la version brisée, ensanglantée, qui avait crié en tombant—mais l'autre. Le Frank de l'enfance, qui lui apprenait à nager dans l'eau glacée de mars. Le Frank qui avait partagé son dernier morceau de pain quand ils étaient petits et affamés. Le Frank qui avait ri, une fois, à une blague idiote que Jack ne se rappelait plus, mais dont il se souvenait du son.
Et il comprit, avec une clarté tranquille qui le surprit, qu'il ne voulait plus de cette vie. Non parce qu'il avait peur—il avait affronté des tempêtes, des balles et des fédéraux, et il était toujours debout. Mais parce qu'il avait atteint le sommet d'une colline et découvert que la vue était grise.
Il appela Patrick.
Son petit frère arriva dans l'après-midi, l'air tendu, les mains dans les poches de son pantalon d'usine. Il savait. Quelqu'un avait dû lui dire, ou il avait compris tout seul—les Malloy avaient toujours eu une manière de lire les choses dans les silences.
« Tu as entendu parler de Frank, » dit Jack. Ce n'était pas une question.
Patrick hocha la tête, sans croiser son regard. « Je suis désolé. »
« Moi aussi. »
Le silence s'étira entre eux, chargé de tout ce qu'ils n'arrivaient pas à dire. Patrick finit par lever les yeux.
« Qu'est-ce que tu vas faire ? »
Jack se tourna vers la fenêtre. Le soleil déclinait sur l'océan, jetant une traînée d'or pâle à la surface de l'eau. Il se souvint d'un autre coucher de soleil, des années plus tôt, quand il avait promis à sa mère mourante qu'il s'occuperait de ses frères. Il avait tenu cette promesse d'une manière qu'elle n'aurait jamais imaginée. Et il l'avait brisée d'une autre.
« Je vais sortir, » dit-il. « Vraiment sortir. »
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Les semaines suivantes furent un travail d'horloger.
Jack passa des appels à des hommes qu'il n'avait pas contactés depuis des années—des avocats, des banquiers, des hommes d'affaires qui avaient fait des affaires avec le syndicat, mais qui gardaient les mains propres. Il fit évaluer ses actifs : les entrepôts, les camions, les contrats avec les pêcheurs, les parts dans trois tavernes et un hôtel discret près de la gare. Il prépara des registres propres, effaça les traces, brûla les registres sales dans le poêle de son bureau une nuit, regardant les flammes bleues dévorer les noms et les chiffres.
Burke revint une fois de plus, espérant trouver une faille. Jack l'accueillit dans un bureau désormais vide, sans un seul document compromettant en vue.
« Vous nettoyez la maison, » observa Burke, parcourant les murs nus.
« Je déménage, monsieur Burke. Une affaire légitime, import-export. Je crois que c'est ce que vous vouliez. »
Burke rit, un son court et sec. « Je voulais te voir en prison, Malloy. »
« Vous me verrez peut-être encore. Mais pas pour ça. »
L'agent l'examina longuement, cherchant la ruse, la manœuvre cachée. Il ne trouva que ce qui était devant lui : un homme fatigué, mal rasé, les yeux cernés, qui tenait une casquette entre ses mains comme un ouvrier quittant l'usine pour la dernière fois.
« Tu me dégoûtes, » dit finalement Burke. « Tu as tué ton frère et tu te promènes libre. Les murs de ma liste ont encore ton nom, Malloy. Je te garderai une place au chaud. »
Il tourna les talons et sortit, laissant la porte ouverte sur le ciel du soir.
Jack resta immobile un long moment. Puis il sortit son carnet, feuilleta jusqu'à une page vide, et écrivit trois noms au crayon : la société Hartwell & Fils, courtiers en marchandises générales ; la banque de l'Atlantique, département des comptes commerciaux ; et au bas de la page, à l'encre, le nom d'un homme d'affaires discret qu'il savait acheteur d'entreprises sans poser trop de questions.
Il regarda les noms, puis la mer par la fenêtre. Demain, il ferait les appels. Il vendrait tout, paierait ses dettes, et achèterait un petit bureau loin des quais—quelque chose de propre, de légal, de terne. Peut-être qu'il épouserait Molly. Peut-être que Patrick viendrait travailler avec lui. Peut-être qu'il apprendrait à dormir sans cauchemars.
Il plia le papier, le mit dans sa poche, et éteignit la lampe. Le hangar sombra dans l'obscurité, mais la porte, derrière lui, restait ouverte sur le ciel étoilé.
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