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Le Télégraphe de Fer

Lire le chapitre 10: A Fault in the Wire

Le tonnerre roula sur la vallée comme un barrage d’artillerie lointaine, et Elias Crane leva les yeux vers le ciel qui se déchirait au-dessus des rails. Il avait quitté Gordonsville deux heures plus tôt, à bord d’un train de marchandises qui cahotait vers le nord, et maintenant la pluie s’abattait en rideaux obliques, fouettant les vitres du fourgon où il s’était glissé. La ligne télégraphique longeait la voie, ses fils tendus entre des poteaux noircis par l’orage, et il vit l’étincelle bleue d’un court-circuit avant d’entendre le craquement sec. Le train ralentit. Le freinage gémit. Elias jura.

Le chef de train passa la tête dans la cabine, ruisselant. « Ligne morte entre ici et Culpeper. On ne bouge plus tant que le fil n’est pas réparé. »

Elias regarda la pluie. La veuve. Le temps. Il sortit du fourgon avant que l’homme ne puisse protester.

Le vent lui coupa le souffle. Il s’accrocha à la rambarde, descendit sur le ballast détrempé, les bottes s’enfonçant dans la boue entre les traverses. Il remonta la voie vers le poteau le plus proche, où un fil arraché pendait comme un membre brisé. Il connaissait ce travail. Des années sur les chantiers du chemin de fer, à poser des lignes dans des territoires où chaque poteau était un défi lancé à la nature — et parfois aux hommes. Il sortit ses pinces de sa poche, commença à dénuder le cuivre quand un mouvement, plus loin sur la voie, attira son regard.

Un homme. Sous la pluie, silhouette sombre, qui remontait la ligne depuis le sud. Il portait l’uniforme bleu de l’Union.

Elias plongea derrière le poteau, la main sur le Colt dissimulé sous sa veste de civil. L’homme approchait, tête baissée contre la tempête, un rouleau de fil télégraphique sur l’épaule. Il s’arrêta à quelques mètres du poteau, releva le col de son manteau, et dit, sans même un regard vers Elias : « Vous pouvez sortir. Je vous ai vu descendre du train. »

La voix était calme, presque lasse. Elias ne bougea pas. « Qui êtes-vous ?

— Samuel Pierce. Télégraphiste, Premier Corps de l’Union. En poste à la station de Culpeper, si vous voulez savoir. » L’homme se tourna enfin. Il était jeune, la trentaine, le visage émacié, des cernes profonds sous des yeux d’un bleu pâle. Il désigna le poteau. « Ce fil est au service de qui, vous ou moi ? »

Elias resta accroupi. « Je suis du télégraphe confédéré. Manassas. »

Samuel cracha dans la boue. « Bien. Alors on est ennemis, officiellement. Mais vous n’êtes pas équipé pour ce temps-là », ajouta-t-il en regardant la veste fine d’Elias, trempée et collée à sa peau. « Et moi je suis fatigué de mourir de froid pour un morceau de cuivre. »

Il sortit une flasque, but, puis la tendit. Elias hésita. L’orage gronda, plus proche. Il prit la flasque. Whisky âpre qui brûla sa gorge. Il rendit la flasque.

« Je dois atteindre Culpeper avant l’aube, dit Elias.

— Vous ne marcherez pas plus vite que ce fil, une fois réparé. » Samuel sortit un outil de sa ceinture. « J’ai un rouleau de fil neuf. Vous avez l’air de savoir ce que vous faites. »

Elias considéra l’homme. Un déserteur, peut-être. Une espionne, non — l’uniforme était trop usé, les bottes trop trouées. Un homme du rang, exilé dans la boue, qui faisait son travail sans se poser de questions. Ou qui, comme lui, se posait trop de questions.

« Vous êtes bien loin de votre poste pour une simple réparation, dit Elias.

— Le fil est mort. Mon officier veut le courant rétabli avant midi. » Samuel commença à grimper au poteau, les mains expertes. « Vous, un télégraphiste confédéré, là où aucune de vos lignes ne passe. Vous êtes soit perdu, soit en mission. »

Elias se hissa sur le poteau voisin. « Les deux, peut-être. »

Ils travaillèrent en silence pendant un quart d’heure, les gestes synchronisés par une pratique commune. La pluie redoubla. Elias achemina le nouveau fil, tendit la connexion, vérifia l’isolation des nœuds. En bas, dans l’herbe noyée, Samuel griffonnait quelque chose sur un carnet.

« Qu’est-ce que vous écrivez ? demanda Elias.

— Votre code. » Samuel leva le carnet. Elias y vit des croquis — les schémas de connexions, les nœuds, les hauteurs de poteaux. « Pas votre télégraphe. Vous. La manière dont vous travaillez. Vous êtes nerveux. Vous vérifiez chaque nœud deux fois. Votre main ne tremble pas. Vous avez fait ça des années, sur des lignes difficiles. » Il le regarda fixement. « Vous n’êtes pas un bureaucrate de Manassas. Vous êtes un homme qui fuit quelque chose. »

Elias sauta au sol, les pieds heurtant la boue avec un bruit sourd. « Je fuis la pluie. On remonte le courant ?

— Pas tout de suite. » Samuel rangea son carnet, s’approcha, baissa la voix bien que l’orage couvrit tout. « Il y a des choses que je vois sur ces fils, monsieur... ?

— Crane.

— Eh bien, monsieur Crane. Je manipule les dépêches unionistes depuis huit mois. Et depuis quatre mois, des messages passent que je ne devrais pas voir. Des ordres de mouvement qui arrivent trop tard. Des tailles de garnison qui ne correspondent pas aux rapports. Et surtout, des références à un nom qui revient trop souvent. Grey. » Il attendit. Elias ne broncha pas. « Vous connaissez ce nom ?

— Je l’ai entendu.

— C’est un banquier de Richmond, qui finance les deux côtés. Mon supérieur croit que c’est un agent confédéré infiltré. Je crois que c’est un vautour qui engraisse sur les cadavres des deux armées. » Samuel plissa les yeux. « Et je crois que vous le savez aussi. »

Elias resta muet. Le tonnerre gronda plus loin, roulant vers le sud. La pluie commençait à faiblir.

« J’ai vu votre nom dans une dépêche, il y a trois jours, dit Samuel. Message codé, mais j’ai l’habitude. « Crane. À surveiller. A quitté son poste. » Expédié par un certain colonel Weller, de Manassas. » Il laissa le silence s’étendre. « Alors je me suis dit : quelqu’un qui est surveillé par son propre camp, et qui se promène près de Culpeper la nuit — peut-être qu’il a les mêmes ennemis que moi. »

Elias sentit son pouls s’accélérer. Weller. Il avait donc déjà signalé son absence. La toile se resserrait.

« J’ai besoin de trouver une femme à Culpeper, dit Elias. Une veuve. Avant qu’un homme ne la trouve avant moi. »

Samuel le dévisagea un long moment. Puis il hocha lentement la tête. « La vieille ferme Barker, à l’est de la ville. La veuve s’appelle Ruth. Elle prend des pensionnaires. » Il remit son carnet dans sa poche. « Mais vous n’y arriverez pas à pied avant le jour. »

Elias regarda la voie, noyée. « Je prendrai le train quand le fil sera réparé.

— Le fil sera réparé, mais le train ne repartira qu’au matin. » Samuel s’éloigna déjà, disparaissant dans le brouillard. « Je connais un raccourci. À travers les bois de la rivière. Une heure de marche, si la pluie ne vous noie pas. »

Elias hésita une seconde. Cet homme pouvait être un piège — Grey avait des tentacules partout, et Weller le cherchait. Mais la fenêtre se rétrécissait, et chaque minute qui passait amenait l’assassin plus près de la veuve.

Il rattrapa Samuel. « Montrez-moi.

— Une condition, dit Samuel sans ralentir. Quoi que vous fassiez à Culpeper, quoi que vous découvriez, je veux une copie de ce que vous trouvez. Le nom Grey, les routes, les comptes. Parce que j’ai aussi un compte à régler avec lui. » Il toucha un médaillon sous son uniforme. « Il a fait fusiller mon frère à Fredericksburg. Pour désertion. Sauf qu’il n’avait pas déserté. Il avait découvert que Grey vendait des cartes de positions défensives aux Confédérés. »

Elias fut frappé par la similitude. Deux frères. Deux silences imposés par Grey. Il ne répondit pas, mais il marcha plus vite.

Ils longèrent la voie puis plongèrent dans le sous-bois, branches basses, ravin glissant. Milieu de la nuit, l’orage roulait encore au loin. Elias trébucha sur une racine, se rattrapa à un tronc, et dans la secousse, quelque chose tomba de sa poche — le billet plié qu’il avait trouvé sur le corps du déserteur. Samuel le ramassa avant lui, déplia le papier, et à la lueur d’une allumette qu’il protégea du vent, il lut :

« Le messager est venu. »

Samuel releva la tête, les traits durcis. « Ce mot, dans l’écriture de Grey ?

— Oui.

Samuel rendit le billet. « Mon frère avait le même sur lui quand ils l’ont fusillé. » Il murmura, comme pour lui-même : « Alors Grey ne vous chasse pas. Il vous attend. »

Elias prit le billet, le rangea, les mains soudain froides malgré l’effort. Le messager. Lui. Et soudain, il comprit ce que le mot signifiait vraiment : Grey n’avait pas simplement ordonné la mort de son frère. Andrew Crane était un messager, lui aussi — celui qui avait apporté la vérité jusqu’à Grey, et qui avait été éliminé pour cela.

Mais dans ce cas, Grey ne voulait pas tuer Elias. Il voulait qu’Elias vienne à lui. Le piège n’était pas seulement tendu à Culpeper.

Le piège était la route entière.

Samuel lui lança un regard, comme s’il avait lu la pensée dans ses yeux. « Alors ? On continue ? »

Elias regarda l’obscurité devant eux. La veuve attendait. Et derrière elle, quelque part dans la nuit de Richmond, Grey attendait aussi.

« On continue, dit-il. Mais cette fois, c’est moi qui le ferai tomber dans son propre piège. »

La pluie recommença à tomber, plus fine, plus sourde, comme si le ciel lui-même retenait son souffle.