Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 9: The Ledger
La pluie s'était mise à tomber quand Elias atteignit Church Hill, une bruine fine et tenace qui collait ses vêtements à sa peau et faisait luire les pavés comme de l'huile. Il s'arrêta devant la banque Grey & Fils, un bâtiment de briques sombres à trois étages, aussi austère qu'un cercueil debout. Les fenêtres du deuxième étage étaient noires. C'était là, au-dessus de la salle des coffres, que Silas Grey tenait son bureau personnel.
Elias inspecta la serrure de la porte latérale. Un modèle courant, à gorges simples. Il sortit de sa poche un crochet qu'il avait façonné la veille dans une lame de ressort. Ses doigts tremblaient à peine. Il avait passé des années à tracer des voies ferrées à travers des territoires hostiles, à dormir sous des ponts à moitié construits, à faire sauter des rochers avec des charges mal calculées. Une serrure de banquier ne le ferait pas reculer.
Le pêcher céda avec un déclic sec. Il poussa la porte, entra.
L'odeur le frappa d'abord : cire d'abeille, papier vieilli, tabac froid. Un couloir étroit menait à un escalier de service. Elias monta sans bruit, écoutant le bois protester sous son poids. Au premier palier, il s'arrêta. Des voix montaient du hall principal, étouffées par les portes closes. Une conversation entre deux hommes, l'un avec l'accent traînant du Tidewater, l'autre plus nasillard. Il ne distinguait pas les mots. Il continua.
Le bureau de Grey occupait l'angle sud du deuxième étage. La porte était en chêne massif, mais la serrure, elle, était d'une simplicité enfantine. Elias fut à l'intérieur en moins d'une minute.
La pièce était méticuleuse. Un bureau d'acajou poli comme un miroir, trois chaises à haut dossier, des étagères alignant des registres reliés en cuir. Aux murs, des cartes de Virginie et de Pennsylvanie, piquetées de petites épingles rouges et bleues. Il compta les épingles : quarante-trois. Il ne savait pas ce que cela signifiait, mais il le nota mentalement.
Il commença par le bureau. Tiroir du haut : plumes, encriers, un coupe-papier en ivoire. Tiroir du milieu : correspondance personnelle, factures de tailleur, une invitation à un bal de charité. Le tiroir du bas était verrouillé. Elias l'ouvrit avec le même crochet. Rien qu'un pistolet de poche chargé et une bouteille de whisky à moitié vide.
Les registres, ensuite. Il les feuilleta un à un, cherchant une anomalie, une écriture différente, un chiffre faux. Les comptes de la banque étaient propres, trop propres. Chaque transaction correspondait à une activité légitime : prêts agricoles, dépôts de commerçants, hypothèques. Aucune trace du nom de Whitlow, aucune référence aux livraisons d'armes.
Il s'accroupit devant l'étagère du bas et fit courir ses doigts le long de la tranche des volumés. Puis il les retira tous, un par un. Le mur derrière était nu. Il allait les remettre en place quand il remarqua une fissure dans le plâtre à hauteur de genou. Trop régulière.
Il appuya. Un panneau coulissa avec un grincement, révélant une cavité de la taille d'une boîte à chaussures. Vide.
Quelqu'un était venu avant lui. Il laissa échapper un juron sourd.
Il allait refermer le panneau quand ses yeux s'arrêtèrent sur le fond de la cavité. Des traces de poussière dessinées en arcs réguliers, comme si un objet de forme arrondie en avait été retiré récemment. Un rouleau, peut-être. Ou une bouteille. Ou un tube à messages.
Le cœur d'Elias s'emballa. Le « registre de Gray » que Mary avait mentionné n'était peut-être pas un livre du tout.
Il remit les registres en place, les doigts rapides, l'esprit déjà ailleurs. Silas Grey était un homme méticuleux, cela avait été établi. Méticuleux jusqu'à l'obsession. S'il gardait un registre secret, il le garderait près de lui, à portée de main. Pas dans la cavité. Chez lui ? Dans les coffres de la banque ? Ou alors, par une ironie cruelle, le registre dont Mary lui avait parlé n'avait jamais appartenu à Grey. Son frère Andrew avait pu faire référence à quelqu'un d'autre. Mais à qui ?
Il se releva, les genoux douloureux. La pluie redoublait contre les vitres. Il sortit de sa poche un petit objet qu'il avait fabriqué chez un ferblantier de Richmond : une sphère creuse de cuivre percée d'une fine grille, contenant un diaphragme en mica avec un fil métallique. Un stéthoscope, grossier mais fonctionnel, qu'il pouvait fixer au plafond de la pièce du dessous avec de la cire d'abeille. De la pièce d'en dessous, on n'y verrait qu'un disque de laiton discret, semblable à une rosace décorative.
Il fixa le dispositif au plafond, dans l'angle sombre près de la fenêtre, et tendit le fil le long de la corniche jusqu'à la cage d'escalier, puis le descendit en le collant à l'ombre des marches. Il pourrait y brancher son écouteur depuis le couloir de service.
Il nettoya ses traces, vérifia que rien ne manquait selon son estimation, puis ressortit par la porte latérale après avoir remis la serrure dans son état initial.
La rue était déserte. La pluie, plus forte, martelait les toits. Elias se fondit dans l'ombre d'un porche et attendit.
L'après-midi passa. Les employés de la banque partirent, puis les derniers clients. La nuit tomba comme une chape. Pas de lumière au bureau de Grey. Une heure. Deux heures. Elias commença à croire qu'il avait fait tout ce chemin pour rien.
Puis, à dix heures du soir, un fiacre s'arrêta devant la banque.
Silas Grey en descendit, grand, mince, portant un haut-de-forme noir et un manteau que la pluie faisait luire. Il tenait une mallette de cuir. Il contourna le bâtiment, entra par la porte principale. Une lampe s'alluma au deuxième étage.
Attends. Laisse-le s'installer, pensa Elias. Pense à ses mensonges. Construis ses mensonges.
Il compta soixante secondes puis entra par la porte de service, se glissa dans l'escalier et brancha son écouteur sur le fil. Le cuivre lui transmit la voix de Grey, calme, comme toujours, mais avec une tension contenue.
« …et tu es certain qu'aucun document n'a été pris ? »
Une autre voix, plus grave. Celle d'un homme jeune, peut-être un garde du corps.
« J'ai vérifié. Le mur était intact. Les livres en place. »
Grey laissa échapper un souffle, presque un rire.
« Il aurait pu être assez malin pour tout remettre en ordre. C'est le genre de Crane, je crois. Méticuleux. Acharné. Tout comme son frère. »
Le sang d'Elias se figea. Il connaissait son nom. Il savait qu'Andrew avait été là avant lui. La fureur monta, rouge, dans sa poitrine, et il dut serrer les mâchoires pour ne pas faire un bruit dans l'escalier où il se tenait.
« Le registre est en lieu sûr, poursuivit Grey. Dans la cave de la maison, sous le plancher de la troisième cave. Nous ne courons aucun danger, pourvu que nous nous débarrassions de toute personne trop curieuse. »
La voix de l'autre homme : « Le messager est arrivé au camp de Manassas, ce matin. Il dit que Crane n'était pas à son poste. Il est parti, sans permission. Personne ne sait où. »
Un silence. Grey reprit :
« Cette femme qu'il a vue à Gordonsville. La veuve du déserteur. Elle nous a envoyé une lettre, demandant où était son mari. On ne peut pas la laisser poser des questions. Cela attirerait l'attention des autorités fédérales comme celle de notre client de Pennsylvanie. »
Le client de Pennsylvanie. L'homme de Harrisburg, présumé.
La voix grave : « Vous voulez qu'on s'en occupe ? »
Grey, après un temps : « Elle vit seule, n'est-ce pas ? Sa maison est sur la route de Culpeper, le long de la rivière. Faites-le proprement et mettez le feu. Une étincelle dans une cheminée, une maison de bois qui brûle en une nuit. On dira que c'est un accident. »
Un frisson parcourut Elias. La veuve du déserteur. Eleanor, le prénom qu'il avait entendu une fois dans une taverne près de la gare. Elle savait qu'un homme lui avait parlé, la semaine précédente. Elle avait interrogé tout le monde sur son mari. Si Grey la faisait tuer pour cela, que ferait-il à Mary, à Richmond, qui avait reçu Andrew chez elle ?
Il fallait qu'il la prévienne. Il fallait qu'il atteigne Culpeper avant l'assassin.
Mais il y avait Mary aussi, qui pouvait être la prochaine après elle. Et la mère d'Elias, encore vivante, là-bas dans la vallée. Tous ceux qu'il avait touchés, tous ceux qui l'avaient vu.
Il débrancha le fil, le rembobina, le glissa dans sa poche. Il sortit de la banque par où il était entré, dans la pluie battante, et se mit à courir à travers les rues boueuses de Richmond, la respiration déjà brûlante dans sa gorge.
À la gare de triage, un convoi de marchandises partait pour Gordonsville à minuit. Il avait un peu plus d'une heure pour s'y fondre parmi les cargaisons, pour se faire oublier comme il l'avait toujours fait sous le plancher des salles de tri télégraphiques, un homme parmi les machines, un courant qui passe sous la terre.