Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 12: Blood and Ash
La fumée déchirait encore l’aube, grise et grasse, collant aux débris de bois et d’acier. Elias avançait lentement entre les carcasses des wagons, les semelles craquant sur le verre brisé et les charbons éteints. L’odeur du fer chauffé et de la chair brûlée lui tordait le ventre. Des hommes en uniforme — Union et Confédérés mêlés dans un désordre macabre — gisaient dans des postures impossibles, comme si la guerre elle-même s’était arrêtée de respirer.
Il aurait dû repartir. Chaque minute passée ici le rapprochait de Grey, de sa toile, de la mort promise. Mais son regard était aimanté par le carnage.
*« C’est toi qui as fait ça, Crane. »*
Sa propre voix, intérieure, ne pardonnait pas.
Un éclat de cuivre luisait sous un bras crispé de jeune soldat. Elias s’accroupit, repoussa doucement le membre inerte. Le médaillon — *son* médaillon — celui qu’il avait dérobé dans le bureau de Grey pour servir de preuve, pendait au bout d’une chaîne brisée. Le couvercle était ouvert. Un portrait miniature, une femme à la chevelure sombre, sourire timide. À l’intérieur, une mèche de bébé. Une inscription : *Laura, 1861.*
La main d’Elias trembla. Il s’en souvenait à présent. Il avait tenu ce bijou sous les lampes à huile du bureau de Richmond, certain qu’il appartenait à Grey. Certain que voler un trophée à ce monstre était une justice. Au lieu de quoi, il avait arraché un souvenir à un mort — et peut-être contribué à le tuer, ce mort.
— Vous étiez là quand le pont a cédé ?
Elias se releva d’un bond. L’homme qui lui faisait face était jeune, la barbe taillée, l’uniforme bleu maculé de suie. Capitaine — les épaulettes le disaient. Ses yeux, eux, ne disaient rien d’autre qu’un vide blond, celui de trop en avoir vu.
— Je… je suis télégraphiste, fit Elias, la voix rauque. De Richmond. On m’a appelé pour tenter de rétablir une ligne à l’est. Je suis arrivé après.
C’était un mensonge faible. Le capitaine n’y prêta qu’une attention distraite, le regard déjà retombé sur le médaillon qu’Elias refermait.
— Celui-ci, dit l’officier. Le lieutenant Donovan. Il devait rejoindre sa femme à Baltimore.
Elias sentit le globe du métal glacé dans sa paume. *Laura.* Le nom flottait dans son esprit sans permission.
— Vous le connaissiez ?
— Pas lui, déclara le capitaine. Mais je sais ce que c’est que de lire une lettre de trop tard. D’apprendre que le pont était condamné, que les ordres de déroutement venaient d’un poste que personne ne connaissait.
Il fixa Elias avec plus d’attention. Le silence des débris pesait soudainement.
— Vous travaillez dans quel bureau, dites-vous ? Le télégraphe de Manassas Junction ?
— Gordonsville, répondit Elias, trop vite. Mais j’ai été détaché pour inspection de ligne.
Le capitaine acquiesça sans conviction. Autour d’eux, les hommes de la défense entassaient les corps sur des toiles cirées. Un lieutenant à l’accent de Pennsylvanie s’approcha — le capitaine se détourna pour écouter son rapport. Elias glissa le médaillon dans sa poche, la tête en feu.
Il n’avait pas l’intention de voler. Il devait simplement… comprendre. Comprendre qui il était devenu pour avoir tenu entre ses doigts — froide et dorée — la preuve d’une vie qu’il avait contribué à couper, comme un fil d’acier tordu trop longtemps.
Un cri déchira la fumée : on venait de sortir un survivant de sous un wagon renversé. Deux brancardiers coururent, jetant un médecin dans une mare de sang et de cendres. Elias fixa le blessé — un jeune fantassin confédéré, des yeux gris comme l’hiver, qui cherchait l’air autour de lui. Il murmura quelque chose. Elias s’approcha malgré lui.
— Ma mère… à Winchester… dites-lui que je suis mort debout.
Le mot *debout* planta une écharde. Elias voulut répondre, mais le jeune homme ne le regardait plus. Ses yeux s’étaient éteints entre deux battements de paupières.
Elias recula. Une infirmière parut, vêtue de noir, qui jetait de la chaux vive sur les flaques sombres. Elle le vit, vit sa main qui tenait le médaillon à travers la poche de son manteau.
— Vous en prenez soin, monsieur ? demanda-t-elle.
— Pardon ?
— Le bijou. Vous le portez à sa femme ?
Il y avait dans sa voix une douceur que la guerre n’avait pas tuée. Elle tendit la main, et Elias, sans réfléchir, sortit le médaillon. Elle l’ouvrit, contempla Laura, son enfant, le sourire fixé dans l’émail.
— Il a un nom, ce lieutenant ?
— Donovan, dit Elias. Capitaine James Donovan, d’après un des officiers.
— Je noterai. Si sa veuve vient chercher des réponses, elle aura au moins un visage pour prier.
Elle lui rendit l’objet, la lumière éteinte dans les yeux. Elle avait vu trop de bijoux retourner aux femmes sans promesse.
Elias resta planté au milieu du chaos, le médaillon brûlant dans sa paume. Les morts, les vivants, le pont, le train — tout convergeait en lui, comme les fils d’un télégraphe dont il était devenu le récepteur, incapable d’interrompre la transmission.
« Tu voulais venger Thomas. Thomas est mort à cause de toi. »
Non. Thomas était mort parce que Grey l’avait désigné. Grey, et son réseau, et ses clients qui armaient des deux côtés pour mieux cueillir les dépouilles. Le frère d’Elias était une victime, pas une dette. Sa mort n’autorisait pas Elias à transformer chaque innocent en monnaie d’échange contre la culpabilité de Grey.
Il se tint au-dessus du pont brisé, où le gouffre laissait voir la rivière écarlate de l’aube. Derrière lui : cendres, acide, silence. Devant lui : la route vers Culpeper, la veuve Barker, le réseau de Grey qui courait comme un fil d’araignée entre deux armées.
— Capitaine Donovan ? appela-t-il soudain.
L’officier leva la tête, interrompu dans ses instructions.
— Vous connaissez un homme nommé Silas Grey ?
Le capitaine plissa les yeux.
— L’homme d’affaires de Richmond ? On dit qu’il vend des canons aux deux camps.
— Il n’a pas fait sa fortune en vendant de l’acier, lâcha Elias. Je le sais de source sûre.
Le jeune officier regarda autour de lui. Les corps recouverts de toiles claquaient au vent.
— Vos sources, dit-il d’une voix qui n’était plus un abandon, elles travaillent pour le gouvernement confédéré ?
— Elles travaillent pour la mort, répondit Elias. Et je préférais qu’elles travaillent pour moi.
Il cracha, baissa la voix.
— Vous avez des télégraphes sur la ligne nord, capitaine. Vous savez envoyer un message à l’Est en code ? Vous connaissez la fréquence de Manassas ?
Le capitaine hésita, puis un pli amer naquit au coin de sa bouche.
— Je connais la fréquence de Manassas, dit-il. Que voulez-vous leur dire ?
— Qu’un courant passe entre Richmond et vos dépôts. Qu’on détourne les convois d’armes avec de faux ordres signés de ma touche — et je peux vous prouver d’où vient la touche.
Il ouvrit le médaillon, montra la gravure intérieure — un monogramme *S.G.*, presque effacé par le poli des doigts.
— Si vous me croyez, si vous envoyez ce message à Washington, la guerre change, capitaine. Mais elle change dans le bon sens.
L’officier resta silencieux un long moment. Par-delà le pont, le soleil montait, impitoyable.
— Et vous ? demanda-t-il. Vous rentrez à Richmond ?
— Je vais à Culpeper, dit Elias. Puis dans l’enfer de Grey.
Il tendit le médaillon au capitaine. Donovan le prit d’instinct, comme on saisit une ancre.
— Sa veuve le mérite plus que moi, murmura Elias. Quand vous retrouverez Laura Donovan… dites-lui que son mari est mort debout. Et que le courant qui a tué son lieutenant — celui-là, je l’interromps.
Le capitaine hocha la tête, grave, et retourna vers ses hommes. Elias tourna le dos au pont, les épaules soudain plus légères d’un poids étrange. Il était sale, il était croyablement coupable, et il était seul. Mais entre sa révolte et ses mensonges, quelque chose avait changé, minuscule : le médaillon ne pesait plus comme un trophée volé. Il était devenu une promesse.
Il tira la montre de son gousset. La lenteur du temps, mort, tout autour. La veuve Barker attendait quelque part, ignorant qu’elle avait été désignée comme appât. Il n’allait pas laisser Grey s’approcher d’elle — ni elle, ni aucun autre fantôme pris dans la toile.
Il accéléra le pas, sans jeter un regard en arrière. Derrière lui, la cendre se figeait, les oiseaux revenaient, le monde reprenait son souffle. Lui avançait déjà dans l’autre sens.
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