Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 34: The Last Crossings
La route vers la reddition passait par un gué que la pluie avait transformé en bourbier. Elias chevauchait seul, comme il l’avait fait tant de fois ces dernières semaines, mais cette fois il n’avait ni code secret en tête, ni dispositif d’enregistrement caché sous sa veste. Seulement une lettre de sa propre main, scellée, et une question qui le taraudait : qui, parmi ces hommes, méritait vraiment de mourir aujourd’hui ?
Le colonel Price lui avait dit que l’unité était acculée, à court de munitions, mais farouchement loyale à la cause. Elias avait entendu ce langage cent fois. Il savait que « farouchement loyal » signifiait parfois simplement « terrifié à l’idée d’être fusillé pour désertion ».
Le camp se dessina au détour des arbres : une cinquantaine d’hommes épuisés, des tentes défoncées, des feux qui ne flambaient plus. Un drapeau de trêve pendait mollement à un piquet, sale et déchiqueté. Elias mit pied à terre et marcha vers les lignes, les mains écartées du corps.
Un sergent l’arrêta à vingt pas. Jeune, la mâchoire serrée, les yeux rouges de fatigue.
— Vous êtes le médiateur ? Celui qui a parlé avec les Yankees ?
— Je suis celui qui parle avec tout le monde. Emmenez-moi à votre commandant.
Le sergent hésita, puis lui fit signe de le suivre. Ils traversèrent un camp où les hommes ne le regardaient même pas. Certains étaient assis dans la boue, le fusil posé en travers des genoux, le regard vide. D’autres pansaient des blessures avec des chiffons qui ne valaient guère mieux que rien. Elias compta les visages. Des garçons, pour la plupart. Des hommes qui avaient rejoint une cause qu’ils ne comprenaient plus, pour une guerre qui les avait déjà oubliés.
La tente du commandant était une bâche tendue entre deux arbres. Le sergent souleva le rabat et Elias entra.
Dans la pénombre, un homme était assis derrière une table de campagne, le dos voûté. Il n’avait plus d’uniforme, seulement une chemise grise maculée de terre et une redingote dont les boutons manquaient. Sa barbe était longue, grisonnante, mal taillée. Ses mains tremblaient légèrement autour d’une tasse de café froid.
Elias s’arrêta net. Il avait vu cet homme une seule fois, à distance, à travers la fumée d’une autre bataille. Mais le portait qu’on lui avait dressé ne correspondait plus à cette ruine.
— Capitaine Donovan ?
L’homme leva les yeux. Son regard était celui d’un noyé qui a cessé de battre l’eau.
— Crane, dit-il d’une voix rauque. On m’a dit que vous étiez un fantôme qui se promenait entre les armées.
— Je passe des messages, c’est tout.
Donovan rit, un son sec et creux.
— Vous trompez les deux camps, vous voulez dire. Moi aussi, j’ai cru que je pouvais jouer ce jeu-là. On m’a envoyé ici avec une mission secrète, vous savez. Une mission qui devait changer le cours de la guerre.
Elias resta immobile. Il connaissait la suite.
— J’ai attendu des ordres pendant trois mois, continua Donovan en fixant sa tasse. Des ordres personnels, par une ligne spéciale, disaient-ils. Des ordres du Général Grey. Et puis plus rien. Plus jamais rien. J’ai fini par apprendre que Grey était mort, tué par un fou dans un moulin. Mon réseau s’est effondré. Je suis resté seul, avec des hommes qui croient que je sais quoi faire.
Il posa la tasse d’un geste brusque qui fit trembler la table.
— Alors vous venez me dire de me rendre ?
— Je viens vous dire que vos hommes peuvent rentrer chez eux.
Donovan le fixa. Ses yeux s’étrécirent.
— Et qu’est-ce que cela change, s’ils rentrent ? La guerre ne finira pas parce que cinquante hommes déposent les armes. Dans un mois, ils seront rappelés. Ou pendus comme déserteurs.
— Pas si vous signez la reddition maintenant, avec les conditions que j’ai obtenues du capitaine fédéral. Grâce, transport, et aucun procès pour les hommes. Vous avez ma parole qu’ils verront leurs familles.
— La parole d’un homme qui a trahi son propre camp ?
Elias ne broncha pas. Il sortit la lettre de sa poche et la posa sur la table.
— C’est une garantie écrite. Signée par trois officiers de l’Union, dont le général en charge du secteur. Si vous voulez la lire.
Donovan ne toucha pas la lettre. Il regardait Elias avec une intensité douloureuse.
— J’ai reçu des ordres, murmura-t-il. Des ordres personnels de Grey, pour une opération secrète. On m’avait promis que cela servirait la cause. Que mes hommes n’auraient pas combattu pour rien. J’ai envoyé des patrouilles vers le nord, vers le fleuve, pour protéger une route de ravitaillement. Je ne savais pas ce qui passait sur cette route, Crane. Je le jure sur la tête de ma femme. Je ne savais pas que c’était de la contrebande.
Elias le regarda. Dans la pénombre, les traits de Donovan semblaient ceux d’un homme qui avait découvert trop tard le véritable objet de sa mission.
— Grey vous a utilisé, dit Elias doucement. Il a utilisé tout le monde. Moi aussi. Mon frère est mort parce que Grey a falsifié des dépêches pour protéger son réseau. J’ai passé deux ans à vouloir le détruire, et quand je l’ai fait, j’ai compris que ça n’avait pas ramené mon frère.
Donovan ferma les yeux un long instant.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
Elias se pencha, les mains appuyées sur la table.
— Parce que vos hommes, eux, peuvent encore rentrer. J’ai vu trop de morts pour que la guerre ait un sens, capitaine. Elle n’en a plus. Elle ne l’a peut-être jamais eu. Ce qui est juste, ce qui est possible, c’est d’arrêter d’ajouter des tombes.
Un long silence s’étira entre eux. Dehors, un homme toussait, une plainte animale.
Donovan prit la lettre. Il la déplia, la lut sans que ses yeux semblent la suivre. Puis il prit une plume, la trempa dans l’encrier, et signa d’une main qui ne tremblait presque plus.
— Vous leur direz, dit-il, que c’est moi qui ai ordonné la reddition.
Elias hocha la tête.
— Je leur dirai que vous avez fait le seul choix qui leur permettait de vivre.
Donovan se leva, ouvrit le rabat, et sortit. Elias resta un instant seul dans la tente, puis il le suivit. Le capitaine rassembla ses hommes, leur parla d’une voix ferme et basse, leur annonça qu’ils allaient déposer les armes. Personne ne protesta. Quelques-uns pleurèrent sans bruit. La plupart regardèrent le drapeau de trêve qui se découpait contre le ciel gris.
Elias monta à cheval et prit la tête de la colonne vers les lignes fédérales. Il ne se retourna qu’une fois. Donovan était resté au bord du gué, seul, immobile, le visage tourné vers le sud.
Elias le salua d’un léger signe de tête. Donovan fit de même. Puis il détourna les yeux et poussa sa monture vers l’avenir, vers ce qui restait à construire à travers les ruines.
Le gué était franchi. L’autre rive l’attendait.
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