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Le Voile Abyssal

Lire le chapitre 1: Silent Depths

Les mâchoires du crochet hydraulique mordaient dans le câble de liaison, une bête d'acier patiente au fond du bleu. Jack Mercer ajusta la pression de ses gauntlets, les gicleurs de son scaphandre crachant une bouffée de sédiments qui dansa dans le faisceau de sa lampe frontale. Le courant, ici, à trois mille mètres sous la surface de l'Atlantique, était un souffle lent, presque paisible. La réparation était la routine : une gaine fissurée, des fibres exposées, un joint à remplacer. Il avait fait ça mille fois. Il avait fait ça en dormant, presque.

Le son arriva sans prévenir, une déchirure de statique dans son casque qui lui vrilla les tympans, puis la voix, hachée, hachurée, comme un signal qui luttait pour traverser une tempête de gravats :

« ...D-R-S... urgence... pro...cédure... isol... »

La fréquence de la station. ADRS. Atlantic Deep Research Station.

Jack coupa ses gicleurs. Il suspendit son souffle, ce qui n'était pas nécessaire dans un scaphandre, mais que son corps faisait instinctivement quand le monde autour de lui devenait soudain plus dense. Le silence qui suivit n'était pas le silence rassurant de l'abîme. C'était un vide, un trou dans le filet de communication qui aurait dû être tendu en permanence entre lui et le monde des vivants.

« ADRS, ici Mercer. Répondez. » Sa voix, dans le creux de son casque, lui parut molle. Rien. Pas même un souffle de porteuse. Il insista, calibrant sa radio pour rebondir sur la bouée-relais, pressant le bouton avec l'ongle du pouce contre la coque du boîtier : « Station, je répète, vous êtes en surcharge de débit. Vous me copiez ? »

Rien.

Il y avait les codes. Les protocoles. Mais Jack avait appris, à force de sonder les plaies océaniques, que les silences n'étaient jamais gratuits. Son regard resta planté sur le câble réparé, sur la gaine qu'il venait de sceller. La mer, derrière la vitre de son casque, était une épaisseur d'encre qui dévorait la portée de son faisceau. Il regarda sa jauge d'oxygène. Il avait prévu encore quarante-cinq minutes de travail. Il coupa l'outil, rangea son chalumeau dans son gilet lesté, et commença sa remontée. La lumière du soleil ne l'avait jamais semblé si nécessaire.

La plateforme *Écho*, un monstre flottant de ponts et de grues, le reçut dans un clapotis graisseux d'écumes de mazout. On l'aida à se débarrasser de son scaphandre, les sangles détachées dans une précipitation qui n'avait rien d'habituel. L'air sentait le fer, le sel, et quelque chose d'autre, une tension que les hommes du pont portaient comme un vêtement trop petit. Le chef de quart, un gabarit nommé Davos, l'arrêta avant même qu'il n'eût posé ses palmes.

« On a perdu ADRS, Mercer. Signal coupé net, il y a dix minutes. Un message d'urgence lacunaire, puis plus rien, plus de réponse sur tout le spectre. »

Jack passa une main sur sa mâchoire, sentant le sel cristalliser sous ses doigts. « J'ai capté la fin. Une procédure d'isolement. »

Davos acquiesça, le visage fermé. « Les gars de là-bas, c'est pas des tendres. Mais une procédure d'isolement, ça se lance pas comme ça, sans raison. Le comm central est en train de faire leurs fréquences locales. Ils veulent savoir ce qui se passe. Et personne ne veut descendre une équipe entière pour un problème de radio. »

« La station est à quelle profondeur ? »

« Quatre mille deux cents, à la lisière de la fosse du Scar. Tu connais le coin. »

Le Scar. Ce nom, Jack le connaissait non par carte, mais par les murmures qui couraient dans les mess des équipes de fond. Une excavation. Une anomalie géologique, un gouffre ouvert par le volcanisme sous-marin, autour duquel on avait commencé, depuis des mois, à forer, à prélever. Pour quoi ? Des sédiments, avait-on dit. Une science qui cherchait à dater la croûte, à comprendre la dérive des plaques. Jack avait toujours trouvé cette explication trop sage. Dans son métier, on apprenait que les endroits les plus profonds de l'océan avaient la fâcheuse tendance à vouloir garder leurs secrets.

Il retira sa combinaison de plongée humide, la laissant tomber sur le métal chaud du pont, et se dirigea vers la salle de contrôle sans attendre. L'écran principal affichait une carte bathymétrique, avec le point rouge de la station, là-bas, en bas, comme un battement de cœur qui s'était arrêté. Les techniciens s'affairaient, murmuraient, échangeaient des données impossibles. On ne parlait pas dans l'absolu du silence radio. On parlait de la nature de l'urgence. Un incendie ? Une fuite ? Une décompression ? Chaque hypothèse était lancée, examinée, rejetée. Et le vide demeurait.

Jack fixa la carte. Il connaissait ADRS. On y avait envoyé une équipe de géologues, de biologistes, quelques ingénieurs. Un équipage de seize personnes. Seize. Ce chiffre avait quelque chose de personnel, parce que ça tanguait dans sa mémoire, une autre mission, un autre lieu, un autre silence qui n'avait jamais été brisé. Il ferma brièvement les yeux, et les visions de la lumière ambiante de son passé remontèrent comme un mauvais reflux. La voix de son frère, Riley, flûtée, confiante, juste avant la coupure de communication, il y a quatre ans, près de la fosse des Mariannes. Une mission de routine, un capteur réparer, et puis plus rien. On avait retrouvé le sous-marin, vide, son casque posé proprement sur le siège, comme si Riley avait décidé de sortir prendre l'air.

Jack avait passé des années à ne pas penser à cette image. Il se força à rouvrir les yeux.

« Je descends. »

Le silence dans la salle fut plus dur que celui de la radio. Davos releva la tête, interdit. « Tu es un réparateur de câbles, Mercer. Ton boulot, c'est les fibres optiques, pas les sauvetages. Laisse ça aux équipes de l'Autorité. Ils ont des submersibles spécialisés. »

« L'Autorité est à quatre heures de transit par surface, et à six si le temps se gâte », répondit Jack, la voix posée. « La dernière transmission de la station était une procédure d'isolement. Ça veut dire que les gars sont vivants, qu'ils se sont barricadés volontairement, ou qu'ils essaient de l'être. Une procédure d'isolement, ça se court-circuite, ça ne se subit pas. Vous ne voulez pas envoyer un sous-marin dans une station qui s'est isolée sans savoir pourquoi. Vous voulez quelqu'un qui descende seul, en silence, qui jette un œil et qui revienne dire ce qu'il a vu. » Il soutint le regard de Davos. « J'ai le module de plongée profonde *Hirondelle* sur le pont. Il est opérationnel, je l'ai moi-même certifié la semaine dernière. »

Davos jeta un œil à la carte, à l'écran, aux techniciens qui attendaient une décision, un ordre, un réflexe pour sortir de cette impuissance. L'incertitude, dans ces eaux, était l'ennemi le plus dangereux. Il serra les lèvres, puis haussa les épaules, un geste lourd de résignation.

« Si tu y vas, tu y vas seul, je ne peux pas te garantir une veille constante de relais à cette distance, mais je la mettrai en place dès qu'elle est possible. Et si tu ne réponds pas dans les huit heures, je signale ton comme perdu, et l'Autorité viendra avec les gros moyens. »

« Ça me va. »

Jack était déjà en mouvement. Le module *Hirondelle*, niché sous une bâche au milieu du pont, était un gonflement de coque blanche et graisseuse, un cigare d'un mètre quatre-vingts de large sur trois de long, doté d'un bras robotique et d'une caméra qui pouvait sonder l'obscurité à cent mètres. Il avait épaulé un design similaire. Mais celui-ci, il le sentait dans sa main, dans son ventre, dans les impulsions de son cœur.

Il commença ses vérifications, glissant du regard sur les voyants de pressurisation, actionnant les palonniers, testant le bras mécanique. Les techniciens le regardaient faire, un respect méfiant dans les yeux. Certains, plus jeunes, le connaissait peu. Davos, lui, s'approcha d'une démarche lourde, un casque de communication dans une main.

« Mercer. » Sa voix était basse, presque tendue. « Je ne sais pas ce que tu crois trouver là-bas. Ce que tu refais en descendant. Mais je sais que tu es probablement le seul ici capable de manœuvrer ce module dans une station que tu n'as jamais visitée, et de raisonner si quelque chose tourne mal. Je t'accorde vingt minutes de préparation. Le temps que le radiophare soit calibré sur ta fréquence, je t'envoie ton plan de boucle. La station est un enchevêtrement de modules cylindriques, reliés par des tunnels. L'accès principal, c'est l'écoutille C-1, côté est. » Il fronça les sourcils. « Et le dernier message que le comm central a réussi à décoder, avant la coupure complète... »

Jack s'arrêta de vérifier le joint d'étanchéité.

« ...c'était un mot. Un seul mot. « Safe ». »

Safe. Sûr. Jack sentit un picotement désagréable lui parcourir la nuque. Dans un silence radio, un mot comme ça, proprement articulé dans la friture, cela ne suturait pas l'angoisse, cela l'ouvrait plus profondément. Son frère Riley, à la fin, avant le néant, avait murmuré quelque chose de similaire. « Tout est en ordre. » Les dernières paroles. Un ordre propre, posé, avant que le monde s'efface.

Il serra le joint, remonta dans le cockpit exigu, commença à sangler son harnais. Sa montre-bracelet, un vieux chronographe d'acier ébréché, tournée autour du poignet, tinta doucement contre la cloison. Le talisman de cuivre qu'il gardait dans sa poche de poitrine, une vieille médaille de son père, lui pesait à peine, mais il le sentait. Il ne connaissait pas les raisons exactes pour lesquelles il avait dit oui à cette plongée. Il voulait croire que c'était professionnel. Il voulait croire qu'il s'agissait de sauver seize personnes. Mais au fond, sous le sourire des vérifications automatiques qui s'afficheraient une à une, il savait exactement pourquoi il descendait.

C'était Riley. C'était toujours Riley.

Il enclencha la séquence de largage. Les vérins poussèrent le module hors de la rampe ; l'océan, noir et lourd, l'accueillit dans une étreinte liquide. La lumière de surface mourut vite, remplacée par la projection de ses sons, le grincement de sa coque, le léger cliquetis du régulateur d'oxygène. Devant lui, dans l'écran, s'étendait la descente, un puits de ténèbres qui se refermait doucement au-dessus de sa tête. Il pressa le bouton pour allumer l'échosondeur, ajusta le cap, et commença à glisser vers le bas, vers la station silencieuse, vers les seize personnes qui, pour une raison inconnue, avaient prononcé le mot « safe » juste avant de couper tout contact avec le monde.

Il laissa échapper un souffle. Le bruit du sang dans ses oreilles était la seule musique de cette descente. Au fond de sa mémoire, un visage clair se superposa à l'écran noir devant lui. Riley, souriant, avec le même vieux chronographe au poignet. Il se força à penser aux voyants, à la pression, à l'heure.