Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 2: Descent Protocol
Le sifflement de l’air comprimé s’éteignit dans un dernier soupir quand le casier de pression du *Hirondelle* se verrouilla avec un claquement sourd qui résonna dans la coque. Jack Mercer ajusta ses gants, vérifia une dernière fois les sangles de son harnais, et promena sa lampe frontale sur les panneaux de contrôle qui l’entouraient. Il les connaissait par cœur, ces boutons et ces voyants — ils étaient son bureau, sa prison habituelle, sa seule ligne entre lui et l’immensité noire dehors.
Il sortit de sa combinaison une tablette étanche, l’alluma, et fit défiler les plans de la station ADRS. C’était une structure modulaire, trois étages de cylindres d’acier empilés comme des dominos renversés, posés à quatre mille deux cents mètres sur le plancher océanique, près d’une zone qu’un géologue avait baptisée « La Scar » — la cicatrice. Une faille volcanique oubliée qui avait attiré les scientifiques comme des papillons autour d’une flamme mourante.
Jack tapota sur l’écran pour agrandir un schéma du module laboratoire. Ses yeux passèrent sur les salles : dortoirs, cuisine, salle de contrôle, labo humide, salle de compression. Rien d’anormal. Rien qui expliquait le silence.
– Mercer, tu m’entends ?
La voix du chef de quart, Delacroix, grésilla dans son casque avec un ton qui trahissait sa réticence à le laisser descendre.
– Oui, je t’entends. Je suis en train de vérifier les introductions.
– Tu fais ça seul. Je veux être sûr que tu sais où tu mets les pieds.
Jack sourit, sans que personne puisse le voir.
– Je sais. Allée 3, brancher sur le sas de la station, ouvrir la vanne, entrer. C’est simple.
– C’est simple, répéta Delacroix. C’est là que tout se gâte.
Jack posa la tablette et sortit de sa poche de poitrine un objet enveloppé dans un chiffon de laine. Il le déballa lentement : une montre de marine en laiton, au verre fissuré, dont les aiguilles s’étaient arrêtées à 04:07. La montre de Riley. Il la tourna entre ses doigts, sentit le poids du métal et de la mémoire, puis la rangea dans une poche de sa combinaison étanche, contre son cœur.
– Delacroix, dit-il en remettant son casque intégral. Tu as une copie du dernier message ? Avant le silence total.
Un silence bref, gros de réticence. Puis un froissement de papier, un clapotement de touches.
– On a décodé un dernier mot. Les ingénieurs disent que c’était un mot.
– Et c’est quoi ?
– « Safe ». Sans point, sans majuscule, tout en minuscules. « Safe ».
Jack resta immobile. Un mot unique, énergique, dépourvu de contexte. Qui se faisait passer pour une rassurance, mais qui dans le silence de deux jours prenait une teinte sinistre.
– Ils disaient aussi « procédure d’isolement » dans le message précédent. Mais le dernier mot, c’est « safe ».
– Tu penses qu’ils se sont mis en quarantaine ?
– Je pense qu’ils ont trouvé quelque chose là-bas et qu’ils ont préféré se couper du monde plutôt que de le laisser sortir. Ou plutôt, qu’ils aient pensé que c’était plus sûr.
Delacroix n’ajouta rien. Le grondement régulier des stabilisateurs du *Hirondelle* emplissait l’habitacle, une vibration constante qui lui massait la colonne vertébrale.
Jack effectua une dernière série de vérifications : oxygène à 87 %, batterie à 92 %, propulseurs à 100 %. Il jeta un dernier regard à l’écran radar. Le point rouge de la station ADRS, immobile, l’attendait. Le trajet durerait quarante-cinq minutes à vitesse de croisière. Quarante-cinq minutes où il ne serait plus qu’une capsule humaine tombant dans le noir.
– Découplage dans trois minutes, annonça-t-il. Je passe en mode plongée.
– Jack ?
Il attendit.
– Ta montre. Tu l’as prise ?
La gorge de Jack se serra. Il ne lui avait jamais parlé de Riley. Pourtant, Delacroix savait. Les chefs de quart savaient toujours quelque chose.
– Oui, répondit-il simplement.
– Bon. Alors fais attention. Cette montre a déjà perdu un frère.
Jack ne répondit pas. Il coupa la communication vocale, ne laissant qu’un canal de données ouvert pour les mises à jour de position. Ses mains trouvèrent les commandes comme des migrateurs retrouvent un ancien chemin. Un réflexe, une mémoire de muscle qui avait survécu à des années de réparations sous-marines.
Le *Hirondelle* se découpla avec une secousse feutrée. Les lumières du navire passerelle, déjà lointaines, s’agitèrent à la surface, puis s’évanouirent tour à tour derrière l’épaisseur bleu-vert. Jack garda les yeux sur ses instruments — profondeur : 10 mètres, 25, 60 — et laissa enfin aller sa pensée vers Riley.
Son frère avait souri dans sa dernière transmission. Un sourire large, lumineux, qui contrastait avec sa fatigue. Il était chef de mission scientifique sur une station d’exploration dans la fosse des Kermadec, à près de dix mille mètres. Une mission similaire : perte de contact, silence radio, découverte d’un organisme inconnu. Riley avait dit : « On se sent presque bien ici. C’est étrange. Prends soin de la vieille montre. » Puis le signal s’était coupé. On avait retrouvé la station en dérive, vide de toute présence humaine. Les dossiers avaient été classés, les hypothèses s’étaient multipliées. Jack n’y avait jamais cru. Un équipage entier qui disparaissait dans les profondeurs, sans trace, sans combat, sans explication, c’était comme une porte qui se ferme dans l’eau : possible, mais peu probable.
Le *Hirondelle* vibra en passant la thermocline. La température chuta brutalement. De -2 degrés à l’extérieur, les minuscules particules en suspension dansaient dans le cône de ses phares. Jack garda une trajectoire stable, ajusta légèrement les propulseurs pour compenser le courant qui venait du nord.
Quarante et une minutes plus tard, un contact sur son sonar.
– Contact, murmura-t-il pour lui-même.
Il ralentit, réduisit la vitesse des propulseurs, activa le pilote automatique de stationnement. Le point lumineux de la station ADRS se précisa dans la lueur de son phare principal. D’abord une ligne d’acier, puis une forme, puis un monstre froid et noir posé dans le faisceau.
Le bâtiment semblait intact. Pas de fuite visible, pas de coque déchirée, pas de débris épars. Mais ses hublots étaient noirs. Tous. Aucune lumière intérieure, aucune projection de vie. La station ressemblait à un vaisseau fantôme, amarré dans une mer sans vagues, appuyé sur le flanc de La Scar, cette grande faille sombre qui semble avaler la lumière.
Jack arrêta le *Hirondelle* à une trentaine de mètres du module de verrouillage. Il observa les détails : l’échelle extérieure intacte, le câble de communication sectionné proprement, comme s’il avait été coupé par un couteau ou une cisaille. Pas une rupture naturelle. Un choix. Quelqu’un avait coupé la corde vocale qui reliait ADRS au monde.
– Delacroix, dit-il en rouvrant la ligne. Je suis arrivé. Je vois le sas. On dirait que tout est solide extérieurement.
– Ils ont coupé le câble.
Jack ne répondit pas tout de suite. Il zoomait sur la section du câble qui pendait, légèrement effilochée à l’extrémité. Une coupure nette, mais les fils étaient étirés, certains arrachés, d’autres torsadés. Une coupure faite à la hâte, ou par des mains tremblantes.
– C’est coupé volontairement, confirma-t-il.
– Tu peux encore passer par le sas ?
– Le sas est alimenté par un générateur de secours autonome. Il devrait fonctionner.
– Il devrait.
Jack laissa passer le doute de Delacroix. Le silence qui suivit était ample, comme si la pression de l’océan entrait dans la capsule.
Il guida lentement le *Hirondelle* vers le bras de couplage. Le métal gronda, les serres s’agrippèrent au collier du sas avec un claquement puissant qui se transmit à travers la coque. Il vérifia les indicateurs : pression interne du sas stable à 1 bar, température à 15 degrés. L’oxygène était suffisant pour une entrée immédiate.
Il resta un instant assis, la main sur la tablette, une dernière fois, avec les schémas. Au fond de la page, une annotation discrète, presque effacée, écrasée dans un coin : une carte des sédiments autour de la station, avec une zone surlignée d’un cercle rouge, annotée « Le chant. » Le mot était souligné deux fois. Jack zooma. Pas « Le chant » du cétacé. « Le chant » comme une chanson. Un fait si bizarre que ça en devenait dangereux.
Il éteignit la tablette, l’enfonça dans son sac technique. Sa montre de laiton battait contre son cœur, maintenue par le tissu de sa combinaison.
Delacroix s’alluma dans son oreille.
– Je perds ta position sur l’écran. Le câble coupé devait aussi transmettre le signal de localisation.
– Je suis là, dit Jack.
– Je sais que tu es là. C’est ce qui m’inquiète.
Il sortit de son fauteuil, enfila son sac, activa la fonction d’éclairage de son casque. Le halo blanc frappa les parois du *Hirondelle*, puis il ouvrit la trappe interne du sas de couplage. L’air froid, humide, chargé d’une odeur de fer et de chose organique, s’engouffra dans son espace. La station ADRS, tout près, l’attendait dans son silence parfait.
Il posa un pied sur le sas métallique.
D’ici, il pouvait voir la porte intérieure, scellée, elle aussi : verrouillée de l’intérieur. Un panneau électronique clignotait en rouge : » Protocole d’isolation actif. »
Jack sourit durement dans son casque.
– J’ai trouvé leur petit mot, murmura-t-il. « Safe ». Ils ont verrouillé les portes.
Il sortit son outil multifonction, trouva le panneau de dérivation, commença à le desserrer. Pendant que ses mains travaillaient, il se demanda une chose qui le hantait depuis la surface : si l’équipage était volontairement isolé, pourquoi avait-il envoyé un signal de détresse avant de se taire ? Que craignaient-ils tant, à quatre mille mètres de fond dans la lumière d’une faille, qu’ils préfèrent s’enfermer au son de leurs propres battements ? Et pourquoi le mot « safe » était-il si léger, si apaisant, si faux ?
Un grincement derrière lui. Le panneau céda sous sa lame.
Il poussa la porte intérieure.
Le noir de la station se déploya comme une bouche grande ouverte.