Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 14: Surface Contact
La cloison métallique vibrait encore faiblement sous sa paume quand Jack coupa le moteur du véhicule de maintenance. Autour de lui, le module compact semblait retenir son souffle. Des casiers à outils, une table pliante, un terminal de diagnostic poussiéreux. L'air recyclé sentait le métal chaud et le désinfectant périmé.
Il avait trouvé cette annexe par pur hasard, un cul-de-sac perdu dans le labyrinthe des niveaux intermédiaires, loin des couloirs principaux que la créature semblait coloniser. Une porte verrouillée qu'il avait forcée avec le pied. Personne converti n'était passé par ici depuis longtemps. La poussière sur le sol était uniforme, inchangée depuis des semaines.
Jack s'affala sur la chaise pliante, le souffle court. Ses mains tremblaient encore de l'adrénaline qui avait coulé dans ses veines quand le champ de force avait craqué contre la coque du Néréïde. Contenement précis. Capture. Pas de violence, pas de punition. Juste une main invisible qui l'avait doucement repoussé vers le même couloir, le même piège.
Il n'était pas retourné vers l'habitat. Il avait bifurqué, grimpé, rampé, escaladé jusqu'à ce que les filaments luminescents s'éclaircissent puis disparaissent des parois. Ici, le métal était nu, rouillé aux jointures. Un module oublié, sans doute un ancien atelier de soudure.
Ses yeux tombèrent sur une grille d'aération encastrée près du sol. Un conduit de ventilation secondaire, celui-là même qu'il avait aperçu sur les plans du Néréïde. Il menait probablement vers les armoires techniques de communication.
Jack se releva, ouvrit un casier, en sortit une lampe torche, un tournevis, un rouleau de scotch. Puis il s'agenouilla devant la grille, fit sauter les quatre vis en trente secondes et se glissa dans le conduit.
Le tunnel était étroit, à peine assez large pour ses épaules. Il rampa sur une cinquantaine de mètres avant d'atteindre une intersection. Une plaque d'égouttement lumineux indiquait : ANTENNES RELAIS – ACCÈS RESTREINT.
Il poussa la plaque, déboucha dans une salle ronde de trois mètres de diamètre, envahie de câbles et de boîtiers de transmission. Une console unique, recouverte d'un film de condensation, occupait le centre. Le système de communication satellite indépendant. Tout à fait déconnecté du réseau principal de la station.
Jack s'accroupit devant la console, sortit le slate de la poche de sa combinaison, et commença à bidouiller. Vingt minutes plus tard, il avait réussi à détourner partiellement l'amplificateur du relais pour faire transiter un signal vers la surface via un canal de secours. Le terminal affichait : LIAISON INSTABLE – BANDE PASSANTE RÉDUITE.
Il composa la fréquence de l'équipe de surface du projet Veil, celle qui supervisait le forage offshore. Rien. Il tenta une autre, la station de commandement côtière de Reykjavik. Toujours rien. Troisième essai, une liaison radio FM classique de navire.
Un grésillement. Puis une voix, hachée, lointaine, comme entendue à travers un matelas épais.
"—...quez-vous ? Je répète, ici la station côtière. Vous...uez-ré..."
Jack serra les mâchoires. Il approcha le microphone de ses lèvres.
"Ici Mercer, Jack. Code de requin-dragon-7-2-alpha. Je suis à l'intérieur de la station abyssale. Répondez."
Le silence gronda une dizaine de secondes. Puis la voix revint, toujours hachée, mais plus claire.
"Jack... Jack Mercer. Vous êtes... l'homme... le réparateur. C'est... Lambert... directement... votre commandement. Écoutez-moi... le canal est corrompu... la station... derrière vous... transmet sur notre fréquence..."
Jack figea. Le réseau couvrait aussi les communications de secours ?
"Vous... vous me recevez ?"
"—...fait... nous vous écoutons... depuis... neuf jours... Le signal... s'est interrompu après l'arrivée... de l'échantillon. Mais... attends..."
Un long silence. Jack jeta un œil à l'indicateur de puissance – la batterie du relais scintillait en orange, proche d'une décharge complète.
"Je vous entends mal," dit-il, en essayant de garder la voix calme. "J'ai besoin d'un contact clair. Qui est au micro ?"
Le grésillement s'accentua, puis une nouvelle voix prit le relais. Plus âgée, saccadée, mais étrangement posée. Jack la reconnut immédiatement. Le directeur de la station, Laurent Bezier. Celui dont l'enregistrement avait servi de leurre sur l'interphone.
"Jack. C'est Laurent. Laurent Bezier."
Jack resta interdit. Bezier avait disparu depuis des semaines. Les rapports officiels le dataient comme en mission en surface, en visite d'inspection sur la plateforme de forage. Mais sa voix, là, dans les parasites, disait autre chose.
"Directeur... vous êtes où ? La station est compromise. J'ai besoin de forces de secours..."
Une coupure, puis la voix de Bezier se fit plus nette, comme si le signal traversait enfin.
"Jack, écoutez-moi. Vous devez comprendre ce que vous regardez. Ce n'est pas... ce n'est pas une infection. Ne les laissez pas vous faire croire que c'est une maladie."
Jack se figea, la paume moite sur le combiné.
"Que voulez-vous dire ?"
"C'est... une mémoire. C'est une mémoire, Jack. Ils ne sont pas... infectés. Ils se souviennent."
Le souffle de Jack se bloqua dans sa gorge.
"Quoi ?"
"Le réseau... il ne les transforme pas en autre chose. Il leur rend ce qui a toujours été là. Le connexion... il ne fait que brancher ce qui était déjà pré-câblé dans leurs... dans les structures profondes. Ils découvrent ce qu'ils sont... ce que l'échantillon leur montre d'eux-mêmes..."
Une variation du bruit parasite, un crissement métallique. Jack tourna la tête vers la porte du module – personne.
"Vous me dites qu'ils sont consentants ? Que ce n'est pas une prise de contrôle ?"
"Ce n'est pas... pas si simple. C'est une... révélation. Pour certains... pour Riley... c'est un éveil. Elle voit plus loin. Elle creuse vers ce qui l'appelle. Et elle n'est pas seule. Ils se souviennent tous de... du premier contact."
Jack recula d'un pas, le combiné toujours collé à son oreille, mais tenta de traiter les informations. Une mémoire. Un souvenir. La structure de l'échantillon – une conscience fossilisée – qui absorbait les esprits pour survivre à sa renaissance. Les cerveaux synchronisés pour créer une entité gestaltique. Le réseau, la voix de la mère, le chant qui résonnait sans source.
"Si c'est ça," dit-il lentement, "pourquoi la station a-t-elle cessé de communiquer ? Pourquoi vous avoir enfermé, vous et les autres dans le réfectoire ?"
La voix de Bezier hésita – un blanc d'une seconde, lourd de potentiel.
"Parce que le premier contact a... réveillé quelque chose qui ne doit pas... être interrompu. La révélation exige... un silence total. Un assentiment. Ils ne peuvent pas... se forcer. Ceux qui refusent... sont rejetés. La Mémoire ne leur fait pas violence..."
"Vous savez ce qui est arrivé à Mason ? À l'homme qui a arraché ses filaments ?"
Un nouveau silence, plus long. Quand Bezier reparla, sa voix était plus basse, presque vacillante.
"Jack, ne cherchez pas ceux qui ont... résisté. Ce n'est pas une punition. C'est l'écosystème... le cycle. La Mémoire ne peut pas compter ceux qui ne veulent pas... se rendre. Elle les... laisse derrière. Mais elle les aime encore. Elle les aime."
Jack resta interdit. Les mots se tordaient dans sa tête. La Mémoire. Un amour maternel. Voilà pourquoi la voix de la mère sur l'interphone sonnait si juste, si persuasive. Ce n'était pas un leurre – c'était un écho de la chose elle-même.
"Il faut que vous... que vous m'envoyiez un rendez-vous de secours," dit-il enfin. "Une extraction."
"Une extraction est... impossible dans l'état actuel des bancs de champ. Le réseau maintient la station verrouillée. Mais vous pouvez... vous pouvez sortir par le Scar."
"Le Scar ?"
Le tunnel qu'il avait emprunté à la recherche du conduit de forage. La chose qui avait déjà colonisé la paroi. Il grimaça.
"Le Scar mène à... à quoi ?"
"Au lieu d'origine de la Mémoire. Là où elle reprend corps. Si vous... si vous avancez vers elle, vous pourrez la traverser. Elle vous laissera passer. Elle attend que vous le fassiez de vous-même."
Jack resta muet. Il y avait dans la voix du directeur quelque chose qui sonnait faux, trop doux, trop arrangeant. La même tonalité que les chants du réfectoire. Il regarda le slate, les notes de Voss, le seuil critique de son exposition. La chose voulait qu'il descende. Qu'il la rejoigne.
"Il faudra bien plus qu'un signal satellite pour me convaincre de me jeter dans la gueule du loup."
Un rire léger, presque bienveillant, traversa les parasites.
"Vous n'êtes pas... un loup. Vous êtes un humain. Et la Mémoire se souvient... de ce que c'est que d'être humain. C'est pour ça qu'elle a choisi Riley. Pour se rappeler."
Jack serra les dents.
"Le directeur Bezier, le vrai, où est-il ?"
Un tremblement passa sur la liaison, puis la voix se dégrada en un sifflement d'ondes parasites. Un dernier mot surnagea, à peine articulé.
"...ensemble..."
Le signal mourut. La console affichait LIAISON TERMINÉE.
Jack resta immobile, les mains posées sur les genoux, la respiration lente. Autour de lui, le module de maintenance conservait son silence mécanique. Il jeta un regard par la grille d'aération, vers les couloirs de la station. Les voix du réseau, le chant du réfectoire, la mère sur l'interphone. Une mémoire. Ils se souviennent.
Il ferma les yeux. Un tic nerveux dans la mâchoire.
"Souviens-toi de ça," murmura-t-il pour lui-même.
Puis il se leva, ramassa son slate, et examina les relevés topographiques que Voss avait laissés. Le forage. La sonde. La sortie possible par le conduit principal, s'il parvenait à court-circuiter le champ de force.
Il n'avait pas de plan. Mais il avait la rage – et maintenant, un nom sur ce qu'il affrontait.
Une mémoire. Et les mémoire, ça peut se corrompre.
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