Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 40: The Watch
Le premier jour de sa retraite, Jack Mercer se réveilla à cinq heures du matin, comme il l'avait fait pendant vingt ans, et resta allongé dans le noir à écouter le silence de son appartement de Brest. Pas de coque qui gémit. Pas de pompe qui pulse. Pas de bipeur de décompression. Juste le ronronnement lointain de la ville qui s'éveillait, et le tic-tac régulier de la montre de son frère sur la table de nuit.
Il tendit la main dans l'obscurité et la saisit. Le verre était frais, le métal tiède. Il la porta à son oreille comme il l'avait fait enfant, lorsque Théo la laissait sur sa commode avant de partir en mer. Tic-tac. Tic-tac. Elle n'avait pas cessé depuis le soir où Voss avait murmuré ces deux mots dans la chambre stérile de l'infirmerie.
« C'était une porte. »
Jack se leva, enfila un jean et un pull, et s'assit à la fenêtre face à l'Atlantique. Sept heures plus tard, il devait signer les derniers documents de sa démission au bureau de la compagnie. Un mois exactement après le naufrage de la station. Trente jours depuis qu'il avait nagé hors de l'épave du *Perséphone*, porté par la flottabilité d'un gilet de sauvetage qu'on lui avait jeté depuis le submersible du *Sébastopol*.
Il posa la montre sur le rebord de la fenêtre. L'aiguille des secondes avançait, saccadée, obstinée. Théo l'avait portée pendant seize ans. Elle s'était arrêtée le jour de sa mort, à 14 h 27, et elle était restée figée à cette heure pendant les six ans où Jack l'avait gardée dans une boîte à chaussures, incapable de la jeter, incapable de la porter. Et puis, dans l'infirmerie du *Sébastopol*, alors que Voss s'agitait dans son sommeil comateux, elle s'était remise à tourner. Sans raison. Sans qu'on la remonte. Jack avait vérifié : le mécanisme n'était pas automatique. Il fallait la remonter à la main. Il ne l'avait jamais fait.
La porte de son appartement gronda sous trois coups de poing. Jack ne se retourna pas. Il savait qui c'était.
« Viens, dit-il sans hausser la voix. C'est ouvert. »
Snake entra, charriant un sac de sports crasseux et l'odeur du tabac froid. Il avait perdu huit kilos depuis la station, et son visage de vieux marin était creusé de sillons nouveaux. Mais il souriait, ce qui en soi relevait du prodige.
« T'as signé ? demanda-t-il.
— Pas encore. Dans deux heures. »
Snake jeta le sac sur le canapé et s'approcha de la fenêtre. Il regarda la montre, puis l'océan, un long moment.
« Elle tourne toujours ? »
Jack acquiesça.
« Ça te fout pas les jetons ? »
Jack réfléchit. La question méritait une réponse honnête, et Snake méritait qu'il la lui donne.
« Si, dit-il enfin. Mais moins que le silence. »
Ils restèrent là, debout côte à côte, à regarder les vagues grises qui venaient mourir sur les rochers en contrebas. Un chalutier sortait du port, ses feux de navigation encore allumés dans la grisaille du matin.
« Marchetti est sorti de l'hôpital, dit Snake. Il voulait te voir. Je lui ai dit que t'étais devenu un ermite avec une montre hantée. »
Jack sourit malgré lui. Marchetti, l'ingénieur sonar, était le plus jeune des rescapés — vingt-six ans, une femme enceinte à terre, et le regard d'un homme qui avait vu le fond de la fosse et qui n'avait pas encore décidé s'il voulait y retourner.
« Il va bien ?
— Il dort mal. Mais il parle. Il a repris du poids. Son fils est né la semaine dernière. Il l'a appelé Abel. » Snake marqua une pause. « Comme dans le truc de la Bible, tu sais. Abel. Après Caïn. Le deuxième frère. »
Jack baissa les yeux sur la montre. Les secondes continuaient de défiler, indifférentes.
« Et Voss ? demanda-t-il.
— Toujours en catatonie. Ils l'ont transférée dans un centre spécialisé à Toulon. Le *Sébastopol* a repris la mer. » Snake hésita, puis sortit une enveloppe de sa veste. « Ils ont laissé ça pour toi. Officiellement, c'est un formulaire de décharge. Officieusement… »
Jack prit l'enveloppe. Elle était épaisse, du papier kraft, scellée à la cire bleue comme un document d'époque. Il l'ouvrit. À l'intérieur, une carte de navigation chiffrée, un rapport de mission codé, et une note manuscrite sur du papier à en-tête du *Sébastopol*.
*Mercer — Votre démission est acceptée, mais votre expertise ne l'est pas. Trois sites silencieux. Coordonnées incluses. Signatures spectrales identiques à Perséphone. Le monde n'est pas prêt. Nous avons besoin de quelqu'un qui a vu. Si vous changez d'avis, vous savez où nous trouver.*
*— Capitaine Irène Delacroix*
Jack relut la note deux fois. Puis il la replia et la glissa dans la poche de son pull.
Snake ne demanda pas ce qu'elle contenait. Il était un homme discret, et la discrétion était la monnaie commune de ceux qui étaient revenus d'un endroit où personne d'autre n'aurait dû aller.
« Tu vas faire quoi, maintenant ? » demanda-t-il.
Jack regarda par la fenêtre. Le chalutier avait disparu à l'horizon. La mer était plate, grise, indifférente. Mais il savait désormais que cette indifférence n'était qu'une surface. Dessous, il y avait des choses qui attendaient. Des choses qui savaient où il vivait, maintenant. La montre de Théo tic-taquait sur le rebord de la fenêtre, et chaque seconde était une preuve que le temps n'était pas linéaire, que la mort n'était pas une frontière étanche, que les profondeurs étaient poreuses.
« Je vais apprendre », dit Jack. « Tout ce qu'on sait sur les anomalies sismiques. Les signatures électromagnétiques. Les signaux basse fréquence. Les failles. Les fosses. Les dorsales. »
Snake le dévisagea, un sourcil levé.
« Tu vas devenir bibliothécaire ? »
« Non. » Jack prit la montre et la remit à son poignet. Le métal était froid contre sa peau, puis se réchauffa lentement. « Je vais devenir expert. Quelqu'un qui sait quoi chercher. Quelqu'un qui pourra prévenir les autres avant qu'il soit trop tard. »
Snake resta silencieux un long moment. Puis il hocha la tête.
« D'accord. Et pendant que tu deviens expert, moi je vais prendre un bateau de pêche à Locquirec et boire du cidre en oubliant tout. Si tu as besoin d'un vieux con qui sait réparer les câbles sous-marins sans poser de questions, tu sais où me trouver. »
Jack lui serra la main. Longuement. Puis Snake ramassa son sac et sortit sans se retourner. La porte claqua. Le silence revint.
Jack resta assis dans son appartement pendant une heure, la carte du *Sébastopol* dépliée sur la table devant lui. Trois points rouges, aux coordonnées précises, répartis dans l'Atlantique. Une fosse profonde de sept mille mètres au large du Brésil. Un mont sous-marin dans la mer des Sargasses. Et une ride à l'est des Açores, là où la plaque tectonique se fissurait lentement.
Trois endroits où la terre s'ouvrait. Trois endroits où quelque chose montait du dessous.
Il rangea la carte dans le tiroir de son bureau, sous une pile de rapports techniques qu'il n'aurait jamais dû quitter des yeux. Il allait devoir se constituer une bibliothèque. Des relevés océanographiques. Des bulletins sismiques. Des archives de communications perdues.
Mais pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, il signait sa démission. Il achetait du pain. Il marchait.
À dix heures, il sortit de l'immeuble, la montre de Théo au poignet, et il se dirigea vers le centre-ville. Il signa les papiers dans un bureau aux murs beiges, serra la main d'un directeur des ressources humaines qui ne savait rien de ce que Jack avait vu et n'avait pas à savoir. Il acheta une baguette chez la boulangère qui lui demanda s'il allait bien, et il répondit que oui, ça allait mieux, merci.
Puis il marcha.
Il marcha longtemps, sans but apparent, suivant le littoral vers l'ouest. La route bordait les falaises, et la mer s'étendait en dessous de lui, vaste et plate comme une peau tendue sur un squelette immense. Le vent sentait le sel et l'iode. Il s'arrêta au sommet d'une corniche, là où le sentier côtier s'élevait au-dessus d'une crique battue par les vagues.
Il resta là un long moment, les mains dans les poches, le vent dans les cheveux. La montre de son frère tic-taquait à son poignet, régulière comme un cœur, et il se surprit à suivre le rythme. Il pensa à Théo, à leur dernière conversation, si brutale et si brève, à la colère qu'il avait portée pendant des années comme une pierre dans sa poche. Il pensa à Voss, à ses yeux qui s'étaient ouverts une seule fois pour murmurer trois mots avant de se refermer. Il pensa au poulpe, à la station engloutie, à la porte au fond de l'eau.
Et il pensa que, peut-être, Théo était mort pour quelque chose. Pas un sens — un motif. Les morts ne donnaient pas de leçons. Mais ils laissaient des traces. Et les traces, si on savait les lire, indiquaient parfois la direction.
Il regarda l'Atlantique.
Le soleil, haut dans le ciel, piquait des éclats d'argent dans la houle. Rien ne bougeait à la surface. Aucune coque à l'horizon. Aucun sillage. Rien que de l'eau, aussi loin que portait le regard.
Jack resta là, parfaitement immobile, et il écouta.
Le fond de l'océan était à quatre mille mètres sous lui, à cet endroit précis. Quatre mille mètres de noir absolu. De pression d'acier, dix fois trop lourde pour qu'un poumon humain survive. Et pourtant, il savait maintenant que le noir n'était pas vide.
Il n'était jamais vide.
Il serra la montre de Théo dans sa paume. Elle était chaude de la chaleur de son corps. Elle avançait. La montre avançait, et ça signifiait quelque chose — pas de façon magique, pas de façon surnaturelle. Juste une conversation entre deux frères, que la mort n'avait pas interrompue, seulement déplacée ailleurs.
Jack tourna le dos à la mer, et il rentra chez lui pour commencer ses recherches.
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