Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 1: The Rooftop Snatch
Le vent sur les toits de Paris ne sentait plus le café et la baguette. Il sentait l’ozone et l'argent, le métal chaud des drones de livraison et la pluie acide qui ne tombait jamais tout à fait. Luca Vidal se déplaçait comme une ombre au-dessus de la rue de Rivoli, les semelles de ses boots à induction adhérant au zinc fissuré des toits du Marais. À sa gauche, le dôme argenté du Centre Pompidou pulsait d'une lumière bleue maladive — les serveurs de mémoire qui y étaient logés tournaient à plein régime, digérant les rêves de dix millions de Parisiens.
« Il est en approche, » la voix d'Elodie crépita dans son implant cochléaire, claire comme une perle. « Quatre cents mètres, cap sud-ouest. Deux gardes au sol, un dans la nacelle. Vents à douze nœuds, mer agitée. »
Luca sourit. Elodie n'avait jamais vu la mer, mais elle parlait comme un vieux loup de mer chaque fois qu'ils opéraient. C'était son tic, sa manière de conjurer le danger.
« Reçu, capitaine. Je le prends au pont. Tu me couvres ? »
Le faible cliquetis d'un chargeur d'impulsion qu'on verrouille lui répondit. Elle était postée sur une cheminée du ministère de la Culture, un Mauser à micro-ondes monté sur bipied, assez puissant pour faire frire le cerveau d'un drone de sécurité à trois cents mètres. Assez puissant pour tuer un homme, aussi. Luca préférait ne pas y penser.
Le drone transporteur apparut au-dessus des tuiles, un gros scarabée de verre fumé et d'alliage bleuté, ses huit rotors vibrant à une fréquence qui fit grincer les dents de Luca. Il transportait une cargaison standard : trois heures de souvenirs, emballés dans des cubes de diamant industriel, destinés au crématorium de Montmartre. Des souvenirs de gens morts. Ceux que les familles n'avaient pas rachetés.
Sauf qu'il y avait une anomalie. Un message chiffré, un tag d'urgence que le réseau de Luca avait intercepté quarante-huit heures plus tôt. Un cube noir, non répertorié, glissé en contrebande dans la soute. Les souvenirs des morts appartenaient aux morts. Mais celui-là, quelqu'un voulait le détruire avant qu'il ne soit lu.
Ce cube-là, Luca voulait le voler.
Il se laissa glisser le long d'une gouttière, muscles bandés, et atterrit sur la passerelle métallique qui courait sous l'arche de la passerelle des Arts. En dessous, la Seine roulait des eaux noires et graisseuses, reflétant les hologrammes publicitaires qui s'élevaient des quais comme des fantômes géants. Un visage de femme souriait dans le ciel — Catherine Moreau, la candidate à la présidence, les dents d'un blanc surnaturel, promettant « La vérité pour tous. La mémoire pour chacun. » Luca cracha par-dessus la rambarde.
Le drone passa à dix mètres au-dessus de lui. Luca activa son grappin magnétique — un boîtier ergonomique qu'il tenait de son père, ou de quelqu'un qui prétendait l'avoir été — et le lança. Le câble se déroula avec un sifflement soyeux, la pince mordit le train d'atterrissage du scarabée. Luca se hissa, mains nues, dans le souffle des rotors. L'air puait le kérosène synthétique.
Il se faufila sur le ventre du drone, ouvrit le panneau d'accès d'une poussée de pouce codée — il avait payé un officier de la gare de Lyon pour ce code, trois mille euros qu'il récupérerait sur le dos des assurances — et plongea la main dans la soute réfrigérée. Ses doigts rencontrèrent cinq cubes de mémoire standard, froids comme des cailloux. Et puis, sous ceux-là, un sixième.
Noir. Son implant vif-argent, logé derrière son oreille droite, émit un pincement d'alerte. Le cube noir bourdonnait à peine, un champ de confinement actif. Quelqu'un avait dépensé une fortune pour sceller ce souvenir. Il le saisit, le glissa dans sa poche interne sur le cœur.
« Luca, » la voix d'Elodie, tendue maintenant. « Contact armé. Deux unités, par le quai. Ils savent. »
Le code d'accès avait été trop facile. Bien sûr qu'ils savaient. Luca jura, sauta du drone. Il retomba sur la passerelle, roula, se releva dans un même mouvement, le genou gauche protestant comme il le faisait depuis sa chute du viaduc d'Austerlitz, huit ans plus tôt.
En bas, les deux unités de sécurité de la Préfecture de Police se déployaient en formation en tenaille. Elles étaient équipées d'exosquelettes légers, des hommes-araignées trop rapides et trop précis, leurs viseurs de vision thermique braqués sur la structure.
« Elodie, je les sème par les Halles. Rendez-vous habituel. »
Il était déjà en mouvement, courant sur la rambarde de la passerelle avec un équilibre qu'il avait payé en multiples fractures, en cours de parkour à vingt-cinq ans dans un gymnase du 20e transformé en salle d'entraînement, quand le ciel s'éclaira d'une seconde lumière.
Les drones de combat. Deux chasseurs hexarotors, équipés de canons à impulsions. Pas des unités de la Préfecture. Ceux-là portaient le sceau d'une société privée — Sentinelle Sécurité, qui gardait les banques de mémoire des élites.
« Putain, » souffla Luca.
Il plongea dans l'ombre d'un pignon, escalada une cheminée, déboucha sur le toit d'un immeuble haussmannien qui longeait la rue de l'Arbre Sec. Derrière lui, le claquement d'un tir de Mauser. Elodie. Un drone de combat explosa en une pluie d'étincelles, son moteur hurlant une dernière fois avant de plonger dans la Seine.
Mais le second drone riposta. Luca vit le faisceau rougeâtre s'élancer vers la cheminée du ministère. Une silhouette bascula dans le vide, accrochée d'une main. Une seconde plus tard, les mains d'Elodie se refermèrent sur le rebord d'une fenêtre, elle se rétablit avec une grâce féline, mais les unités au sol étaient déjà sur elle.
Luca s'arrêta net au bord du toit suivant. Il la vit, là-bas, une tache sombre contre le ciel pâle, cernée par deux exosquelettes qui levaient leurs armes. Elodie leva les mains. Puis elle fit un geste précis, caché par son corps : elle toucha sa tempe, tourna sa paume vers le ciel. Le signal. *Continue. Laisse-moi.*
Luca n'était pas un héros. Il était un voleur. Un receleur. Un homme qui avait appris à vingt ans, quand sa mère avait disparu un soir de novembre sans laisser de trace, que l'on ne sauve personne dans cette ville. On se sauve soi-même.
Il tourna les talons et courut.
Il courut comme il n'avait pas couru depuis des années, sautant des cours intérieures, escaladant des verrières, se faufilant sous des échafaudages. Les drones de la Préfecture le suivirent un moment, puis se détournèrent, comme si un ordre leur avait été donné ailleurs. Plus complexe. Plus important.
Il entra par une fenêtre cassée du troisième étage, descendit un escalier de service qui sentait le chou bouilli et le désespoir, traversa une cour où des enfants jouaient avec des hologrammes de chats, et pénétra enfin dans le labyrinthe de la station de métro Châtelet — une cité sous la ville, où la loi s'arrêtait officiellement aux portiques de contrôle.
Son safehouse était une ancienne consigne de bagages, au fond d'un tunnel désaffecté. Il avait soudé une porte blindée sur la consigne numéro dix-sept, installé un système de purification d'air, un canapé volé au Ritz, et une console de lecture de mémoire qu'il avait lui-même modifiée.
Il s'assit, les mains tremblantes. Le cube noir était toujours dans sa poche. Il l'en sortit, le posa sur la console. L'écran s'alluma, reconnut le format — un cube mémoire de première génération, celui qu'on n'utilisait plus, datant d'avant les implants standards. On ne volait plus ce genre de souvenir. Ceux qui le faisaient étaient soit des collectionneurs, soit des gens qui cherchaient quelque chose de très spécifique.
Luca brancha le câble neural à son implant. Ferma les yeux.
Le monde se déchira.
Il était dans une chambre d'hôtel. Pas un hôtel fourre-tout, mais le George V, vue sur la Tour Eiffel qui scintillait à travers d'immenses baies vitrées. L'air sentait le cigare cubain et un parfum de femme — du musc, du cuir, quelque chose de cher.
Debout au milieu de la pièce, le dos tourné, une femme. Robe bleu nuit, cheveux blonds ramassés en un chignon strict. Elle tenait un petit pistolet d'argent à la main.
Une autre personne était agenouillée devant elle. Un homme, les mains levées, suppliant — mais aucun son ne sortait de sa bouche. Le cube ne contenait que les souvenirs de la femme, et elle, elle était silencieuse. L'homme était jeune. Luca reconnut le costume — une veste de style ancien, un camée à la boutonnière. Le genre de tenue que l'on portait dans les vieux films, au début du siècle.
La femme parla. Sa voix était basse, maîtrisée, et pourtant un tremblement imperceptible la parcourait.
« Tu as cru que je ne le saurais jamais, » dit-elle. « Tu as cru que les souvenirs se vendaient et s'achetaient sans conséquence. Tu as signé ta mort quand tu as signé le contrat, Julien. »
Le jeune homme — Julien — secoua la tête, ouvrit la bouche, forma des mots muets. Des supplications, sans doute, des offres, des promesses.
La femme leva le pistolet.
Et la femme se tourna, légèrement. Juste assez pour le profil de son visage frappé par la lumière blanche de l'Eiffel.
Luca coupa la connexion d'un geste sec. Son cœur battait comme un tambour de guerre. Il resta immobile, fixant le cube noir posé sur la console comme un scorpion mort.
Il connaissait ce visage. Tout le monde le connaissait. Il venait de le voir deux heures plus tôt, souriant, diffuse sur les hologrammes géants de la Seine.
Catherine Moreau. Celle qui promettait « la vérité pour tous », celle qui avait passé sa carrière politique à défendre la transparence des mémoires publiques, celle qui voulait interdire les souvenirs fictifs et punir les faussaires.
Catherine Moreau, une arme à la main, debout au-dessus d'un cadavre.
Luca inspira. Expira. Il regarda le cube noir.
Sa mère avait disparu avec un locket d'argent autour du cou. Et ce cube, dans sa main, portait un code-traceur encodé dans sa structure cristalline. Un code que Luca reconnaissait confusément, une signature de traitement aussi ancienne que son enfance.
Un code qu'il n'avait vu que sur un seul objet : le médaillon que sa mère lui avait laissé la nuit de sa disparition, rangé dans un tiroir à côté de son lit. Le médaillon qui ne s'ouvrait pas.
Il saisit le cube, le serra dans son poing.
« Qu'est-ce que tu as à voir avec elle ? » murmura Luca dans le silence de sa cache. La question mourut contre les murs de béton.
De l'autre côté de la porte blindée, un léger grattement. Quelqu'un savait où il était. Quelqu'un était déjà là.