Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 2: The Silver Locket
L’air de la planque sentait le moisi et le cuivre, un mélange que Luca connaissait par cœur. Il avait scotché un drap sur la fenêtre du sixième étage, et la lumière orange des néons de la rue traversait le tissu en rayures sales. Il posa le cube noir sur la table de camping, à côté de son pistolet à impulsion et d’une tasse de café froid.
Ses doigts tremblaient encore légèrement. La mémoire de Catherine Moreau, cette image d’elle — chemisier blanc éclaboussé, couteau à la main — tournait en boucle derrière ses paupières. Il l’avait déjà vue six fois. Il fallait qu’il arrête.
Il s’assit, ouvrit le lecteur intégré dans l’avant-bras gauche, et brancha le cube. Le flux ne le submergea pas cette fois : il le projeta sur le mur, en filigrane fantomatique. Le meurtre, encore. La victime, un jeune homme aux cheveux bouclés, ressemblait à une photo qu’on aurait laissé trop longtemps au soleil. Puis, au troisième passage, il ralentit l’image à la seconde où le cube tombait de la main du témoin. Une lumière argentée pulsait sur le boîtier, un motif de code qui n’était pas du simple chiffrement.
Luca coupa la projection et examina le cube à la loupe binoculaire. Le tag n’était pas gravé. Il était inscrit en puces de données à peine visibles, un blindage de sécurité de niveau gouvernemental. Ce genre de signature n’existait que sur les artefacts classifiés.
Il se leva, écarta une pile de CD de piratage et ouvrit le tiroir du fond de l’armoire en fer. La boîte à biscuits en étain, cabossée, portait encore l’étiquette jaunie d’un pâtissier du Marais. Il l’ouvrit. Au-dessus d’un paquet de trombones rouillés et d’une photo de lui à sept ans, sur les épaules de sa mère, il y avait le pendentif.
Argent terni, ovale, fin comme une pièce ancienne. Elle le portait toujours. Quand elle avait disparu, une nuit de brume sur le pont de l’Archevêché, les flics l’avaient rendu à Luca. Aucune trace d’elle. Aucune note. Rien.
Il fit pivoter le pendentif entre ses doigts. Une fente minuscule courait sur la tranche, à peine visible, qu’il avait toujours cru être un défaut de fabrication. Il la compara au cube. Les dimensions correspondaient exactement, comme une clé dans une serrure qu’on aurait ignorée pendant vingt ans.
Son cœur accéléra. Il poussa le cube dans la fente.
Un clic sec. Le pendentif s’ouvrit en deux coques, révélant un logement tapissé de velours noir et une micro-antenne rétractée. L’intérieur du couvercle portait une inscription gravée à la main : *« Pour Victor. Si le monde ment, souviens-toi. »*
Victor. C’était le nom de son père — un homme que Luca n’avait jamais connu, mort d’une overdose de glutamate quand Luca avait deux ans. Du moins, c’est ce que sa mère avait raconté.
Il resta figé, le pendentif ouvert dans la paume, le cube niché dans son nid. Le poids de l’objet avait changé. Ce n’était plus un bijou de famille. C’était un écrin, un conteneur, un secret qui attendait.
Il le referma. Les deux coques s’enclenchèrent avec l’étanchéité d’un caisson étanche. Il le passa autour de son cou. Le métal froid glissa contre sa peau et le cube chanta à peine, une vibration subtile contre son sternum — le cube tournait une copie de la mémoire directement sur son implant via le contact. Contre sa volonté, une image fugitive traversa son esprit : la main de sa mère, les doigts finissant une phrase sur le pendentif. Puis l’image des yeux bleus de Catherine Moreau, fixant le corps du jeune homme.
Il secoua la tête, s’arracha à l’hypnose du souvenir. Ce n’était pas le moment de s’enliser. Elodie. Il fallait sortir Elodie.
Il lança une interface dégradée sur sa rétine, chercha dans ses contacts — pas de réseau habituel, trop dangereux. Il composa le numéro de secours de la vieille proxénète du 13e, celle qui connaissait l’emplacement des moindres prisons privées de la ville.
Deux sonneries. Une voix rauque, celle de Madame K. : « Qui c’est qui dérange une vieille femme à cette heure ? »
— K. C’est Luca. J’ai besoin de la localisation d’une cellule de Sentinelle Sécurité. Secteur nord, possiblement sous le boulevard de la Chapelle.
Un rire sec. « Mon petit, tu as gagné à la loterie pour te permettre de me demander ça ou tu me dois déjà trois fins de mois ? »
Luca ferma les yeux. La créance dansait dans sa mémoire, virtuelle, dansante, la lumière des visages à l’envers. Il avait promis de la rembourser avec les intérêts. Ça allait faire mal.
— Deuxième tranche, plus les dix pour cent. Je peux l’avoir d’ici demain soir. Et une prime pour l’info.
Silence. Le bruit d’un tissu, puis d’un clavier. « 47, rue de la Fidélité. Sous-station électrique désaffectée. Niveau B3. Ils gardent les trophées là-bas, les colis de valeur. Ta p’tite, elle vaut une fortune, c’est une hackeuse, elle. Ils ont voulu la transférer déjà deux fois. En ce moment, elle est encore dans le premier sas. Après-demain, ils la déplacent vers le dortoir de haute sécurité. »
— Donc j’ai une fenêtre.
« Tu as une fenêtre et un couteau dans le bide. Ils ont des drones avec des recycleurs de sang, Luca. Si tu veux la sortir, tu ferais mieux de venir avec une armée. »
Il coupa la communication. Une armée. Ou quelque chose qui valait une armée.
Il tapa du plat de la main sur la table. Le cube vibra contre sa poitrine. Catherine Moreau, candidate à la présidence, le visage lisse sous les projecteurs, main droite tendue vers les électeurs — et cette main avait tenu un couteau.
Un frôlement. Derrière la porte condamnée du couloir, quelqu’un gratta le bois.
Luca se figea, la main sur son pistolet. Le grattement cessa. Puis une voix, étouffée par la cloison, avec un accent impeccable : « Luca Vidal. Nous savons que vous êtes là. Nous voulons juste parler du souvenir qui vous appartient. Pas besoin de violence. »
Il recula d’un pas, le pendentif lourd contre sa gorge. Ils avaient suivi le signal — le cube avait probablement envoyé un ping de triangulation quand il avait lu le tag. Ce n’était pas une coïncidence. Rien depuis la fente du pendentif n’était une coïncidence.
Il jeta un coup d’œil à la fenêtre. Six étages. Un balcon de secours ? Non, mur lisse. Mais à l’est, une corniche étroite menait à un immeuble voisin — s’il courait vite, il pouvait sauter trois mètres de plus.
Le grattement s’arrêta. La voix reprit : « Nous avons vérifié vos fichiers. Vous connaissez la femme du cube. Il vous attendait. Si vous le gardez, vous mourez. Si vous le livrez, vous mourrez richissime. C’est le marché qu’elle vous offre. »
Elle ? Catherine.
Luca respira un grand coup. Le métal froid du pendentif entre ses doigts, la promesse gravée pour un père mort, le visage d’Elodie dans la pénombre de sa cellule. La corniche était son seul chemin. Il ouvrit la fenêtre d’un geste sec. Le vent de Paris lui gifla le visage.
Il se pencha dans le vide. Il y avait un autre grattement cette fois-ci, venant de la porte de l’appartement, pas du couloir. On ouvrait. La voix résonna entre les cages d’escalier : « Ne faites pas l’imbécile, Monsieur Vidal. »
Mais il sauta déjà, les doigts crissant sur la pierre d’angle, les muscles hurlant, le cube battant contre sa poitrine comme un deuxième cœur.
Dans sa chute — une demi-seconde de vol, poitrine contre la corniche — une pensée claire lui traversa l’esprit : elle savait qu’il aurait le cube. Elle savait pour sa mère. Catherine Moreau jouait un jeu dont il ne connaissait pas encore toutes les règles. Mais maintenant, il tenait l’échiquier.
Il atterrit sur la corniche en roulé-boulé, le genou éclaté contre la brique. Derrière lui, les voix s’éloignaient. Devant lui, l’immeuble voisin baignait dans l’ombre, ses fenêtres aveugles.