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Le Voleur de Mémoires de Paris

Lire le chapitre 10: A Taste of Truth

Le plafond de la crypte Saint-Merri suintait une humidité séculaire. Luca était assis en tailleur sur la dalle froide, le cube de verre noir posé entre ses jambes comme une relique mortuaire. Maya avait installé le neuro-filtre sur un trépied bancal, un entrelacs de fibres optiques qui pulsait d'une lumière ambrée.

« Tu es sûr de vouloir faire ça ? demanda-t-elle en verrouillant la porte de l'annexe. Un fragment d'une seconde, c'est rien. Mais c'est aussi tout ce qu'il faut pour que ton implant grille si le code est piégé.

— J'ai besoin de voir ce qu'il a fait. Pas tout. Juste... l'instant où il a compris qu'il allait tuer.

Maya croisa les bras. Son ombre s'étirait sur les fresques médiévales, un ange vengeur peint par un moine oublié. « Et si c'est faux ? Si c'est une fabrication de Victor pour faire tomber sa sœur ?

— Alors j'aurai perdu une seconde de ma vie. Mais si c'est vrai, j'aurai une arme.

Elle soupira et tapa une séquence sur son terminal portable. Le neuro-filtre s'activa avec un bourdonnement grave, et l'air autour de Luca se chargea d'ozone. Il inséra ses doigts dans les connecteurs du cube, sentant la coquille de verre vibrer contre sa peau.

« Prêt ?

— Non. Vas-y.

Maya appuya sur la commande. Le monde se déchira.

Luca était dans un corps qui n'était pas le sien. Une lourdeur inhabituelle dans les épaules, des mains aux doigts épais, bagués d'or. Il regardait à travers les yeux de Catherine Moreau, mais ce n'était pas la femme de la télévision, pas l'héroïne des meetings. C'était une femme plus jeune de dix ans, les cheveux courts, une cicatrice fine au-dessus de la lèvre qu'il n'avait jamais remarquée sur les hologrammes de campagne.

Devant elle, un homme. La quarantaine, des lunettes cerclées de métal, un costume trop propre pour ce lieu. Ils étaient dans un pavillon de chasse, un bâtiment octogonal aux boiseries sombres, des trophées de cerfs aux murs. Bois de Vincennes. Luca reconnut les vitraux dépolis qui laissaient filtrer une lumière verte et maladive.

« Tu ne peux pas faire ça, Catherine. La voix de l'homme était tremblante, mais déterminée. Une voix qui avait répété cette phrase des dizaines de fois, pour s'en convaincre.

— Je ne fais rien, Christophe. C'est toi qui as choisi de venir.

La voix de Catherine était plus grave que dans les discours. Une voix intime, celle qu'elle réservait aux réunions fermées, aux trahisons.

Luca sentit la colère monter dans la poitrine de Catherine comme une marée noire. Cette rage n'était pas fabriquée. Elle était viscérale, ancrée dans des années de frustration. Christophe avait été son trésorier de campagne. Il avait découvert des irrégularités dans les comptes de Victor. Il avait menacé d'aller à la presse.

« Je t'ai donné tout ce que j'avais. Ta loyauté, mes compétences... Et toi, tu as choisi de fouiller dans mes affaires ? dit Catherine en avançant d'un pas.

— Vos affaires ? Vos affaires, c'est du sang. Le sang de cette femme à Issy-les-Moulineaux, celle qu'on a retrouvée dans la Seine sans mémoire. Ne me regarde pas comme si tu ne savais pas.

Catherine s'arrêta. Le silence dans le pavillon était épais, chargé de poussière et de menace. Luca sentit ses propres doigts à elle se resserrer sur quelque chose derrière son dos. Un objet froid, métallique. Un coupe-papier, lourd, orné d'un lion ciselé.

« Tu parles d'Isabelle Marchetti ? dit Catherine, et sa voix était presque douce. Presque triste. « Elle avait des dettes, Christophe. Des dettes que ton frère avait contractées en son nom.

L'homme blanchit. « Quoi ? Damien n'a jamais...

— Ton frère est un joueur. Il a perdu le double de ce qu'il gagnait. La seule façon de couvrir ses pertes, c'était de vendre les souvenirs de ses clients. Isabelle était l'une d'elles.

Le mensonge était si bien construit, si précis, que même Luca — à travers le filtre d'une seconde volée — sentit le doute s'infiltrer. Christophe vacilla.

« Vous mentez.

— Je ne mens jamais les yeux ouverts, Christophe. C'est ma seule règle.

Et elle frappa.

Pas un geste théâtral. Une simple extension du bras, le coupe-papier entrant dans le cou de l'homme juste sous l'oreille. Un mouvement chirurgical, précis, répété des centaines de fois en imagination. Le sang gicla en un arc sombre sur les boiseries, et Christophe s'effondra en émettant un gargouillis étranglé.

Catherine s'accroupit près de lui, son visage à quelques centimètres du sien. Ses yeux étaient secs. Pas de colère. Pas de regret. Rien qu'une froide évaluation des dégâts.

« Tu aurais dû rester à Lyon, dit-elle doucement. J'aurais pu te laisser vivre.

Luca voulut détourner le regard. Mais le corps de Catherine ne bougea pas. Il resta là, observant l'homme mourir, comptant les secondes jusqu'à ce que les pupilles de Christophe se dilatent dans le vide.

Puis tout se figea.

Le neuro-filtre coupa le flux avec une violence qui projeta Luca en arrière. Il heurta le mur de pierre, la tête sonnante, un goût de cuivre dans la bouche. Sa vision se brouilla, puis se stabilisa en taches de couleur.

« Luca ! Maya était à ses côtés, lui tenant la mâchoire pour examiner ses pupiles. « Putain, tu saignes du nez.

Il leva une main tremblante, s'essuya la lèvre. Du sang, oui. Mais il était vivant. Il était surtout... présent. D'une manière qu'il n'avait jamais été.

« Elle ne sait pas, murmura-t-il.

— Quoi ?

— Catherine. Dans cette mémoire... elle agit seule. Sans complice. La rage, le meurtre, la dissimulation... tout était elle. Personne ne lui a dicté ce geste.

Maya le dévisagea, les sourcils froncés. « Mais l'effacement ? La clinique ?

— C'est plus tard. Elle a dû effacer elle-même après coup, pour se protéger de sa propre mémoire. C'est pour ça que Victor la protège. Pas parce qu'il l'a aidée à tuer, mais parce qu'il sait ce qu'elle a fait. Et il sait que si la vérité sortait, elle le traînerait dans sa chute.

Luca se releva, s'appuyant au mur. L'image du pavillon restait gravée dans son esprit — les bois sombres, la lumière verte, le trophée de cerf dont les yeux de verre semblaient suivre le meurtre.

« Le pavillon, dit-il soudain.

— Quel pavillon ?

— Bois de Vincennes. Il est abandonné depuis dix ans. Mais Catherine y a tué un homme il y a huit ans. Quelqu'un a dû nettoyer. Quelqu'un a dû faire disparaître le corps.

Il fourra le cube dans sa poche, le verre froid contre sa cuisse. Une chaleur familière monta de son locket, appuyé contre sa poitrine. Pas une vibration cette fois. Une pulsation régulière, presque... approbatrice.

« Il faut y aller. Maintenant.

— Luca, tu viens de te faire exploser le cerveau avec une seconde du meurtre le plus violent que tu aies jamais vu. Tu devrais te reposer.

— Ma mère est là-bas. Pas dans la mémoire, mais dans ce pavillon. Je le sens. C'est là que tout a commencé — avant la clinique, avant les effacements. C'est le premier domino.

Il sortit son communicateur, ouvrit un plan de Paris. Le parc de Vincennes s'étalait à l'est, verdoyant et calme. Mais dans sa tête, Luca ne voyait plus le parc. Il voyait la scène qu'il venait de traverser — et un détail qu'il avait presque manqué.

Derrière Christophe, dans l'encadrement d'une porte entrebâillée, il y avait eu une ombre. Une silhouette fine, un bras marqué d'un tatouage indistinct. Pas un cerf. Pas un aigle.

Une chauve-souris.

« Elle était là, souffla-t-il. Le jour du meurtre. Elle observait.

Maya le regardait avec une angoisse palpable. « Ta mère ?

— Je ne sais pas si c'est elle. Mais quelqu'un a filmé cette scène avec un implant. Quelqu'un d'autre que Catherine. Et cette personne a choisi de vendre cette mémoire, pas de la détruire.

Il se tourna vers elle, les yeux brillants d'une fièvre neuve.

« Maya, si ma mère a assisté à ce meurtre et qu'elle n'a jamais parlé... c'est qu'elle tenait Catherine. Et si elle tenait Catherine, Victor a passé quinze ans à la chercher pour la faire taire.

Le locket vibra de nouveau contre sa poitrine, plus fort cette fois. Pas un avertissement. Un appel.

« Elle sait que j'ai compris, dit Luca en ouvrant la porte de la crypte. Elle veut que je vienne.