Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 21: The Villa on the Riviera
La villa se dressait au bout d'un chemin de cyprès taillés en pointe, comme des doigts noirs pointés vers le ciel méditerranéen. Luca coupa le moteur de la Citroën volée à cent mètres du portail et observa la façade ocre, ses volets clos, sa terrasse envahie de bougainvilliers en fleur. Le GPS encodé dans la pupille du mort l'avait mené ici, au numéro 14 de l'avenue des Mimosas, mais la villa ne ressemblait à rien d'important. C'était exactement ce qui la rendait suspecte.
Il sortit, l'air salin chargé d'iode et de pin chauffé. Aucune voiture aux alentours, aucune silhouette derrière les vitres. Les traces de pneus sur le gravier étaient fraîches, pourtant—deux jeux, dont un aux rayures larges, probablement un utilitaire de livraison. Quelqu'un était venu récemment.
La grille en fer forgé n'était pas verrouillée. À l'intérieur, la piscine était vide et couverte d'une bâche verte, mais un transat avait été déplacé récemment, son réglage incliné à la position parfaite pour lire au soleil. Luca posa la main sur l'accoudoir en teck. Encore chaud.
Il força la porte-fenêtre du salon avec un crochetage rapide, ses doigts travaillant de mémoire pendant que ses yeux scannaient les environs. L'intérieur sentait l'humidité et le renfermé, mais pas la poussière. Quelqu'un avait vécu ici, récemment, dans cette odeur de résine et d'abandon entretenu. Les meubles étaient recouverts de draps blancs, mais un seul avait été replié et posé soigneusement sur le dossier du canapé, comme après une longue nuit d'attente.
Sur la table basse en marbre, un verre à whisky séché avec un résidu ambré. À côté, un livre de poche retourné, le dos cassé à la page 112. Luca le ramassa. *L'Étranger*, de Camus. Une page avait été cornée, au chapitre où Meursault regarde la mer.
Il monta à l'étage, chaque marche de bois gémissant sous son poids. Trois chambres fermées, une salle de bain avec une brosse à dents encore humide dans son verre, des serviettes suspendues à un séchoir pliant. La troisième chambre avait un lit défait, les draps froissés comme si quelqu'un s'était levé précipitamment un matin, sans prendre le temps de les tirer.
Derrière une armoire en acajou massif, Luca trouva une trace presque invisible : un rectangle de poussière plus claire sur le mur, là où un tableau avait été décroché. Il fit courir ses doigts le long de la plinthe et trouva l'interstice. Le panneau pivota avec un déclic, révélant un coffre mural en acier brossé.
Pas de pavé numérique. Pas de scan rétinien. Un simple verrou mécanique ancien, à quatre molettes. Luca ferma les yeux et se concentra. Sa mère lui avait appris les vieilles habitudes de cambrioleur quand il avait douze ans, entre deux fugues. Elle n'avait jamais utilisé de mots doux pour ces leçons. Elle lui avait simplement dit : « Les gens qui croient que la technologie protège leurs secrets sont des imbéciles. Les vieux secrets ont besoin de vieilles clés. »
Il tourna les molettes selon une séquence qu'il n'aurait jamais dû connaître, mais qu'il reconnaissait pourtant, profondément, comme une mélodie entendue dans une vie antérieure. 4-8-15-16. Les chiffres de la date de naissance de sa mère, plus un. Le coffre s'ouvrit.
À l'intérieur, un carnet à couverture de cuir fatiguée. Une enveloppe cachetée de cire rouge, sans inscription. Et une photographie argentique, les bords dentelés : sa mère, plus jeune de quinze ans, en uniforme sombre, tenant un pistolet de type réglementaire, adossée à une voiture noire. À côté d'elle, une femme en tailleur blanc, souriante, la main posée sur son épaule. Catherine Moreau. Avant la politique. Avant la campagne. Avant les mensonges.
Luca s'assit sur le bord du lit défait et ouvrit le carnet. L'écriture fine et serrée de sa mère, encre bleue, texte français impeccable. Il commença à lire, sa voix intérieure chuchotant dans sa tête.
*« 14 mars 2038. Premier jour comme garde du corps de C.M. Protocole, distance, méfiance. Elle m'a souri comme si on se connaissait depuis toujours. C'est cela qui me trouble le plus. »*
Il tourna la page, les doigts légèrement tremblants.
*« 22 juin 2038. C.M. a exigé que je supervise l'opération Riviera Delta. Je lui ai dit que ce n'était pas mon domaine. Elle m'a dit que c'était précisément pour cela qu'elle me voulait : quelqu'un qui dirait non. Je n'ai pas dit non. »*
Riviera Delta. Le nom d'opération qu'Antoinette avait trouvé dans les registres de protection des témoins. Luca continua, les mots s'accélérant.
*« 3 septembre 2038. Nous avons trouvé la planque près de Vence. Les images de la caméra de sécurité sont pires que ce que j'avais imaginé. C. n'est pas au courant du deuxième cube. Je l'ai gardé. Si elle apprend ce qui s'est passé avant... je ne veux pas qu'elle ait à porter ce poids. À la place, je porterai celui-ci. »*
Un deuxième cube. Luca ferma le carnet un instant, le cœur battant si fort qu'il comptait les pulsations. Sa mère avait gardé une copie de l'opération Riviera Delta. Et elle l'avait cachée.
Il rouvrit le carnet plus loin.
*« 17 janvier 2039. Élodie est née. Je la regarde dormir et je pense au cube. Je pensais que j'aurais le courage de le détruire. Mais c'est un poids que je peux porter. C. ne saura jamais. Luca ne saura jamais. C'est mieux ainsi. »*
*« 12 mai 2041. J'ai rencontré un homme qui s'appelle André Cardinal. Il travaillait pour la structure de C.M. à l'époque de Riviera Delta. Il affirme que quelque chose ne colle pas dans les registres de deletion. Il me tend un stylo avec une puce mémoire intégrée, comme un cadeau de complice. Je lui dis que je n'ai rien à cacher. Je mens. »*
André Cardinal. Antoinette avait découvert que cet homme avait scellé le dossier de Victoire Marchand. Cardinal était le lien entre l'administration, l'opération et la disparition de sa mère.
Luca atteignit la dernière page écrite. La date : 19 février, quelques heures avant la première fois qu'il se souvenait de sa mère comme « disparue ».
*« J'ai effacé mes souvenirs de l'opération aujourd'hui. La procédure est légale, encadrée, douloureuse. Le docteur m'a dit que les souvenirs retrouvés sont comme des vivants mal enterrés : ils finissent toujours par creuser leur chemin vers la surface. Je lui ai répondu que j'espérais bien. Parce que le moment venu, quelqu'un devra savoir. »*
*« Luca, si tu lis un jour ce carnet, c'est que j'ai échoué à te protéger autrement. Je n'ai pas voulu que tu portes cette vérité, mais je n'ai pas voulu non plus te la laisser sans lumière. Le deuxième cube est là où tout a commencé pour moi : dans la première planque que j'ai jamais gardée, à Vence. La maison est abandonnée depuis dix ans. Mais la cave a une double cloison derrière les cadres de vignes. Tu trouveras. »*
*« P.S. Ne fais pas confiance à La Taupe. Il n'a jamais su me capturer. Il ne sait que fabriquer des mensonges avec des bouts de vies qu'il a volés. Mais quelqu'un d'autre sait, pour le cube. Quelqu'un d'autre a orchestré mon effacement. Et cette personne est plus proche que tu ne le crois. »*
Luca relut le post-scriptum, un frisson lui parcourant la nuque. Plus proche que tu ne le crois. Qui ? Catherine Moreau ? La Taupe ? Lacroix ? Quelqu'un dans sa propre vie ?
La vitre du salon vola en éclats à l'étage en dessous. Luca replia le carnet et l'enfouit dans sa veste, la photo et l'enveloppe scellée au cœur du cahier. Des pas lourds martelaient les escaliers. Trois hommes, peut-être quatre, équipement lourd, ordres aboyés en français.
« Il est là-haut ! »
Luca courut vers la fenêtre de la chambre, ouvrit les volets, scrutant la chute. Deux mètres cinquante, avec un rosier grimpant en contrebas. Pas idéal, mais suffisant. Il enjamba le rebord, saisit la descente de gouttière rouillée et se laissa glisser, atterrissant dans un fracas de branches et d'épines.
La Citroën, cent mètres plus loin. Il sprintait, les poumons brûlants de l'air marin, quand un coup de feu claqua. La balle fracassa le gravier à trente centimètres de son pied. Il plongea derrière un cyprès, sortit son pistolet de secours, visa sans se découvrir et tira deux fois dans la direction des fenêtres. Rechargement. Du bruit, mais pas de confirmation de touche.
Il se releva et courut, zigzaguant entre les arbres, atteignant le portail, puis la voiture. Le moteur hoqueta une demi-seconde avant de démarrer, et il écrasa l'accélérateur, le pare-chocs heurtant les cyprès dans un crissement de tôle.
Dans le rétroviseur, la villa s'éloignait, ses volets ouverts comme des yeux surpris. Le carnet pesait contre sa poitrine. Le deuxième cube existait. La planque de Vence l'attendait. Mais la phrase de sa mère l'avait écorché au passage : *quelqu'un d'autre est plus proche que tu ne le crois.*
Son implant vibra. Message de Maya : *« Trois hommes viennent de quitter l'aéroport de Nice pour Vence. Ils portent des badgeurs Nexus. Crois-moi, ce n'est pas un hasard. Tu as moins de deux heures d'avance. »*
Il ne répondit pas immédiatement, les mains serrant le volant. Vence. Sa mère avait parlé de doubles cloisons derrière des cadres de vignes. Son père avait une vieille histoire de vacances dans le Nord, mais Vence n'avait jamais été mentionné. Une autre possibilité lui vint en tête, glaciale : sa mère avait laissé le carnet à sa portée, caché derrière le réfrigérateur de son ancien appartement, presque volontairement accessible. Et maintenant, le carnet lui disait d'aller à Vence.
Et si ce carnet n'était pas une preuve mais un piège, tendu par quelqu'un qui savait parfaitement ce que Luca Vidal allait trouver ? Il enfonça l'accélérateur, Vence dans le rétroviseur, les questions plein cadre.
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