Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 22: The Second Victim
La pluie parisienne avait lavé les traces de la villa de Vence, mais pas le goût de cendre dans la bouche de Luca. Il avait brûlé son téléphone jetable à la sortie du TGV, échangé sa veste contre une parka froissée dans une consigne de la gare de Lyon, et s'était fondu dans la foule du métro comme un rat dans les égouts.
La planque d'Adrian sentait le café brûlé et le papier moisi. Une cave humide sous une imprimerie désaffectée du XIe arrondissement, où les rotatives mortes servaient de murs porteurs à des centaines de boîtes d'archives volées. Adrian avait le visage crayeux quand Luca poussa la porte, les yeux rougis derrière ses lunettes cerclées.
— T'as vu l'ActuData ? demanda Adrian sans préambule.
Luca cligna des yeux. Il n'avait rien vu depuis quarante-huit heures. Juste des autoroutes, des champs de lavande fantômes, et le visage de sa mère dans les pages d'un journal intime qui l'avait mené vers un piège.
— Je suis pas au courant de l'actualité, Adrian.
Adrian poussa une tablette holographique vers lui. Un titre défilait en bandeau rouge : *"Décès tragique de la journaliste Solène Marchal : accident dans le métro lignes 13 acte de malveillance ?"*
Luca sentit son estomac se nouer. Solène Marchal. Il avait marché dans ses souvenirs trois semaines plus tôt, dans le morgue de données du ministère, chipé une mémoire de son dernier reportage sur des cliniques de suppression de souvenirs. La mémoire d'une femme qui avait vu quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir.
— Accident, répéta-t-il.
— Écrasée par une rame à la station Saint-Denis Pleyel. Le corps était méconnaissable. Les autorités parlent d'un malaise. Sauf que je connaissais un gars à la maintenance du métro, et il m'a dit que les portes palières s'étaient ouvertes toutes seules.
Luca posa la tablette. Ses doigts tremblaient légèrement.
— C'est un nettoyage. La Taupe qui ferme des comptes.
— Je crois pas que ce soit que La Taupe, dit Adrian. Marchal enquêtait sur autre chose que les cliniques. Elle avait infiltré un réseau de trafic de souvenirs où des officiels de haut rang achetaient des mémoires volées à des victimes de purge. Je l'ai su par un contact à l'institut médico-légal.
Luca parcourut l'article en diagonale. Une photo granuleuse de Solène souriante devant la tour Eiffel. Quelque chose dans son visage lui rappelait l'image qu'il avait vue dans ses souvenirs volés : elle avait ce regard de chien de chasse, cette tension sous le sourire. Elle avait dû creuser profond pour tomber sur la clinique de sa mère.
— Elle avait réussi à extraire une liste, continua Adrian. Une liste de patients purgés. Et parmi eux, le nom d'une certaine Catherine Moreau.
Luca releva brusquement la tête. Le visage de la candidate surgit dans son esprit : ses discours au sourire impeccable, sa promesse de "sécuriser la mémoire collective", ses mesures pour criminaliser le vol de souvenirs. Il avait volé cette mémoire dans son implant il y a trois semaines. Cette mémoire qui montrait Catherine Moreau en train de commettre un meurtre qu'elle ne se rappelait pas avoir commis.
— Moreau, souffla-t-il.
— Elle a un passé qui n'apparaît nulle part, continua Adrian. Avant la politique, avant les orphelinats, elle a travaillé comme analyste dans une société de sécurité privée. Les registres ont été effacés. Mais Marchal avait un contact qui avait vu son dossier avant la purge. Elle cherchait à reconstituer la chaîne.
— Et quelqu'un l'a arrêtée avant qu'elle puisse publier.
— La question, dit Adrian en le regardant fixement, c'est qui savait qu'elle était sur le point de faire tomber Moreau. Sa mémoire a-t-elle été volée avant sa mort ?
Luca se figea. La mémoire qu'il avait extraite du morgue — celle que La Taupe convoitait, pour laquelle il avait échangé sa mère contre un cube vide — cette mémoire avait été stockée dans les serveurs du ministère. Une mémoire anonyme, non réclamée, trouvée dans la morgue numérique. Lui avait-il fallu autant de temps pour comprendre ?
— Le corps de Marchal, dit-il. Y a-t-il eu autopsie ?
— Officiellement, pas nécessaire. Accident.
— Et officieusement ?
Adrian pivota vers un vieux terminal, ses ongles sales tambourinant sur les touches. Des lignes de code défilèrent, puis un dossier s'ouvrit avec un accès chirurgical griffé de rouge.
— J'ai un ami au service de l'identité judiciaire. Je l'ai fait chanter une fois ; il me doit une faveur. L'autopsie a eu lieu discrètement avant la déclaration d'accident.
— Et ?
Adrian gifla un fichier holographique sur la table. Une image 3D du cerveau de Solène apparaissait, les lobes colorés en fausses couleurs. Une zone sombre, presque noire, occupait le cortex temporal.
— Son implant a été extrait chirurgicalement, dit Adrian. Avant qu'on ne pousse son corps sous le métro. Mais ils ont gardé une copie de sauvegarde dans le cortex. Une copie fragmentaire, avec une empreinte de suppression.
Luca s'approcha de l'image holographique. La zone sombre ressemblait à une cicatrice. Il avait déjà vu cette signature, ce type de vide cérébral causé par une extraction non chirurgicale, la version bon marché qu'on pratiquait dans les arrière-salles des quartiers nord.
— Ça ressemble au travail de La Taupe, dit-il. Il a des gars qui savent extraire un souvenir sans laisser de trace. Mais ça...
Il zooma sur le cortex temporal. Une structure se dessinait, une signature de données qui ressemblait à un code-barres numérique. Un watermark. Il l'avait déjà vu, dans le fichier de la mémoire qu'il avait volée dans le morgue.
— Le même tatouage que la mémoire de Moreau, murmura-t-il. Le même sceau de traitement.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— La Taupe n'a pas tué Marchal pour effacer ses découvertes. Il a tué Marchal parce qu'elle détenait un autre morceau du même souvenir. Un souvenir plus complet que celui que j'ai volé.
Luca sentit un frisson distinctif courir le long de sa colonne vertébrale. Il tira de sa poche le cube amnésique qu'il avait retiré du coffre de la villa — le cube que sa mère avait caché dans le double mur de Vence, qu'il n'avait pas encore ouvert. Il le tourna entre ses doigts, les micro-circuits cliquetant sous la pression.
— Le watermark de Marchal est le même que celui de la mémoire volée de Moreau. La mémoire de Marchal a été extraite par les mêmes mains que celle de Moreau. Mais Marchal est morte et Moreau vit encore, ignorant tout du meurtre enregistré dans son propre cerveau.
Il mit le cube sur la table holographique. Un flux de données s'ouvrit, des segments discontinus formant une image : une plage déserte au crépuscule, un yacht blanc amarré au large, deux silhouettes luttant. La qualité était mauvaise, comme si le cube avait été endommagé lors du retrait.
— Riviera Delta, souffla-t-il en reconnaissant le nom écrit dans le journal de sa mère.
Adrian siffla entre ses dents, fixant l'image.
— C'est une mémoire de ton cube ? Celle de Moreau ?
— Non, dit Luca, le souffle court. C'est la dernière image de Solène Marchal avant qu'elle ne soit tuée.
L'image se stabilisa un instant : le visage d'un homme émergeait de l'ombre, les traits tirés. Luca plissa les yeux. Le visage lui était familier — il l'avait vu sur des écrans holovolt pendant la campagne, dans des articles de presse, dans les rétines de Catherine Moreau elle-même.
— Merde, dit Adrian. C'est Jean-Pierre Moreau ? Le frère de la candidate ? Le magnat de la presse ?
Luca fixa le visage numérique. Les yeux de Jean-Pierre Moreau, un gris acier métallique, semblaient regarder à travers l'écran. Plus âgé que dans ses souvenirs, mais le même cerveau, la même mâchoire.
Et il comprit avec une certitude absolue et glacée : La Taupe n'était pas un simple trafiquant.
La Taupe était dans la famille Moreau.
Le puzzle ne recevait pas un éclat de plus ; il s'effondrait pour révéler une vérité plus sombre. Entre sa mère disparue et la candidate pressée, entre la mémoire assassinée et la journaliste morte, entre les portes du métro qui s'ouvrent seules et les codes gravés dans les lobes temporaux des victimes — tout menait à la même dynastie.
— On avait tort, prononça-t-il lentement. On avait tort de croire que La Taupe était un simple criminel de mémoire, un trafiquant du marché noir. Il a toujours été un Moreau.
Il saisit le cube, le glissa dans la poche intérieure de sa parka, et se dirigea vers la porte. Une pensée fulgurait à travers son esprit :
Si Jean-Pierre Moreau était La Taupe, alors Catherine Moreau n'était pas seulement une candidate potentielle à la présidence victime de fausses mémoires. Elle était la porte d'entrée vers son frère. Et sa mère, Victoire Marchand, ancienne garde du corps de Catherine, avait su exactement ce qu'elle faisait quand elle avait disparu.
Sortir de l'ombre du frère.
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