Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 32: The Edge of the Net
La tour de Pantin se dressait contre un ciel couleur de plomb, ses antennes hérissées comme des griffes d'acier. Luca courait depuis Saint-Merri, les poumons en feu, le deuxième cube de Vence serré dans sa poche contre sa cuisse. Les rues périphériques étaient désertes à cette heure — l'aube n'était pas encore tombée, mais ses reflets sales commençaient à lécher les façades de béton.
La grille du périmètre céda sous son passe magnétique — un vieux code d'il y a huit ans, quand il avait posé des câbles pour le compte d'une sous-traitance du gouvernement. Il grimpa l'escalier de service, douze étages de métal rouillé qui sonnaient creux sous ses semelles.
La salle des émetteurs baignait dans une lueur ambrée. Des baies vitrées donnaient sur Paris, la tour Eiffel éteinte, les millions de fenêtres mortes. Luca s'approcha de la console principale, brancha le cube dans le lecteur de diffusion. Le nom de sa mère s'afficha sur l'écran : ANNE VIDAL — SÉQUENCE 37.
Un doigt sur la touche de transmission. Un simple appui. Tout s'arrêterait là.
— Luca.
La voix vint de derrière lui, douce comme une lame qui sort d'un fourreau. Catherine Moreau se tenait dans l'encadrement de la porte, impeccable dans son tailleur crème, ses cheveux gris argentés tirés en chignon. Derrière elle, quatre gardes en noir. Et à sa droite, les yeux vides, le visage de marbre — Adrian. Toujours connecté, toujours esclave.
— Trois heures de sommeil en soixante-douze, reprit Catherine en s'avançant. Les marches du palais, les catacombes, une église abandonnée, un studio délabré… Tu as beaucoup couru, Luca. C'est touchant.
Luca garda la main sur la console. Le cube était inséré. Un appui.
— Tu es venue pour m'arrêter toi-même. C'est un honneur.
— Je ne suis pas venue pour t'arrêter. Je suis venue pour te donner une information que tu n'as pas.
Elle sortit un petit holo-projecteur de sa poche. L'image se déploya dans l'air poussiéreux : une femme, la cinquantaine, les cheveux bruns striés de blanc, assise dans une pièce blanche. Lucide. Les yeux alertes. Le visage de Luca se crispa — il connaissait cette femme. Il avait passé des années à pleurer cette femme.
Anne Vidal. Vivante.
— Elle n'est pas morte, dit Catherine. Elle n'a jamais été morte. Elle vit dans un centre de rétention médicalisé sous les Invalides, depuis vingt ans. Confinement de haute sécurité, protocole silence, mémoire sous régulation. Je l'ai gardée en vie parce qu'elle était utile. Elle l'est encore.
— Tu mens.
— Je ne mens jamais, Luca. C'est ma seule faiblesse. Regarde.
Elle agrandit l'image. Sa mère avait les paupières closes, mais sa poitrine se soulevait. Un cadran digital en bas de l'image : aujourd'hui. 04 h 42 — il y a quatre minutes.
— Le protocole est simple, dit Catherine. Si le cube que tu tiens est diffusé, mon système reçoit un signal. Dans les soixante secondes, l'air de la cellule est remplacé par un gaz neutre. Ta mère n'aura pas le temps de souffrir.
Luca sentit le sang quitter ses doigts. La console était froide sous sa paume.
— Tu veux que je croie que tu as gardé ma mère en vie pendant vingt ans juste pour l'utiliser comme monnaie d'échange ?
— Non. Je l'ai gardée en vie parce qu'elle a refusé de mourir et que je n'ai pas eu le courage de la faire tuer. Nous étions amies, autrefois. Avant qu'elle ne découvre ce que je faisais de ses recherches. Avant qu'elle ne décide que certaines vérités devaient rester enterrées.
Elle fit un pas de plus. Derrière elle, Adrian ne bougeait pas, le regard fixe mais un frémissement imperceptible dans la mâchoire — comme un moteur qui cherche à démarrer.
— Diffuse cette séquence, et elle meurt. Retire le cube, et je la libère. Je te donne ma parole de marchande de mémoire : elle sera libre avant le lever du soleil. Tu pourras la retrouver. Lui parler. La prendre dans tes bras. Vingt ans d'absence, finis en une nuit.
Luca regarda sa mère immobile sur l'écran. Ce n'était peut-être pas un mensonge. Catherine ne mentait jamais, c'était sa signature — elle tordait le vrai jusqu'à ce qu'il devienne une arme.
— Et le cube ? demanda-t-il.
— Il restera dans ma collection privée. Personne ne verra jamais ce qu'Anne Vidal a découvert sur ma famille. Et le monde continuera de croire que les Moreau sont une dynastie propre.
Luca ferma les yeux. La voix de sa mère lui revint, un souvenir de l'enfance, une phrase qu'elle répétait devant ses carnets de notes, les soirs où elle croyait qu'il dormait :
*« Quand le vrai est caché, il pourrit. Il faut le sortir à la lumière — même si ça brûle les mains qui le portent. »*
Il ouvrit les yeux.
— Elle ne voudrait pas que je choisisse sa vie contre la vérité.
Catherine fronça les sourcils — une fissure dans sa maîtrise.
— Tu es prêt à la condamner ?
— Ce n'est pas moi qui la condamne. C'est toi. Tu as fait de ma mère un otage. Tu as fait de son silence un mensonge. Et tu voudrais que je continue ce mensonge en échange de sa survie.
Il appuya sur la touche.
Le cube s'ouvrit. La lumière rouge de l'émission inonda la salle. Sur les écrans de la console, le flux s'engagea dans les fibres optiques, monta vers les antennes, fila vers Paris endormi. Dans quelques secondes, des millions de réveils s'allumeraient sur le visage d'Anne Vidal.
Catherine poussa un cri rauque, un son animal que personne n'avait jamais entendu sortir de sa bouche. Elle se jeta vers la console. Adrian bougea — enfin. Mais au lieu de s'avancer vers Luca, il se tourna vers sa maîtresse, bras levés, bloquant son chemin.
— Qu'est-ce que tu fais ? hurla-t-elle. Adrian ! Obéis !
Adrian ne bougeait pas. Ses yeux restaient fixes, mais ses mains étaient ouvertes, paumes vers elle. Un message muet : *non*.
Le flux continuait. Les voyants passaient au vert. Le cube d'Anne Vidal vidait son contenu dans l'air de Paris, pièce par pièce, image par image — et dans la pièce blanche sous les Invalides, le cadran commença son compte à rebours.
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