Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 31: The Thief's Shadow
Le sang cognait dans les tempes de Luca, un métronome sauvage qui scandait la fuite. Les semelles de ses bottes claquaient sur le pavé humide, et derrière lui, Elodie courait à l'unisson, son souffle court et régulier malgré la panique qui les mordait les talons.
La nuit parisienne n'était plus qu'un flou de néons et d'ombres. Ils avaient quitté le périmètre de l'Élysée depuis quatre minutes à peine, et déjà les sirènes montaient derrière eux, une meute de loups électroniques.
« Par là, » murmura Luca en tirant Elodie dans une ruelle si étroite que ses épaules frôlaient les murs craquelés.
Elle ne posa pas de question. Elle ne lui avait pas demandé pourquoi il était parti sans elle, pourquoi il était descendu dans ces entrailles de palais et en était ressorti avec un visage de fantôme et les mains vides. Elle avait juste vu la terreur dans ses yeux et avait su qu'il fallait courir.
La ruelle débouchait sur le boulevard Sébastopol, désert à cette heure. Une navette de nuit passa sans ralentir, ses vitres teintées reflétant les corps en mouvement des deux fuyards. Luca jeta un regard derrière lui.
Adrian n'était pas loin.
Il le sentait plus qu'il ne le voyait — une présence magnétique, une silhouette trop droite qui découpait les angles de la ville. Les capteurs implantés dans sa nuque devaient crier la position de Luca, un maillage neuronal que Catherine Moreau avait brodé dans la tête du jeune homme comme un tatouage électrique.
« Il nous rattrape, » dit Elodie, comme si elle lisait dans ses pensées.
Ils tournèrent à droite, entre deux immeubles haussmanniens dont les façades s'écaillaient doucement. Le passage était encombré de poubelles métalliques et de cartons détrempés. Luca sauta par-dessus un obstacle, aida Elodie à enjamber le reste. Derrière eux, un bruit de verre brisé — Adrian ne perdait pas de temps à contourner les obstacles, il les traversait.
« Tu as le cube ? » demanda Elodie, essoufflée.
Luca tapa sa poche intérieure de sa veste. Le petit parallélépipède de verre et de métal était là, contre son cœur — le deuxième cube, celui de Vence, celui que Tarek avait récupéré au prix de tant de mensonges. Le premier était déjà dans le réseau, public, vivant. Mais celui-ci contenait autre chose. Le reste de l'histoire de sa mère.
« Oui. »
La cathédrale apparut soudain au détour de la rue — Saint-Merri, abandonnée depuis des décennies après l'incendie de 2041. Sa façade noircie se dressait comme un squelette gothique, les rosaces brisées laissant passer une lueur de lune jaunâtre. Échafaudages rouillés et bâches plastique défraîchies racontaient une restauration interrompue depuis longtemps.
« Là, » dit Luca en montrant une porte latérale dont le bois pourri semblait n'avoir jamais connu autre visiteur que le vent.
Ils se glissèrent à l'intérieur. L'odeur de suie et d'humidité les enveloppa, une puanteur de vieux monde calciné. La nef s'ouvrait devant eux, immense et vide, les rangées de bancs réduites à des tas de bois consumé et d'assises métalliques tordues. Des débris du toits jonchaient le sol, trouant l'obscurité de formes anguleuses. La lumière ne filtrait que par un immense trou au-dessus du chœur, un œil ouvert sur un ciel de pollution orangée.
« Ici, » répéta Luca, presque pour lui-même.
Il dévala l'allée centrale, ses pas résonnant dans le vide. Les colonnes massives se dressaient à intervalles réguliers, leurs chapiteaux encore ornés de chimères grimaçantes qui semblaient suivre sa course.
Il atteignit le transept. Il y avait là, dans une niche latérale, un fragment d'autel — un bloc de marbre fendu en deux mais encore debout, comme une relique indestructible.
Luca s'agenouilla. Ses doigts trouvèrent le cube dans sa poche, le sortirent avec une précaution de sapeur. Le verre était froid, presque glacé malgré la chaleur de son corps.
« Cache-le, » dit Elodie derrière lui.
Il ne se retourna pas tout de suite. Ses yeux cherchèrent un endroit. La niche offrait peu de cachettes évidentes — il n'y avait plus de retable, plus de tabernacle, plus de cavité secrète derrière un tableau. Mais ses doigts trouvèrent une lézarde dans le marbre, une fissure assez large pour accepter un objet de la taille d'un étui à cigarettes. Il inséra le cube, puis poussa un fragment de pierre détachée pour obturer l'ouverture.
Le second cube de sa mère était là, dans les entrailles d'une église morte, protégé par les ruines.
Il se releva. Elodie était à l'entrée de la niche, son visage un mélange de détermination et d'épuisement. Elle tenait son cardio-stimulateur comme si c'était une arme.
« Il ne doit pas te trouver avec le cube, » dit-elle d'une voix calme. « S'il te trouve avec... »
« Il ne me trouvera pas avec. »
Il fit un pas vers elle, mais elle leva une main pour l'arrêter.
« Luca. Écoute-moi. »
Son ton avait changé — plus bas, plus intime, urgent. Elle se rapprocha, ses yeux plongeant dans les siens avec une intensité qu'il n'avait jamais vue chez elle.
« Je vais le retenir. »
« Quoi ? Non. »
« Tu n'as pas le temps de discuter. Il sera là dans trente secondes. Tu sors par le fond de la cathédrale, il y a un passage vers le canal Saint-Martin. Tu traverses, tu trouves une planque, et tu mets ce cube entre les mains de quelqu'un qui peut le diffuser. »
« Elodie, je ne peux pas te laisser — »
« Tu le peux, » coupa-t-elle. « Et tu le dois. » Sa main vint toucher sa joue, un geste rapide mais plein d'une tendresse sans ambiguïté. « Ton histoire est plus importante que la mienne. Tout ce que je suis, c'est un nom que personne ne retiendra. Mais ta mère — sa vérité, ce qu'elle a vécu — ça, ça peut changer le monde. »
Luca voulut protester, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Un bruit montait de l'extérieur — des pas crissant sur le gravier, suivis d'un silence pire encore.
« Va, » souffla Elodie.
Elle se tourna vers la porte par laquelle ils étaient entrés. Ses épaules se redressèrent. Elle leva le menton, et dans la pénombre violette de la cathédrale, elle ressemblait à une statue de martyre ancien.
Luca hésita une seconde. Une, une seule. L'image d'Elodie au milieu de la nef, seule face à Adrian, se grava dans sa rétine et dans sa mémoire. Puis il courut vers le fond de l'église, vers une porte de sacristie dont le bois était tellement rongé par le feu qu'il n'eut qu'à pousser un panneau pour passer dans le déambulatoire.
Derrière lui, il entendit la porte principale grincer sur ses gonds rouillés.
Une voix — la voix d'Adrian, mais transformée, métallique, éraillée par des semaines d'abus et de reprogrammation :
« Où est-il ? »
Puis le bruit d'un corps qui chute, un cri étouffé, et un fracas contre les dalles de pierre.
Luca se força à continuer. Chaque pas était une déchirure. Chaque craquement de débris sous ses pieds était une prière que ce ne soit pas Elodie qui agonise. Il trouva une ouverture dans le mur du déambulatoire — un trou béant dans la structure, sans doute ouvert par l'incendie, qui menait vers un terrain vague envahi de ronces et de tessons de verre.
Il sortit dans l'air froid de la nuit. Le canal brillait à quelques dizaines de mètres, ses eaux noires striées de reflets de lampadaires.
Il courut et ne se retourna pas.
Il traversa la passerelle métallique en trois enjambées, faillit glisser sur la surface humide, se rattrapa à la rambarde. Au moment de toucher la rive opposée, il s'arrêta enfin. Il regarda derrière lui vers la masse noire de Saint-Merri. Une lumière blanche et chaude clignotait dans le chœur — probablement un lampadaire provenant du matériel de chantier que quelqu'un avait allumé. Une silhouette bougeait à l'intérieur.
Deux silhouettes, peut-être.
Il n'arrivait pas à distinguer.
Luca sortit son communicant de sa poche. Il composa le code d'Elodie. Rien. Une touche occupée, puis rien. Il recomposa. Toujours rien.
Il regarda l'écran vide pendant une longue seconde, puis rangea l'appareil sans oser vérifier son niveau de signal. Le silence autour de lui était obsédant. Le canal murmurait à peine.
Il ne savait pas si Elodie était vivante.
Il ne savait pas si le cube était assez bien caché.
Mais il savait ce qu'Elodie avait dit avant de se retourner vers Adrian : la vérité doit exister.
Il se mit à marcher vers l'est, en marge de la ville, vers ces antennes qu'il voyait déjà se profiler au-delà des toits — la tour de diffusion de Pantin, dernier moyeu de l'ancien réseau hertzien, toujours en service pour les défaillances d'infrastructure.
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