Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 35: The Missing Brother
La lumière de l'atelier d'imprimerie semblait plus jaune qu'avant, ou peut-être était-ce le poids des mots de ma mère qui teintait tout. Elle était assise en face de moi, ses doigts tachés d'encre croisés sur la table, et je réalisais soudain que je ne l'avais jamais vraiment connue.
« J'avais un frère, » dit-elle. Le silence qui suivit fut si épais qu'on aurait pu l'imprimer.
Je clignai des yeux. « J'ai un oncle ? »
Anne secoua lentement la tête. Sa main se leva, hésita, puis se posa sur la mienne. « Il s'appelait Émile. Il était plus jeune que moi de trois ans. Il collectionnait les cartes postales de Paris, celles d'avant, celles avec les vrais timbres. »
Sa voix se brisa à peine sur le dernier mot, comme une fissure dans du marbre.
« Qu'est-il arrivé à Émile ? » demandai-je, bien que je connaisse déjà la réponse à la façon dont elle évitait mon regard.
Ma mère se leva et marcha vers la vieille presse typographique. Sa silhouette se découpait contre les fenêtres poussiéreuses donnant sur la ruelle. « Tu sais, Luca, tout le monde croit que les guerres de mémoire ont commencé avec les grandes batailles de cubes, les attaques de serveurs centraux. Mais avant que les gouvernements ne s'en mêlent, il y a eu d'abord les petites gens, par quartiers. Les syndicats de données, les familles qui voulaient préserver leurs secrets ou voler ceux des autres. »
« Émile était un voleur ? »
« Émile était un *gardien*. Il travaillait pour un collectif qui protégeait les mémoires de ceux qui ne pouvaient pas payer les banques de données officielles. Des ouvriers, des réfugiés, des gens dont les histoires étaient effacées par le système. » Elle se retourna enfin. « Un jour, il a été pris avec une cargaison de cubes qu'il tentait de faire passer dans les catacombes. La Taupe avait des hommes dans son propre réseau, des traîtres qui l'ont vendu pour quelques milliers d'euros. »
Mes doigts se crispèrent sur mes genoux. Le nom résonnait encore dans l'air comme une odeur de brûlé.
« Ils ne l'ont pas tué dans la rue, » continua Anne, revenant s'asseoir en face de moi. Ses yeux étaient secs maintenant, trop secs. « Ç'aurait été trop simple. Le protocole pour les gardiens capturés était de les soumettre à une extraction forcée, mais pas seulement de leurs souvenirs de trafic. Ils voulaient tout. Toute sa vie. Toute son enfance. Tout ce qui le reliait à moi, à nous. Pour méthode, pour pouvoir, pour montrer qu'on ne défie pas le marché de la mémoire. »
Elle marqua une pause, et je sus qu'elle choisissait ses prochains mots avec soin.
« L'extraction a mal tourné. Sa conscience a été fragmentée trop vite. La machine a continué à pulser pendant que son esprit se vidait, non pas comme une éponge qu'on presse, mais comme une pellicule qu'on arrache couche par couche. Il est mort sur la table d'opération quatorze minutes après le début de la procédure. »
Je voulus parler, mais ma gorge se serra. Anne ne me laissa pas le temps de trouver mes mots.
« Je n'ai pas pu l'enterrer convenablement, pas même avec sa carte postale préférée - celle de la tour Eiffel avant l'effondrement de 2038. Tout ce que j'ai pu sauver, c'est ce que j'avais fait avec lui peu de temps avant : une copie privée d'un moment que nous avions partagé. Une mémoire qu'ils n'avaient pas trouvée. »
« Où l'as-tu cachée ? » demandai-je, bien que mon esprit courût déjà vers le médaillon disparu sous le bureau de Moreau.
Anne sourit - un sourire triste, usé par des années de silence. « Dans le seul endroit où personne ne chercherait jamais les souvenirs de quelqu'un d'autre : toi, Luca. »
Le monde vacilla. « Quoi ? »
« Le médaillon que tu portais était un lecteur, pas un simple tracker. La mémoire d'Émile était encodée dedans, chiffrée avec une clé que seul ton implant sait déchiffrer. C'est ton oncle, sa mort, son héritage - tout ça t'avait été confié sans que tu le saches. »
Je pensai au médaillon contre ma poitrine, à tout ce que j'avais traversé avec lui sans jamais savoir ce qu'il contenait vraiment. Et je le perdais maintenant, sous le bureau d'une femme arrêtée depuis.
« Il est à l'Élysée, » dis-je. « Je l'ai laissé tomber pendant que Adrian... »
Anne hocha la tête, comme si elle s'y attendait. « La bonne nouvelle, c'est que Moreau est sous verrou. Personne ne peut accéder à son bureau pour le moment. Le gouvernement provisoire va saisir le palais, mais ils vont mettre des plombages partout, ils vont inventer des inventaires, des scellés. Il faut le récupérer avant qu'il ne se retrouve dans un entrepôt d'État, dans une chambre forte de la nouvelle administration. »
Elle se pencha vers moi, ses yeux enfin brillants d'une intensité qui n'était plus la tristesse. « Et il faut le récupérer parce que ce n'est pas seulement la mémoire d'Émile qui est dedans. Quand j'ai compris que je devais disparaître, que Moreau était prête à tout pour me faire taire, j'ai fait une copie de la mémoire originale d'Émile - celle déposée dans les archives du collectif, avant la trahison. Elle contient son témoignage complet sur ce que La Taupe préparait, sur les transactions de Moreau avec les laboratoires qui ont développé le programme d'Adrian. »
Le programme d'Adrian. Le frère de substitution. Celui qui avait été transformé en arme.
« Attends, » dis-je. « Tu me dis que non seulement tu as un frère dont je n'ai jamais entendu parler, mais que sa mémoire contient les preuves que tout le monde cherche depuis des années ? »
« La Taupe n'a jamais été une personne, Luca. C'est un réseau. Et Émile a cartographié chaque niveau avant de mourir. » Anne se releva. « Mais ça, c'est une conversation pour après. D'abord, tu dois décider si tu vas rester hors de ce monde ou si tu vas faire ce qu'un Vidal fait depuis trois générations. »
Ce fut moi qui me levai. Mon implant pulsait légèrement contre ma tempe, comme s'il captait quelque chose dans la pièce.
« Je n'ai jamais eu le choix, pas vraiment, » répondis-je doucement. « Un frère que je n'ai jamais connu est mort pour protéger des mémoires. Tu as disparu dix ans pour protéger la sienne. Elodie risque la prison parce qu'elle m'a aidé. Qu'est-ce que je ferais si je m'arrêtais maintenant ? Je retournais au marché noir et je ferais comme si rien n'existait ? »
Anne posa sa main sur la presse, le geste d'un artisan pendant l'action. « Alors on a du travail. Il faut délivrer Elodie d'abord. Ensuite, on retourne à Saint-Merri, et tu vas réveiller la mémoire de ton oncle. »
Dehors, au loin, une sirène de police déchira la nuit parisienne, comme pour rappeler que le monde n'attendait pas que nous soyons prêts.
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