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Le Voleur de Mémoires de Paris

Lire le chapitre 7: The Clinic on Rue Cler

Le faubourg Saint-Germain, à cette heure, sentait l’argent et le silence. Luca coupait le moteur de sa moto, une vieille Vélocette trafiquée dont le vrombissement avait été réduit à un murmure, et laissa l’obscurité de la rue l’avaler. Le numéro 17, Rue de Cler, n’affichait rien — pas de plaque, pas d’enseigne, juste une porte en bronze poncée par des décennies de maintiens gantés. La clinique.

Il observa le bâtiment pendant onze minutes, adossé à un porche d’immeuble voisin, les yeux sur les capteurs discrets logés dans les moulures haussmanniennes. Deux à la porte, un sur le toit, un qui épousait la grille d’aération au niveau du trottoir. La sécurité était bonne — mais pas paranoïaque. La bonne conscience rend négligent, avait coutume de dire La Taupe. On croit que vos secrets sont mieux gardés que les miens, et c’est pour ça que je gagne.

Les images du cube, projetées en arrière-plan de sa cornée virtuelle, défilaient encore. La salle d’opération froide, le crâne de Catherine ouvert sous des alliages articulés, le technicien aux doigts précis. Sa mère. Il effaça la lecture d’un clignement.

Maya avait confirmé par message chiffré : sur les trois dernières années, pas moins de trente-sept extirpations mnésiques avaient été facturées au compte privé des Moreau. Trente-sept, pour deux êtres humains. C’était du lavage, pas de la chirurgie.

Luca ajusta son implant. Le sas de livraison, sur le côté gauche de la bâtisse, était un modèle standard, avec une faille qu’il avait déjà exploitée sur un blockhaus médical de la Goutte d’Or : un décalage entre la vérification biométrique et l’ouverture physique, une fenêtre de trois dixièmes de seconde. Trois dixièmes, c’était devenu son unité de mesure du temps. Dans quelques secondes, il serait dedans.

Une patrouille pénétra le champ de sa vision — deux uniformes étincelants, un drone de quartier traînant à vingt mètres au-dessus. Luca attendit. Il sentit une vibration au creux de sa poitrine. Le médaillon de sa mère, contre sa peau, frissonnait parfois sans motif apparent. Il l’ignora, ou plutôt il ne pouvait pas s’y autoriser. Pas encore.

« Allez, souffla-t-il. Allez. »

La patrouille passa. Le drone dériva vers le boulevard.

Il traversa la rue avec une économie de gestes parfaite. S’accroupit, la manche droite remontée. Son ongle métallique glissa entre le panneau de livraison et son cadre, à l’endroit précis où le joint de sécurité avait été mal rescellé — trois ans d’usure, trois centimètres de faille. Le capteur à l’intérieur émit un son suraigu que seul son implant filtra. Il le laissa tomber entre ses doigts et le couvrit d’un brouilleur poche, le claquement à peine audible à ses propres oreilles.

La porte coulissa.

Il s’y engagea, en deux respirations il fut dans un couloir jaune pâle, clinique, aux murs lisses et propres comme du papier. Zéro poussière, zéro désordre, zéro trace. L’odeur n’était pas celle d’un hôpital, plutôt celle de quelque chose qui se voulait plus propre que le vivant : un désinfectant sans personnalité, celui qui sert à effacer les odeurs, pas à nettoyer.

La salle des archives était au bout du couloir, au niveau -1, selon les plans que Maya avait extraits des normes de construction de l’immeuble. Mais il ne croisa pas une seule porte étiquetée. Cette clinique était une bouche fermée. Tout ce qu’elle avalait ne ressortait jamais.

Sauf les fichiers, pensa-t-il. Les fichiers, c’est une autre paire de manches.

Il ouvrit la porte blindée à l’aide du code qu’il avait volé dans la mémoire d’un ancien chauffeur de Moreau, réveillé un soir de dette au fond d’une cave. À l’intérieur, pas des cubes dans des frigos blindés — c’est ce qu’il avait imaginé. Non, de simples terminaux matriciels, alignés en rangées, chacun dédié à une opération.

Il en toucha un du bout du gant. L’organigramme déroula une série de noms.

Des femmes. Des hommes. Tous avec des dates. Et puis, dans les entrées les plus récentes, les noms qu’il cherchait : un bloc Moreau, cinq fois sur l’année écoulée. Cinq. Il compta sur son écran mental, pour être sûr : janvier, mars, juillet, septembre, novembre. Catherine ou Victor, ou les deux, qui venaient se faire tailler dans le crâne comme d’autres se faisaient tailler dans le visage.

Il fit défiler. L’opération du 4 janvier était assignée au Dr Bellamy. Celle du 17 mars à une technicienne nommée E. Dessaint. Rien de notable — jusqu’à la date du 29 novembre, six jours après la disparition supposée de sa mère.

Il cligna du poignet, laissant son implant saliver sur l’interface. Le terminal se connecta à un niveau plus profond. Et là, écrit noir sur bleu de display :

« VIDAL, M. — Procédure de récupération complète. Sujet X. »

Vidal. Il relut. Son propre nom, qui lui faisait l’effet d’un direct à l’estomac.

Il appuya sur l’entrée pour ouvrir le détail. L’écran afficha un message plat : « Fichier mémoire associé : vide. Transfert annulé. »

Vide. Pas effacé, mais vide. La procédure avait été lancée, mais le contenu n’avait jamais été stocké. C’était impossible. On ne planifiait pas une extirpation de mémoire sans collecter le produit. Sauf si le produit n’avait pas été le sien. Sauf si sa mère était bien la technicienne, et non la patiente.

Il copia le fichier partiel sur une clé quantique, déjà amorcée pour l’occasion, et se pencha pour vérifier une seconde ligne dans le log système. La procédure « VIDAL M. » était liée à une autre entrée, numérotée 001-CM — Catherine Moreau, session du même jour.

Son cœur ralentit, ce qui était mauvais. Il préférait les battements de peur, ça le gardait en alerte.

Un bruit. Faible, mais net. Un pas au bout du couloir.

Luca éteignit le terminal d’un geste, rangea la clé dans sa ceinture, et se fondit dans l’angle mort, derrière une baie de refroidissement. Deux silhouettes approchèrent — des agents de la clinique, blancs et stériles, équipés de matraques stabilisées.

Il n’avait pas déclenché d’alarme. Pas encore.

À moins que...

Un signal sonore strident déchira le silence, trois notes, rapides et coupantes. Le son venait de sa poitrine. Le médaillon.

L’un des agents fit volte-face, les yeux fous, dirigés vers lui.

Les trois notes, c’était peut-être un appel. Mais c’était surtout la lumière qui venait de s’allumer sur sa position.

Il fonça — pas d’autre mot pour décrire le mouvement de rupture qui le porta vers la sortie, la matraque de l’agent sifflant à vide à hauteur de sa nuque. En courant, il toucha le médaillon : il brûlait légèrement contre sa peau. Le premier agent s’écrasa sur le sol quand Luca lui broya la rotule du plat du pied. Le second recula, chercha à enclencher l’alarme générale.

Le bras de Luca s’abattit avant que son cerveau n’ait décidé du coup. Le corps s’effondra.

La réverbération des capteurs s’infiltra dans le silence. Les sirènes allaient venir.

Il se jeta dans le corridor jaune, vers l’escalier de service, le bruit de ses pas se réfléchissant comme des balles de plomb. Derrière la porte de bronze, la rue. Le froid. L’urgence.

Mais ses implants mémoriels, au cœur de sa boîte crânienne, brûlaient d’une question qui ne le quitta pas malgré la fuite : pourquoi le médaillon avait-il vibré à ce moment précis ? Qui l’avait activé, sinon celle qui le portait autrefois ? Et si sa mère le guidait vers la vérité — alors pourquoi les Archives officielles de Paris ne montrent-elles aucune sortie quelconque ce soir-là à son nom ?

Parce qu’elle ne voulait peut-être pas qu’on la voie sortir, pensa-t-il en démarrant la moto pleins gaz vers le canal Saint-Martin. Parce que sa sortie à elle était précisément ce que la clinique était censée effacer.