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Le Voleur de Mémoires de Paris

Lire le chapitre 8: Elodie's Cage

Le cube vibra contre sa poitrine. Luca sortit le locket de sa mère de sa poche — un réflexe devenu obsession — et le tint dans sa paume. Il était chaud. Pas brûlant. Juste une chaleur insistante, comme un doigt posé sur son épaule.

Un appel entrant fit clignoter son implant. La Taupe.

Il hésita une seconde, puis accepta. La voix grasse traversa son crâne avec un écho de catacombes.

« Vidal. Tu as deux jours. J'ai reçu des nouvelles de Moreau ce matin. Elle veut savoir pourquoi aucun cube n'est arrivé sur son bureau. »

Luca s'adossa au mur de brique de sa planque, l'atelier de Maya. Elle était partie chercher du matériel. La pièce sentait la poussière et le cuivre.

« J'ai la copie. Je la livre moi-même. »

Un silence. Puis un rire sec, comme des os qu'on casse.

« Non. Tu ne la livres pas. Tu la portes à quelqu'un d'autre. »

« Quoi ? »

« Tu vas d'abord rendre visite à Elodie. Elle veut te voir. Et moi, je veux que tu lui dises que tout avance. Qu'elle reste calme. Sinon... tu sais comment je traite les pigeons qui s'égarent. »

La communication coupa.

Luca resta figé. Elodie. Il avait poussé son nom au fond de sa tête, derrière les cubes de mémoire, derrière sa mère, derrière Catherine Moreau. Mais le nom remontait toujours, avec la violence d'un noyé qui crève la surface.

***

Le transport vers la prison noire dura quarante minutes. Une navette de surface, puis un tunnel de service. Le bâtiment n'avait rien d'une prison : c'était un ancien entrepôt de la Seine, blindé et anonyme, gardé par des drones silencieux qui tournaient au-dessus des toits en zinc.

La Taupe l'avait briefé : pas de contact physique. Une cabine holo, dix minutes, avec Elodie derrière une vitre virtuelle. Standard pour les détenus politiques ou les gens que la police officielle ne devait jamais voir.

La salle de visite était une cellule de lumière. Le sol, un écran blanc ; les murs, une grille de capteurs. Il n'y avait qu'une borne et un siège. Luca s'installa, l'implant branché sur le canal local, et attendit.

Elle apparut en projection. Assise, les mains posées sur une table invisible. Vêtue d'une combinaison grise, sans maquillage, les cheveux ramassés en chignon. Mais ce que Luca remarqua, c'étaient ses yeux. Ils n'avaient pas changé. Ils avaient cette lueur d'acier, intacte, qui le dévisageait à travers trois couches de holo-protocoles.

« Tu es vivant », dit-elle. Sa voix était plate. Pas un reproche. Un constat.

« Toi aussi. »

« Ce n'est pas une réponse. »

Luca inspira. Il avait préparé un script. La Taupe voulait qu'il la rassure, qu'il lui vende du temps, qu'il la maintienne docile. Mais Elodie n'avait jamais été docile.

« Je travaille sur le cube de Moreau. Un contact à l'intérieur va me donner accès à son entourage. Une fois que j'aurai livré la copie, La Taupe te libérera. »

Elodie ne bougea pas. Un temps long. Puis elle pencha la tête, légèrement, comme un oiseau qui examine une proie.

« Tu mens. »

Luca se raidit.

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Parce que tu n'as pas demandé une seule fois où j'étais. Ni comment je vivais. Ni si on me torturait. Tu as débité ta mission comme un droïde de messagerie. Et tu as ce truc, là, dans ta main droite. »

Il suivit son regard. Le locket. Il ne se souvenait pas l'avoir rouvert.

« Ce n'est rien. Un souvenir de famille. »

« Depuis quand tu portes des souvenirs de famille ? » Elodie sourit, mais sans chaleur. « Je te connais, Luca. Tu es un trou noir. Tu avales tout, tu ne laisses rien sortir. Sauf quand tu as peur. Et là, tu lâches tout ce que tu touches. »

Le contraste entre la lumière froide de la holo-cabine et la voix d'Elodie créait une dissonance. Il avait oublié à quel point elle le voyait. C'était pour ça qu'ils avaient travaillé ensemble — elle ne croyait jamais ses mensonges, et il n'avait pas besoin de les croire non plus.

« Tu as trouvé quelque chose sur ta mère », dit-elle. Ce n'était pas une question.

Luca ferma les yeux. Il compta jusqu'à trois. Puis il les rouvrit, et il mentit.

« Non. Elle est morte. J'ai vérifié les fichiers. C'est un cul-de-sac. Je me concentre sur Moreau. »

Le visage d'Elodie se décomposa lentement. Pas de colère. Quelque chose de pire : une tristesse calme, celle de quelqu'un qui sait que l'autre choisit de tomber tout seul.

« Tu as trouvé quelque chose », répéta-t-elle. « Et tu as décidé de ne pas m'en parler parce que tu penses que je vais être une charge. Ou que ça va me mettre en danger. »

« Elodie... »

« Je suis déjà en danger. Je suis dans une cage sous la Seine. Le seul danger que tu peux me faire, c'est de m'abandonner ici avec des mensonges. »

Sa voix n'avait pas monté. C'était pire. Elle avait ce ton que Luca connaissait chez elle — celui qu'elle prenait avant de faire un choix décisif, avant de traverser une ligne qu'elle ne pourrait pas repasser.

« Écoute-moi », dit-il, plus vite qu'il ne voulait. « J'ai une piste. Vraiment. Mais elle concerne des gens très dangereux. Pas que La Taupe. Des gens qui peuvent effacer des identités entières. Et si je te dis tout, et que ça tourne mal, tu seras dans le même dossier que moi. »

« Et alors ? »

« Alors tu mourras. Ou pire. Tu seras réécrite. »

Elodie le regarda. Dix secondes. Vingt. La projection vacilla avec un parasite dans le flux.

« Tu veux savoir ce que j'ai vu dans ce miroir, chaque jour depuis six mois ? » dit-elle enfin. « Pas les murs. Pas les gardes. Toi. En train de courir seul vers un précipice sans jamais te retourner. Alors voilà, Luca. Je vais te rendre un service que tu ne m'as pas demandé. »

Elle se pencha en avant, et sa voix descendit à un murmure.

« La Taupe t'a envoyé ici pour me faire avaler une pilule. Mais lui, il ne m'envoie plus de messages depuis deux semaines. Et son contact, celui qui gère ma prison, il a le nom de Moreau dans ses listings. Pas Catherine. L'autre. Victor. »

Le sang de Luca se glaça.

« Victor Moreau contrôle La Taupe ? »

« Je ne sais pas s'il le contrôle. Mais il le paie. Et un homme payé par deux maîtres finit toujours par vendre l'un des deux. »

La lumière de la cabine clignota. Une voix synthétique annonça la fin de la visite.

Elodie se leva. Elle semblait plus grande qu'en projection — ou peut-être était-ce l'absence de barreaux qui la grandissait.

« Dernière chose », dit-elle. Sa voix avait retrouvé ce ton d'acier. « Si tu trouves ta mère — et je sais que tu la cherches — ne la ramène pas ici. Amène-la vers moi. Parce que si Victor la traque, elle aura besoin d'une planque que personne ne connaît. »

Elle sourit une dernière fois, et le flux se coupa.

La cabine s'éteignit. Luca resta assis dans le noir, le locket serré contre sa poitrine, la chaleur revenue.

Il sortit de la prison sans dire un mot. Dehors, la Seine était grise, couverte d'une brume légère. Il alluma son implant et composa le canal de Maya.

« Maya. Il faut qu'on change tout. »

« Je t'écoute. »

« Je ne vais pas au Palais Garnier en tant que journaliste. Je vais y entrer en tant qu'invité de Victor Moreau. »

Un silence. Puis la voix de Maya, hésitante :

« Comment tu comptes faire ça ? »

« J'ai un nom. Adrian. Son chef de sécurité. Et j'ai une copie d'un mémoire que tout le monde croit être un faux. Si je peux le vendre à Adrian, il m'ouvrira les portes. »

« Et si ça tourne mal ? »

Luca regarda le locket. La chaleur s'intensifiait, comme une réponse.

« Alors j'aurai au moins appris qui tire les fils. »

Il coupa la communication et commença à marcher vers le nord, vers le palais brillant qui se profilait à travers la brume, au-delà des tours de la ville.