L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 38: The Elusive Mastermind
La mer d’azur scintillait sous le soleil de Cannes, mais Mercer n’y prêtait aucune attention. Les jumelles vissées aux yeux, il balayait lentement le pont du *Sirène d’Or*, un yacht blanc de soixante mètres ancré à trois cents mètres de la côte.
— Trois hommes sur le pont arrière, articula-t-il à voix basse dans le micro-cravate. Deux en costume, un en tenue de marin. Aucune présence visible à la proue.
Camille, accroupie à ses côtés derrière la crête rocheuse, ajusta son propre équipement. Elle portait une combinaison de plongée noire, la fermeture éclair entrouverte sur un maillot discret.
— Tu crois vraiment qu’il s’exposerait comme ça ?
— C’est le problème. Il ne s’expose pas.
Mercer abaissa les jumelles. Le yacht leur avait été signalé par une source anonyme, un contact de Camille dans le milieu du renseignement marseillais. Julian Royston, l’ancien chimiste de l’ombre, financier présumé de l’attaque biologique, avait élu domicile à bord depuis trois jours. Officiellement, il était mort en 2019, noyé au large de la Sardaigne. Officieusement, il avait refait surface avec un nouveau visage et une fortune colossale.
— On y va, dit-il.
Ils plongèrent en silence, la mer chaude du mois de juin accueillant leurs corps avec une douceur trompeuse. Mercer compta les brasses, guidé par le sonar miniature fixé à son poignet. Trente mètres sous la surface, l’eau virait au bleu profond, presque noir. Il sentit la présence de Camille à ses côtés, leur respiration synchronisée dans les détendeurs.
Le contact sur la coque fut plus doux que prévu, un frottement de métal contre métal. Mercer déploya le dispositif d’aspiration, un disque magnétique qui émettait une onde vibratoire capable de neutraliser les capteurs de pression. La trappe de maintenance, repérée la veille sur les plans du chantier naval, s’ouvrit avec un déclic à peine audible.
Il s’infiltra d’abord dans la cale technique, suivi de Camille. L’air sentait le gasoil et l’eau de mer stagnante. Leurs pas feutrés sur le plancher de métal résonnaient dans le silence du moteur au repos.
— Pont principal, souffla-t-elle en désignant l’escalier en colimaçon.
Mercer acquiesça et monta le premier, le pistolet à impulsion électrique en main. Son corps portait encore les marques de la semaine précédente, les hématomes du sauvetage dans le tunnel. La douleur sourde à sa jambe droite lui rappelait que chaque seconde comptait.
Ils émergèrent dans un salon de luxe, boiseries laquées et canapés de cuir crème. La lumière traversait les baies vitrées, révélant la côte française au loin.
Un homme les attendait, dos tourné, un verre de whisky à la main. Il était seul, vêtu d’un costume marine impeccable, les cheveux argentés coiffés en arrière.
— Vous êtes plus lents que je ne l’imaginais, dit-il sans se retourner. Le rez-de-chaussée est à quinze nœuds. Vous avez mis dix-huit.
Mercer braqua son arme, la mâchoire serrée.
— Julian Royston. Vous êtes en état d’arrestation.
L’homme se retourna lentement, un sourire ironique aux lèvres. Le visage était différent de celui des photos d’archive – plus fin, les pommettes plus saillantes – mais les yeux étaient les mêmes. Ces yeux gris acier qui avaient hanté les cauchemars de Mercer pendant une décennie.
— Non, vous ne me connaissez pas, dit-il. Mais vous connaissez celui que je remplace.
Le souffle de Camille se bloqua. Mercer sentit son pouls s’accélérer, un vertige familier.
— Fournier, murmura-t-elle.
L’homme inclina la tête.
— Très bien, mademoiselle Delacroix. Henri Fournier, mon mentor et votre père adoptif, semble-t-il. Mort dans un accident de laboratoire en 2015. Et vous, Mercer, vous étiez son agent de liaison. Celui qui a signé l’autorisation de l’expérience qui l’a tué.
Mercer abaissa légèrement son arme. Les mots le frappèrent comme une vague glacée.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Alistair Vane. Directeur adjoint du Service de renseignement extérieur britannique, section scientifique. Depuis douze ans, je supervise les financements de recherches qui pourraient, un jour, être utiles à la Couronne. Henri Fournier était l’un de mes plus brillants protégés.
— Royston n’existe pas, dit Camille, la voix soudain blanche.
— Royston est mort avec Fournier, confirma Vane. C’était leur projet commun. Une arme biologique à diffusion rapide, neutralisable par un antidote breveté. Fournier travaillait à rendre l’antidote accessible à tous. Royston voulait le breveter pour une vente exclusive aux gouvernements les plus offrants.
— Et vous les avez financés tous les deux, souffla Mercer. Puis vous les avez éliminés.
Vane haussa les épaules.
— Leurs divergences menaçaient la stabilité de l’ensemble. Royston était un idéaliste corrompu, Fournier un rêveur dangereux. Quand ils ont découvert que je finançais leurs recherches avec des fonds détournés du programme de protection civile britannique, ils ont commencé à poser des questions. Nous avons résolu le problème.
— Vous avez fait exploser le laboratoire de Fournier, dit Camille, les poings serrés. Vous l’avez tué, puis vous avez fait passer Royston pour mort pour assurer vos arrières. Remi travaillait pour vous.
— Remi était un intermédiaire, répliqua Vane. Il croyait servir une cause. En réalité, il démontrait la viabilité de mon produit à des acheteurs potentiels. Le chunnel était une vitrine parfaite – un environnement clos, un public international, une diffusion contrôlée. Dommage que vous ayez gâché le spectacle.
Mercer avança d’un pas.
— Vous êtes seul. Vos hommes sont neutralisés à l’arrière. Le yacht est encerclé par les garde-côtes français, munis d’un mandat international.
Vane sourit, un rictus froid.
— Vous avez vraiment cru qu’un agent du SIS serait assez stupide pour venir sans plan de secours ? Le dispositif que vous avez désactivé dans le tunnel était une réplique. L’original est ici, à bord, prêt à être déployé en cas d’infiltration.
Il désigna un boîtier métallique à ses pieds, verrouillé par un clavier numérique.
— Trois secondes pour saisir le code après le premier contact. Vous êtes trop loin.
Camille bougea plus vite que Mercer ne l’avait jamais vue faire. Elle tira une carte magnétique de sa poche de poitrine, un souvenir de son passage à la DGSI, et la fit glisser dans la fente du boîtier. Le verrou claqua.
— La sécurité vierge, dit-elle d’une voix neutre. Le même modèle que celui du laboratoire de Fournier. Vous avez gardé ses habitudes.
Vane esquissa un mouvement vers la poche intérieure de sa veste. Mercer l’intercepta d’un croc-en-jambe net, le projeta au sol et lui tordit le bras dans le dos. Un pistolet de calibre 22 tomba de la veste, glissant sur le parquet ciré.
— Vous êtes en état d’arrestation pour meurtre, espionnage et tentative de crime contre l’humanité, déclara Mercer en lui passant les menaces. Au nom de Sa Majesté et de la République française.
Vane cracha par terre.
— Vous croyez que cela suffira à payer votre dette envers Fournier ?
Mercer se releva, contemplant le visage déformé par la rage et la panique.
— Non, dit-il. Rien ne suffira. Mais cela mettra un terme à la tentative de salir son héritage.
Le yacht fut bordé par deux vedettes de la Marine nationale dans les minutes qui suivirent. Les garde-côtes français prirent Vane en charge, ainsi que trois hommes de l’équipage qui s’étaient rendus sans combattre. Camille remit le boîtier sécurisé aux autorités, avec la formule originale qu’elle gardait sous la plaque d’égout de Calais.
Sur le quai de Cannes, alors que le soleil déclinait sur la Croisette, Mercer et Camille restèrent un long moment sans parler. Le bruit des vagues apaisait les nerfs encore tendus.
— Il parlait de l’expérience, dit-elle enfin. Celle qui a tué mon père.
Mercer hocha la tête.
— J’ai signé l’autorisation. Il y a dix ans, Henri est venu me voir avec une demande inhabituelle – tester un composé instable en conditions réelles, sans les procédures réglementaires. Il avait une raison, une conviction que son équipe risquait de tout découvrir s’ils passaient par les canaux officiels. J’ai signé. Le composé a explosé.
— Pourquoi n’as-tu jamais rien dit ?
— Parce que je croyais que c’était ma faute, avoua-t-il. Il est mort sous ma responsabilité, et je portais cette culpabilité depuis. J’ai découvert hier que Vane avait saboté le composé pour éliminer Fournier avant qu’il ne révèle la provenance des fonds.
Camille détourna le regard, fixant l’horizon.
— Nous ne saurons jamais si mon père t’aurait pardonné. Mais je sais que la dette est payée.
Un silence s’installa entre eux, chargé de tout ce qu’ils n’avaient pas dit depuis une semaine.
— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? demanda Mercer.
— Retourner à Paris. Rendre mon rapport détaillé au service de l’Intérieur. Peut-être reprendre mes fonctions si on me blanchit de l’opération non autorisée. Et toi ?
— Une lettre m’attend au bureau. Une note manuscrite datant d’avant la mort de Fournier, confiée à un notaire londonien. Je suppose que je vais découvrir ce qu’il voulait que je fasse du reste de sa vie.
Il sortit un étui métallique de sa poche, l’ouvrit. Le bouton de manchette s’y trouvait – celui qu’il avait récupéré dans les décombres du labo de Fournier, celui qu’il n’avait jamais osé rendre.
Camille sourit faiblement.
— C’était son père, dit-elle. Il les portait toujours.
Mercer referma l’étui.
— Je le jetterai en mer ce soir. Les vieux secrets doivent rester au fond.
Il tendit la main. Camille la serra, un contact bref mais significatif.
— Au cas où nos chemins ne se croiseraient plus, dit-elle, merci. Pour tout.
— Je crois qu’ils se croiseront encore. Les gens comme nous ne savent pas faire autrement.
Camille acquiesça, tourna les talons et remonta la Croisette, sa silhouette élancée se fondant dans la foule des promeneurs.
Mercer resta un moment sur le ponton, le regard perdu vers le large. Puis il ouvrit l’étui, retira le bouton de manchette et le fit tourner entre ses doigts avant de le lancer par-dessus le parapet. Il rebondit à la surface de l’eau, un éclat doré, puis disparut dans la mer.
Il sortit son téléphone. Un message codé attendait, une proposition de rendez-vous dans un café neutre à Bruxelles, dans trois mois. Le même contact que toujours. Il sourit, presque malgré lui, et rangea l’appareil.
L’après-midi était doux et léger autour de lui. Pour la première fois depuis dix ans, Mercer se sentit en paix.
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