L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 37: The Loose End
La lumière du bar d’Hastings avait cette qualité grise des fins d’après-midi d’hiver, celle qui fait paraître chaque visage plus fatigué qu’il ne l’est. Mercer avait choisi la table du fond, dos au mur, un whisky presque intact devant lui. Il n’attendait personne, ou plutôt il attendait tout le monde, ce qui revenait au même depuis quarante-huit heures.
Camille poussa la porte à 17h03. Elle portait un blouson de cuir noir trop neuf pour elle, comme si elle avait acheté des vêtements de rechange à la hâte et pris le premier train côtier sans regarder la destination. Elle s’assit en face de lui sans demander la permission.
« Vous avez reçu la note aussi », dit-elle.
Ce n’était pas une question. Mercer poussa vers elle le rectangle de papier froissé qu’il gardait dans la poche intérieure de sa veste depuis le matin. Trois lignes dactylographiées, pas de signature, pas d’en-tête :
*La formule trouve sa source dans des travaux volés. H.F. a payé pour les connaître. La dette est toujours due.*
« H.F. », répéta Camille en parcourant le texte. « Henri Fournier. »
Mercer acquiesça. « Mon ancien mentor. Celui dont je vous ai parlé, au bar. »
Il n’ajouta pas que Fournier lui avait appris à boire un whisky sans le finir, à lire une pièce avant d’y entrer, et à ne jamais laisser une dette impayée. Certaines choses ne se disent pas; elles se portent.
« Et la note vous demande de la payer », dit Camille. « Avec moi. »
Elle sortit son téléphone, un modèle discret avec une coque écaillée, et fit défiler plusieurs écrans avant de poser l’appareil sur la table entre eux. Une photographie argentique, prise à l’évidence depuis une distance respectable : la façade d’un laboratoire de recherche à Lyon, avec la mention *Institut Fournier — Chimie biomoléculaire* gravée au-dessus de l’entrée.
« L’institut existe toujours. Son directeur actuel, un certain Professeur Aline Vernet — oui, celle-là —, a maintenu les archives de Fournier après sa mort. »
Mercer se raidit. « Vernet est vivante ? »
« Elle l’était il y a quatre heures, quand elle m’a envoyé ceci. » Camille fit glisser une nouvelle image : une liasse de documents scientifiques, avec une annotation manuscrite en marge. *Les travaux originels portent une signature chimique distincte. Le produit de Remi en est une copie dégradée. Quelqu’un a eu accès aux données complètes, pas seulement au résumé._
Le serveur s’approcha; Camille commanda un café sans le regarder, et l’homme comprit qu’il était prié de s’éloigner sans attendre la suite de la commande.
Mercer étudia la photographie des documents. La signature chimique dont parlait Vernet — il la reconnaissait. C’était la même anomalie moléculaire qu’il avait vue dans le rapport de Camille et dans le système de dispersion du train, cette structure en chaîne latérale qui n’apparaissait que dans les synthèses de Fournier. Un marqueur, en somme. Une particularité que seul un chercheur ayant travaillé avec lui aurait reproduite.
« Remi n’a pas volé cette recherche à l’institut », dit Mercer lentement. « Il l’a obtenue d’une personne qui l’avait déjà volée avant lui. Quelqu’un qui connaissait Fournier personnellement. »
Camille le regarda, les yeux plissés.
« Vous avez une idée de qui ? »
« Il y a un nom que j’espérais ne plus jamais prononcer. » Mercer prit une gorgée de whisky, la savoura comme un médicament amer. « Julian Royston. »
Le silence qui suivit fut assez dense pour étouffer le bruit des conversations voisines.
Camille tapa le nom sur son téléphone. Les résultats furent maigres, comme il fallait s’y attendre : une page Wikipédia orpheline pour un ancien chercheur de Cambridge, radié dans les années quatre-vingt-dix pour avoir falsifié des données. Quelques mentions dans des forums professionnels, des commentaires acerbes sur sa disparition du monde académique. Rien sur son lieu de résidence actuel, rien sur ses activités.
« Un scientifique grillé », commenta Camille. « Pas exactement le profil d’un financier du bioterrorisme. »
« Il n’était pas seul. Avant sa radiation, Royston a supervisé les recherches de thèse d’une jeune chimiste brillante. Une certaine Aline Vernet. »
Camille s’arrêta de faire défiler l’écran. Lentement, elle leva les yeux vers lui.
« Vous êtes en train de me dire que Vernet — notre Vernet, celle qui nous a guidés dans le tunnel — était une élève de Royston ? »
« Elle était sa meilleure élève. Et puis il a disparu, et elle a poursuivi sa carrière comme si de rien n’était. » Mercer tourna son verre entre ses doigts. « Fournier était l’un des rares scientifiques à avoir travaillé sur une application militaire de sa recherche. Royston le savait. Quand Fournier a été tué — accident de voiture, a conclu l’enquête — Royston a disparu définitivement. »
« Vous pensez que ce n’était pas un accident. »
« Je pense que la dette de Fournier est restée impayée parce que la personne qui la devait s’est évaporée. Et je pense que quelqu’un, aujourd’hui, est en train de me rappeler qu’il est temps de la recouvrer. »
Camille reposa son téléphone. Le café arriva; elle le laissa refroidir sans y toucher.
« Admettons que Royston soit le commanditaire. Il a financé Remi, il a utilisé la recherche de Fournier, il a orchestré toute l’opération depuis l’ombre. Pourquoi ? Quel intérêt à libérer un neurotoxique dans un tunnel sous la Manche ? »
« Les intérêts de Royston n’ont jamais été idéologiques. C’était un homme de marché. Un neurotoxique qui fonctionne — et dont vous contrôlez l’antidote — vaut une fortune. Le tunnel n’était qu’un démonstrateur. Un essai en conditions réelles. »
Le visage de Camille se durcit. « Un essai. Douze wagons de passagers. »
« Et c’est précisément pour cela qu’il a choisi cette cible. » La voix de Mercer resta basse. « Pas pour semer la terreur. Pour montrer à des acheteurs potentiels que son produit était opérationnel. Le tunnel, c’était son showroom. »
Camille se redressa dans sa chaise. Elle paraissait réfléchir à toute vitesse, reliant des points que Mercer ne voyait pas encore.
« La formule que j’ai gardée », dit-elle finalement. « Celle que j’ai enfouie sous la plaque d’égout. Je l’ai analysée à deux reprises, avec du matériel précaire, mais une chose m’a frappée : elle contient un agent marqueur supplémentaire. Quelque chose qui n’avait pas de fonction chimique dans la toxine elle-même. Je pensais à une erreur du laboratoire. »
« Et maintenant ? »
« Et maintenant je pense que c’était une signature délibérée. Une façon pour le créateur de marquer son œuvre. » Elle sortit un carnet de sa poche, aussi écaillé que son téléphone, et l’ouvrit à une page couverte de notes manuscrites. « La signature correspond à un profil que j’ai déjà vu. Dans un dossier non classifié du ministère français de l’Intérieur, avant ma première suspension. »
Elle lui montra la page. Mercer y lut une formule chimique complexe et, en dessous, une annotation au crayon : *Trait caractéristique des travaux de J. Royston. Spécimen retrouvé sur le site d’un exercice d’entraînement raté à Tripoli, 1998.*
« Royston opérait déjà dans les années quatre-vingt-dix », dit-il. « Il a monté un faux laboratoire, vendu le résultat de ses besoins à des clients fictifs, et disparu avec l’argent. Il a probablement fait la même chose avec Remi. Seulement, cette fois, la marchandise était réelle. »
Un long silence suivit. Le serveur s’approcha pour débarrasser les verres; Mercer secoua la tête, et l’homme recula sans insister.
« Alors c’est lui », dit Camille. « L’homme qui a conçu tout cela. Royston. L’ancien mentor de Vernet. Vous l’avez connu, vous aussi ? »
« Indirectement. Fournier travaillait sur une contre-mesure aux toxines de Royston. C’est ce qui l’a tué, j’en suis chaque jour plus convaincu. » Mercer posa les mains à plat sur la table. « La note que j’ai reçue n’était pas une invitation. C’était un ordre implicite. Finir le travail que Fournier avait commencé. »
Camille consulta de nouveau son téléphone. Ses doigts volaient rapidement sur l’écran, puis elle le posa face contre table.
« Il y a un moyen de suivre la trace de Royston. La formule originale contient un précurseur rare, produit par un seul fournisseur en Europe, basé à Hambourg. Ce fournisseur est en affaires avec un armateur qui loue des yachts au large de la Côte d’Azur. »
« Vous voulez dire qu’il est là-bas. Maintenant. »
« Les registres d’achat du précurseur montrent une livraison datée de la semaine dernière, pour un yacht ancré au large de Cannes, un navire nommé *Le Faucon*. » Elle releva les yeux. « Le nom appartient à une société écran basée aux îles Caïmans. »
Mercer sortit un billet de sa poche et le laissa sur la table. Il se leva, ajusta sa veste, et jeta un dernier regard par la fenêtre du bar : la Manche, grise et plate, luisait faiblement sous le couchant.
« Vous avez gardé le matériel, malgré la suspension ? »
« J’ai gardé ce dont j’aurais besoin », répondit-elle sans se lever. « Vous avez la dette, j’ai la documentation. Vous êtes prêt à reprendre la route ? »
Il la regarda. Dans la lumière déclinante, elle paraissait plus fatiguée qu’au matin, mais ses yeux étaient clairs, déterminés, semblables à ceux de Vernet lorsqu’elle avait trouvé le code de désamorçage.
« Fournier m’a appris une seule chose qui compte : les dettes se paient en entier. » Il ouvrit la porte, laissant entrer l’air froid du littoral. « Allons toucher notre dû. »
Camille sourit — la première fois qu’il la voyait le faire depuis la fin du tunnel. Elle se leva, saisit son blouson, et le rejoignit sur le seuil.
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