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L'Encre de la Guillotine

Lire le chapitre 1: The List

L’encre est encore humide quand Élodie Moreau pose sa plume. La dernière ligne du registre tremble à peine sous la lumière de la chandelle. Dans la salle du Tribunal, les ombres s’allongent, mais elle reste, comme chaque soir, pliée sur sa table de copiste. Elle connaît chaque nom de la liste par cœur, non parce qu’elle les a copiés, mais parce qu’elle s’efforce de ne pas les lire. Les lire, ce serait les voir.

Elle souffle sur la page. La liste des exécutions pour le lendemain, vingt-trois noms, minutieusement copiés d’après le brouillon que le greffier lui a jeté en passant, sans un regard. Vingt-trois personnes qui, au matin, descendront les marches de la Conciergerie vers la charrette. Élodie n’a pas le droit de les connaître. Elle n’a pas le droit de les pleurer. Elle ne fait que copier.

La lumière vacille. Elle s’apprête à refermer le registre quand son œil s’arrête sur le douzième nom : *Moreau, Amélie*. Son sang gèle dans ses veines. Sa sœur. C’est impossible. Amélie est chez leur tante à Saint-Denis, elle s’occupe des enfants. Elle n’a rien fait, jamais. Élodie avait pris soin, toute sa vie, que sa sœur n’ait rien à voir avec les murs qui l’emploient, eux ni avec elle.

Elle relit le nom, trois fois. Le cœur lui martèle les tempes. Sa main tremble au-dessus du papier, et c’est là qu’elle voit l’autre chose. Le nom est correctement écrit — Moreau, Amélie, couturière, vingt et un ans — mais l’encre qui compose le prénom est un ton plus clair que le reste. Une nuance subtile, presque invisible. Le genre de différence qu’elle remarque parce qu’elle fabrique elle-même l’encre qu’elle utilise pour les registres. Cette ligne-ci n’a pas été écrite avec la même plume ni la même mixture.

Elle approche la bougie. Le douzième nom est surchargé. Quelqu’un l’a recopié par-dessus une autre écriture, avec une encre diluée. Quelqu’un a glissé sa sœur entre les lignes de la mort.

Élodie reste là, la main sur la page, sans oser la toucher. Qu’est-ce que ça veut dire ? Amélie n’a rien à faire là. À moins que… Non. Elle ne se laisse pas aller à l’autre explication. Pas encore.

Elle claque le registre, le range dans l’armoire, chiffre le cadenas. Ses doigts tirent nerveusement sur les bouts de manchettes, cherchent le geste habituel, mais elle ne le trouve pas. Elle éteint les chandelles, traverse la grande salle déserte, dépasse les bustes de la liberté et les hamps de piques qui semblent la regarder partir.

Dehors, la nuit est froide. Les rues de Paris sont silencieuses, comme retenant leur souffle. La pluie a cessé, les pavés luisent sous la brume. Il lui faut vingt minutes pour rejoindre la ruelle près du quai où elle loue deux chambres. Vingt minutes à marcher sans sentir ses jambes.

Elle pousse la porte, se cale dans le couloir, et entend une plainte étouffée depuis sa chambre. Elle entre. Sa tante est là, assise sur le bord du lit, le visage décomposé, les mains serrées sur un châle mouillé. Amélie est à genoux. Son visage est pâle, ses yeux rouges et fiévreux.

— Élodie.

Le nom sort de sa gorge brisée. Sa sœur se redresse, chancelle, et Élodie la rattrape, la serre contre elle.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu étais à Saint-Denis.

Amélie secoue la tête. Le châle autour de ses épaules n’est pas de la laine de la tante. Il est trop fin. Il est sale.

— On m’a arrêtée. Je revenais de la campagne pour voir… c’était une lettre, Élodie, une lettre de la section. Une dénonciation. Quelqu’un m’a dénoncée.

— Pourquoi ? Tu n’as rien fait, tu ne t’occupes que des enfants, tu…

— Ils disent que j’ai correspondu avec un émigré.

La phrase tombe sur Élodie comme un coup. Un émigré. Amélie n’a connu personne. Elle est pure, naïve, innocente. Pourtant le mot résonne, comme une cloche fêlée.

— Je ne connais pas d’émigré, poursuit Amélie, la voix brisée. Je ne sais pas qui a écrit cette lettre. On me l’a montrée, au comité. Une lettre adressée à un citoyen à Londres. Une écriture…

Elle hésite. Élodie la sent hésiter contre son épaule.

— Une écriture qui ressemblait étrangement à la tienne.

Le monde d’Élodie se dérobe. Elle lâche sa sœur, recule d’un pas.

— Quoi ?

— Je leur ai dit que c’était impossible. Que tu étais une copiste du Tribunal, que tu ne ferais jamais ça. Ils m’ont renvoyée en disant qu’ils verifieraient. Puis ce soir, l’heureuse nouvelle. Ma copine dans le même cachot m’a dit qu’on avait lue une liste. Que je suis sur la liste de demain matin.

Amélie tend une main vers elle, mais Élodie ne la prend pas. Sa tête tourne. La liste. Le douzième nom. L’encre plus claire. Quelqu’un avait écrit *Moreau, Amélie* après coup. Quelqu’un avait glissé sa sœur dans une liste qu’elle, Élodie, devait copier le soir même. Où était l’encre naturelle ? D’où vient cette superposition ? Une main s’était immiscée entre la copie initiale et la sienne. Une main qui savait qu’elle serait là, qu’elle verrait le registre, qu’elle le copierait hors du temps.

Un plan était déjà en train de se dérouler autour d’elle, et elle n’en connaissait pas les contours.

— Élodie ?

Amélie a les yeux grands ouverts, pleins d’eau.

— Je ne veux pas mourir, souffle-t-elle. Je veux juste revoir le soleil.

Élodie avale. Elle doit parler. Dire quelque chose. Rassurer. Les mots lui manquent. Elle regarde sa tante qui, muette, baisse les yeux. Elle regarde sa sœur, ses doigts secoués, ses lèvres gonflées d’avoir pleuré. Elle regarde ses propres mains, tachées d’encre au bout des doigts. Une copiste du Tribunal. Une traîtresse, selon l’histoire. Qui pourrait croire qu’elle n’a rien écrit ? Qui pourrait croire qu’elle n’a rien fait ? La lettre était-elle une copie de sa main, volée et détournée ? Deux fois victime.

Une colère monte, lente, froide. Elle ne sait pas qui a fabriqué cette liste pour y mettre Amélie. Elle ne sait pas qui l’a dénoncée, ni pourquoi. Elle ne sait que ceci : elle connaît les codes des registres, les heures de la greffe, les noms des juges endormis par leur toute-puissance. Elle connaît la faille dans le système qui savait organiser la mort pour vingt-trois personnes un matin d’hiver. Elle va s’y engouffrer.

— Écoute-moi, dit-elle enfin, d’une voix qu’elle ne reconnaît pas. Tu ne seras pas sur cette liste. Demain, tu ne seras pas sur cette liste.

Amélie ouvre la bouche, mais Élodie pose un doigt sur ses lèvres.

— Je te le jure. Maintenant, il faut dormir. Je dois réfléchir.

Dans la chambre, la chandelle grésille. Élodie ne dort pas. Elle regarde par la fenêtre, vers la masse sombre de la Conciergerie au loin. Quelqu’un a inscrit sa sœur sur un registre de mort. Quelqu’un a voulu la faire passer par sa propre main, sous son propre nez. Qui lève la main dans cette pièce ? Qui surveille ? Demain, elle passera par la grande porte du palais, pas par la porte de service. Elle ira parler à ceux qui tiennent les clés. Ce ne sera pas un marché. Ce sera une menace.

Elle serre les poings jusqu’à sentir ses ongles entrer dans ses paumes.

Le jour se lève sur Paris, gris, humide, chargé d’injustice. Élodie se lave le visage à l’eau glacée, resserre ses vêtements, et avant que le soleil ne soit entièrement levé, elle est déjà dans la rue, en route pour la Conciergerie, la tête pleine d’une seule question : *qui, dans l’ombre du Tribunal, a appris le nom de sa sœur ?*