L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 2: A Bargain at the Gate
La pluie battait les pavés de la rue de la Harpe quand Élodie arriva devant la prison. Ses semelles glissaient sur les pierres luisantes, et sa cape trempée collait à ses épaules comme un reproche. Elle avait couru tout le long depuis l'île de la Cité, sans chapeau, sans parapluie, les jupes relevées dans une main, l'autre pressée contre son cœur qui cognait trop fort.
La Conciergerie se dressait dans la pénombre grise du soir, masse de pierre noyée dans la brume qui montait de la Seine. Des tours rondes, pareilles à des sentinelles aveugles, veillaient sur les murs épais. Des grilles, des verrous, des guichets – et derrière tout cela, Amélie.
Élodie s'arrêta un instant, suffoquant moins par la course que par la terreur qui lui serrait la gorge. Elle n'avait pas réfléchi en quittant la maison. Elle avait marché, couru, traversé des rues entières sans les voir, portée par un seul mot qui tournait dans sa tête comme une scie : *demain*.
Le poste de garde était éclairé d'une lanterne fumeuse. Deux soldats jouaient aux cartes, le dos contre le mur humide. L'un d'eux leva la tête et la vit s'approcher, une silhouette ruisselante, à moitié fondue dans la nuit.
– On n'entre pas, la fille. C'est l'heure.
– Je suis venue voir une prisonnière. La citoyenne Amélie Moreau. Arrêtée ce soir.
Le soldat échangea un regard avec son camarade, puis ricana.
– Arrêtée ce soir ? T'en as, du culot. Les inscriptions, c'est le matin, et seulement avec un ordre du Tribunal. Les visites ? Le jeudi. Et encore, seulement pour les parents, avec un billet du greffier.
– Mais... elle vient d'arriver. Je suis sa sœur.
Le premier soldat se leva, posant ses cartes face contre table. Il était grand, large d'épaules, avec une cicatrice qui lui fendait le sourcil.
– Je m'en fous. Va-t'en avant que je t'embarque pour trouble à l'ordre public. On a assez de clients comme ça ce soir.
Élodie voulut protester, mais sa voix se brisa. Elle resta plantée là, dans la pluie, la bouche ouverte, les mots gelés quelque part entre sa poitrine et sa langue. Elle vit la porte se refermer. Elle entendit le bruit sec du verrou.
Sur le point de s'écrouler, elle s'adossa au mur. Ses doigts – ses doigts tachés d'encre, ces doigts qui copiaient chaque jour les listes de morts – se crispèrent sur le tissu humide de sa cape.
C'était là. Derrière ce mur, Amélie était là.
La porte du poste s'ouvrit de nouveau. Un homme sortit, sans hâte, s'arrêtant sous l'auvent pour allumer une pipe avec un geste lent et économe. La flamme du briquet éclaira brièvement son visage : des pommettes hautes, un nez droit, des yeux enfoncés qui semblaient avoir tout vu et ne s'étonner plus de rien. Il était vêtu de l'uniforme des gardiens de la Conciergerie – veste bleue, boutons de cuivre, clefs accrochées à la ceinture.
Il tira une bouffée, puis dit sans la regarder :
– Vous devriez partir. La pluie ne vous fera aucun bien, et ils ne vous laisseront pas entrer de toute la nuit.
Élodie redressa la tête. Il parlait sans rudesse, mais sans chaleur, une voix de pierre.
– Je dois voir ma sœur.
– Votre sœur sera là demain matin, dans la salle du Tribunal. Vous pourrez la voir de loin. Ça, si vous arrivez avant l'aube, et si vous n'avez pas envie de mourir de froid cette nuit.
– Elle ne peut pas attendre jusqu'à demain. Elle ne *verra* pas demain.
L'homme retira la pipe de sa bouche. Ses yeux s'attardèrent sur elle – un regard calme, lent, qui semblait la peser, l'inventorier de la tête aux pieds. Il remarqua le fichu dénoué, la robe de travail encore tachée d'encre, les mains.
Surtout les mains.
Il laissa son regard s'arrêter là, sur ses doigts marbrés de bleu-noir, des taches tenaces qui ne partaient pas au savon, des taches qu'elle avait en permanence depuis trois ans de copie assidue.
– Vous travaillez au Tribunal, dit-il. Ce n'est pas une question.
– Je suis copiste au greffe. J'y travaille depuis trois ans.
Le gardien hocha la tête, lentement, comme si cela confirmait quelque chose qu'il avait déjà soupçonné.
– Un copiste. Vous devez connaître les registres, les écritures, les formulaires. Vous savez lire un ordre d'incarcération et reconnaître un faux.
Élodie le regarda, interloquée.
– Oui. Enfin... je suppose.
Il replaça sa pipe entre ses lèvres, tira une longue bouffée, puis la retira de nouveau.
– Alors vous devez savoir que les listes du matin se préparent la veille. Vous devez savoir qu'il y a des écritures qui mentent et des signatures qui ne valent rien. Vous devez savoir que votre sœur est peut-être dans la pire de toutes les positions : innocente, accusée par erreur, sur une liste qu'on ne corrige jamais.
Chaque mot tombait comme une pierre dans une eau calme. Élodie ne bougeait pas, ne respirait presque pas.
– Vous paraissez bien renseigné, pour un gardien, dit-elle enfin.
Il eut ce qui aurait pu être un sourire – une simple tension des commissures, un éclat froid au fond des yeux.
– Je travaille ici depuis huit ans. On voit beaucoup de choses, quand on ouvre les portes et qu'on les referme. On voit des gens qui crient, des gens qui prient, des gens qui promettent. Et on voit aussi des gens qui ne reviennent jamais.
Il s'interrompit, la regarda de nouveau, plus longuement.
– Votre sœur. Comment s'appelle-t-elle ?
– Amélie. Amélie Moreau.
– Vingt-neuf ans, petite blonde ? Elle chantait un air d'opéra quand ils l'ont fait descendre à la cellule des femmes ?
Élodie sentit un choc lui traverser la poitrine.
– Oui. Elle chante toujours quand elle a peur.
– Elle chantait dans la cour, sous la pluie, pendant qu'ils la fouillaient. Je l'ai entendue à travers la grille. Les autres prisonnières se sont tues pour l'écouter.
Il y eut un silence. La pluie redoubla, crépitant contre les pierres, remplissant les caniveaux.
– Elle a du cran, votre sœur, reprit le gardien. Ça lui servira peut-être. Ou peut-être pas. Ici, le cran ne fait pas le poids contre une signature sur un registre.
Élodie fit un pas en avant, soudainement saisie d'une impulsion désespérée. Sa main attrapa le revers de sa veste.
– Vous pouvez la voir, vous. Vous pouvez lui parler. Vous pouvez lui dire... lui dire que je vais la sortir de là. Que je trouverai un moyen. Que je reviendrai demain, quoi qu'il arrive.
Le gardien ne recula pas. Il la laissa agripper son vêtement, baissa les yeux sur ses doigts tachés d'encre.
– Même si je lui disais cela, à quoi bon ? Une promesse de copiste ne pèse pas lourd dans ces murs.
– Une promesse de copiste peut peser un peu plus si elle sait où regarder, dit Élodie. Je connais tout du greffe. Les écritures, les plumes, les encres. Je sais lire un papier trois fois avant qu'on ne l'approuve.
Elle se mordit la lèvre. Elle ne savait pas elle-même ce qu'elle insinuait, mais le gardien, lui, semblait comprendre quelque chose qu'elle ne formulait pas.
Il resta silencieux longtemps. La lanterne balança dans le vent, projetant son ombre mouvante contre le mur.
– Comment vous vous appelez, copiste ?
– Élodie Moreau.
– Bien, Élodie Moreau. Voici le marché : je ne vous laisse pas entrer ce soir – ce serait ma place au bout d'une corde, compris ? Mais je vais faire une chose pour vous. Je vais monter voir votre sœur, et je vais lui dire que vous êtes vivante, libre, et que vous travaillez à quelque chose.
Sa main se porta à sa ceinture, décrocha une des clefs. Elle brillait à la lumière jaune de la lanterne.
– Et elle aura un verre d'eau et une couverture supplémentaire. Pas par bonté d'âme – je déteste les morts qui claquent des dents toute la nuit dans mes cellules. Ça fait du bruit et ça empêche de dormir.
Il y avait quelque chose d'ironique dans sa voix, mais Élodie ne s'y attacha pas. Elle hocha la tête, des larmes brûlantes dans les yeux, qu'elle refusa de laisser couler.
– Demain, reprit-il, elle passera devant le Tribunal à sept heures. Si vous voulez faire quelque chose, ce n'est pas ici qu'il faut le faire. C'est au greffe, avec vos plumes et votre encre. Le Tribunal est le seul endroit où l'on écrit. Ici, on ne fait qu'attendre.
Il saisit la clé, la fit tourner dans la serrure, et la porte s'ouvrit sur un couloir humide, faiblement éclairé.
– Allez-vous-en maintenant, dit-il sans se retourner. Vous reviendrez demain. Et si vous êtes intelligente – et vos doigts tachés d'encre me disent que vous l'êtes – vous reviendrez avec un plan, pas avec des larmes.
Il y eut le bruit de la porte qui se refermait. La clef tourna de nouveau, avec un claquement définitif.
Élodie resta seule sous l'auvent, la pluie redoublant dans la nuit. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa cape. Le visage du gardien lui revint, ses yeux froids et inquisiteurs, sa voix de pierre qui savait tant de choses.
Elle n'avait pas de plan. Pas encore.
Mais elle avait un métier. Elle avait des doigts qui savaient imiter une écriture à la perfection. Elle avait des heures passées à copier, sans jamais faillir, sans jamais se tromper.
Elle aurait pu partir. Rentrer chez elle. Se blottir sous ses draps et laisser faire le destin.
Mais elle pensa à Amélie chantant dans la cour de la prison, sous la pluie, le visage levé, refusant de se taire.
« Il n'a pas dit qu'elle passerait en jugement demain, murmura-t-elle dans la nuit vide. Il a dit qu'elle passerait *devant le Tribunal*. »
Les listes du matin. Les ordres d'exécution. Les signatures des juges. Les plumes, les encres, les papiers.
Elle se tourna vers la rivière de ténèbres de la cité, les toits noirs cerclés de pluie.
Le greffe ouvrait à six heures. Les copistes arrivaient avant les juges.
« Je reviendrai demain, gardien, dit-elle tout bas. Et cette fois, j'aurai un plan. »
Elle s'élança dans la nuit, et la pluie effaça ses pas derrière elle.