L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 11: The Turn
La chapelle Notre-Dame-des-Victoires sentait la poussière et le moisi. Élodie s'y était glissée après le dernier office, courbée sous le poids de la peur, et attendait dans l'ombre d'un pilier que les pas de Roussel se décident à venir. Ils vinrent enfin—résonnant clairs sur la pierre, puis assourdis par un tapis élimé.
« Vous êtes venue. »
Il se tenait à l'entrée du collatéral, les mains croisées derrière son dos. Son uniforme semblait trop grand pour sa carrure, comme si tout en lui cherchait à passer inaperçu.
« Vous saviez que je viendrais. »
Elle ne bougea pas de son pilier. La distance entre eux était une barrière, mais le regard du garde l'avait déjà traversée.
Roussel s'approcha d'un pas lent, mesuré. Contourna un confessionnal, frôla une statue de la Vierge au visage mutilé par les années et la haine. Il parlait bas, presque un murmure.
« Vous vous demandez qui a mis votre nom sur la liste. »
Le silence d'Élodie fut un aveu.
« Je vais vous le dire. Mais d'abord, ce que je suis. »
Il s'arrêta à trois pieds d'elle. Dans la pénombre, ses yeux gris semblaient usés, comme une pierre polie par des siècles de patiences.
« Je ne suis pas simple gardien au greffe. Depuis quatre ans, un réseau passe des prisonniers entre les mailles de la guillotine. Des innocents. Des proscrits politiques. Des familles condamnées pour une dette ou un mot mal pris. Nous avons des hommes dans les prisons, au Tribunal, même chez les juges—des hommes qui savent fermer les yeux ou ouvrir les bonnes portes. »
Il marqua une pause. Élodie sentait son cœur cogner contre ses côtes.
« C'est moi qui ai fait en sorte que le directeur des registres se souvienne mal de ses écritures. C'est moi qui ai choisi la nuit où vous pourriez passer. C'est moi qui ai mis le nom de Xavier Gérard dans votre oreille, par la bouche de Bouchard. »
Élodie s'appuya au pilier, le souffle coupé.
« Vous… vous saviez ? Depuis le début ? »
« Je savais que vous cherchiez à sauver votre sœur. Et je savais que vous auriez besoin d'une main pour guider votre bravoure. La bravoure seule se fait couper le cou dans ce siècle. »
Il la regarda longuement. Sérieux. Presque triste.
« Votre nom sur la liste—c'était pour vous forcer la main. Pour que vous osiez ce que vous n'auriez jamais osé en d'autres circonstances. Quand le glissement d'une porte est plus facile que la lente agonie d'attendre. »
Élodie sentit une rage sourde monter, puis retomber, impuissante.
« Vous avez joué avec la vie de ma sœur. »
« J'ai joué avec votre vie, mademoiselle Moreau. Et je l'ai fait parce qu'un réseau n'opère pas sans plumes. Un réseau a besoin de copies. Beaucoup de copies. Des listes, des ordres, des correspondances. Des écritures qui doivent être nettes, légitimes, indiscernables. Et j'observe depuis des mois—vous êtes la plus fine main qui soit jamais passée au greffe. »
Il sortit de sa poche un papier plié en huit. Le lui tendit.
« Voici ce que je demande. Une liste de noms. Des instructions. Je vous donnerai chaque semaine de quoi copier. Vous me rendrez les copies au rendez-vous convenu. Personne ne saura. Personne ne verra. Votre main est un secret que seule la mort peut révéler. »
Élodie ne prit pas le papier. Ses doigts tremblaient à peine s'ils savaient distinguer la peur de la colère.
« Et si je refuse ? »
Roussel inclina la tête, comme s'il pesait la question avec une patience infinie.
« Alors votre sœur est encore en danger. Cette nuit, elle dort dans une chambre de bonne au faubourg, sous l'identité d'un mort. Mais l'enquête sur l'évasion de Gérard est ouverte. Ce matin, le citoyen Fouquier-Tinville a demandé la feuille de transfert. Demain, on fouillera les registres. Dans une semaine, on aura trouvé l'irrégularité, et la mort que vous avez volée vous réclamera toutes les deux. »
Il s'arrêta. Laissa le silence faire son ouvrage.
« Je vous ai donné une chance de sauver Amélie. Je ne vous demande qu'une écriture. »
Élodie ferma les yeux. Dans le noir de ses paupières, elle revoyait le visage de sa sœur—les yeux clairs au matin, quand Xavier Gérard avait été appelé à sa place, cette confusion d'abord, puis ce regard plein de reconnaissance immense qui avait traversé la cour pour trouver Élodie cachée derrière un pilier. Elle revit l'ombre de la guillotine, là-bas, au bout de la place, toujours affamée.
Elle prit le papier.
Sa main ne tremblait plus. Elle le déplia—une colonne de noms, des adresses chiffrées, des heures de rendez-vous. Une écriture qu'elle ne reconnaissait pas. Un monde qu'elle ne connaissait pas. Un pacte qu'elle n'avait pas choisi.
« Où vous rendez-vous les copies ? »
« La statue de Danton, au quai des Augustins. Le troisième jour après la pleine lune, entre dix et onze, en passant par la rive, je laisserai sous la troisième pierre une enveloppe à recopier. Vous y laisserez vos copies en retour. »
Il fit un pas vers la porte, puis se retourna une dernière fois. Ses yeux étaient graves, et pour la première fois, Élodie y vit quelque chose qui ressemblait à de la pitié.
« Vous n'êtes pas obligée de m'aimer pour cela, mademoiselle Moreau. Vous n'avez pas à me faire confiance. Mais sachez ceci : je n'ai jamais perdu personne dont j'avais pris la plume sous ma garde. Votre sœur sera à Lyon dans trois jours. Après ça, le Midi. Après le Midi, l'Italie. » Il marqua un temps. « Mais vous, vous resterez ici. Vous continuerez à copier. Et vous resterez vivante, tant que votre encre coulera pour nous. »
Il sortit. Ses pas s'estompèrent dans la nef vide, laissant derrière lui un silence dense, fait d'ombres et de pierres froides.
Élodie resta seule dans la chapelle, le papier plié contre sa poitrine. Sous sa robe, elle sentait encore le fragment de liste d'exécution qu'elle avait copié de sa main—cette pièce de papier qui pouvait la tuer, et qui désormais n'était plus seule à porter sa signature.
Elle avait sauvé sa sœur.
Elle venait de se perdre elle-même.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.