L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 12: The Aftermath of the Pact
Le trajet jusqu’à la rue de la Harpe lui parut plus long que jamais. Chaque bruit — un fiacre, une dispute dans une cour, le martèlement des sabots sur les pavés — semblait viser son cœur. Elle tenait son châle serré contre sa poitrine, sentant contre sa peau le fragment plié de la liste d’exécution. Le pacte avec Roussel lui avait laissé un goût âcre dans la bouche, comme la poudre d’une arme qu’on aurait déchargée contre sa propre liberté.
Chez elle, la porte à peine refermée, elle ne prit même pas le temps d’ôter ses gants. Elle traversa la chambre d’un pas pressé, s’accroupit devant le petit âtre éteint, et tira le fragment de sa manche intérieure. Ses doigts tremblaient en le dépliant. Les noms s’étalaient là, encore nets : le sien, biffé ; celui de Xavier Gérard, ajouté à la place. Elle tint le papier au-dessus de la braise mourante, hésita une seconde. Puis elle le glissa plus profond. Les charbons rongèrent le bord du papier d’abord, puis la flamme prit d’un coup, jaune et vorace, avalant son propre nom. Elle regarda le papier se tordre, noircir, tomber en cendres. Elle les écrasa du bout de sa chaussure.
Il ne restait d’elle sur cette liste que de la poussière, pris dans la triste lumière de l’âtre éteint.
Elle ne s’attarda pas. Une seconde visite l’attendait. Elle enfila une coiffe plus simple et sortit avant que la voisine d’à côté n’ait le loisir de lui poser des questions.
La maison de madame Chevalier se trouvait près du marché Saint-Germain, dans une allée exiguë qui sentait le chou bouilli et l’humidité tenace. Élodie frappa trois coups brefs. La porte s’entrouvrit ; une femme au visage fermé, des gouttes de transpiration perlant à la racine des cheveux, la dévisagea.
« Vous êtes la sœur ? »
Élodie hocha la tête et glissa une pièce dans la main tendue.
Amélie était assise près de la fenêtre dans une robe grise qu’elle n’avait jamais possédée, un ouvrage de couture oublié sur les genoux. Elle se leva d’un bond, les yeux ronds.
« Élodie. Je ne savais pas… » Elle lui prit la main, la frictionna entre les siennes. « Tu trembles. »
« Il faut que tu sois prête à partir. »
Amélie pâlit. Elle savait mieux que quiconque ce que « partir » voulait dire. Depuis des jours, elle vivait recluse, sans passer la porte, guettant le moindre bruit dans l’escalier.
« Tu as parlé à quelqu’un ? »
Élodie s’assit sur le bord de la couchette, les coudes sur les genoux. Sa voix était basse mais ferme.
« J’ai trouvé des gens qui peuvent t’emmener hors de Paris. Il faudra voyager avec eux, dans trois jours au plus tard. Peut-être avant. » Elle leva les yeux vers sa sœur. « Tu ne sauras pas exactement le moment avant le dernier instant. Il faudra être prête. Une petite besace seulement. Tu devras changer de nom. »
Amélie avala sa salive, son regard cherchant celui d’Élodie comme on cherche une bouée.
« Et toi ? Tu viendras ? »
Élodie détourna les yeux.
« Je te suivrai plus tard. Il y a des choses que je dois régler, ici. »
Le mensonge lui coûta. Amélie dut le sentir, car elle serra les mâchoires, mais ne protesta pas. Elle s’approcha, s’agenouilla devant sa sœur, lui prit les deux mains.
« Écoute-moi. Si tu restes à cause de moi… »
« Ce n’est pas à cause de toi. C’est à cause de ce qu’ils font. À nous, à tout le monde. »
La phrase sonnait juste, et pourtant étrange dans sa bouche. Elle ne savait pas encore si elle la croyait. Elle se releva, rajusta son châle.
« Souviens-toi : petite besace, nom nouveau, et laisse-les parler en ta place si possible. Dès que quelqu’un vient te chercher, tu ne poseras pas de questions. »
Amélie se mordit la lèvre. Elle hocha la tête lentement, comme on accepte un ordre dans un rêve éveillé.
« Je serai prête. »
Élodie sortit sans se retourner. Si elle se retournait, elle savait qu’elle resterait.
La chapelle Saint-Éloi était bondée à l’heure des vêpres, ou du moins l’était-elle d’ombres. Les fidèles rares se recueillaient sous la voûte noyée de ténèbres ; Élodie alluma un cierge à l’intention d’une morte qu’elle ne connaissait pas, puis fit le tour du petit bas-côté. Dans la niche derrière le chœur, un homme en manteau de garde attendait, adossé au mur de pierre au point que la pénombre semblait le boire.
Roussel tenait une feuille pliée en quatre, mince comme une relique.
« Voici la première liste. » Il la lui tendit sans autre préambule. « Il faudra faire des copies pour demain soir. Le dépôt se trouve derrière la statue de Danton, au pied de la terrasse des Cordeliers. Une pierre sous la statue, du côté de l’ombre. »
Elle prit la feuille, effleura du pouce les colonnes serrées. Des noms, des dates, des numéros de cellule. Une écriture déliée, presque sans pression, comme écrite par une main habituée à se faire oublier.
« Ce ne sont pas des noms de bourreaux », dit-elle à mi-voix.
« Ce sont des noms qui méritent de vivre », répondit Roussel. Sa voix était neutre, mais un soupçon de rauque s’y cachait, comme une blessure jamais tout à fait refermée.
Elle plia la feuille et la glissa dans son corsage, à l’endroit même où avait reposé le fragment de la liste. Il n’y avait point d’ironie qu’elle pût se permettre.
« Le tribunal verra une écriture inconnue.
— C’est précisément l’idée. Une copiste qui ne figure sur aucun registre, qui ne signe d’aucun nom. On remontera la piste, mais elle se perdra dans les archives. Nous avons des gens partout, Élodie. Des greffiers, des balayeurs, des femme de journée. Ils ne signeront jamais leurs copies. »
Il se rapprocha d’un pas, baissa encore la voix.
« Faites attention à la main. Usez de la même encre, du même papier. Les gens du tribunal ont de l’œil, même quand ils sont occupés ailleurs. »
Elle faillit demander qui, ailleurs, les occupait. Mais elle pensa à Bouchard, à la page coupée net dans le registre de transfert, à l’investigation ouverte sur l’évasion de Gérard. Elle posa plutôt une question qu’elle avait retardée depuis trop longtemps.
« Pourquoi moi ? Pourquoi ne pas copier ces documents vous-même ? »
Roussel eut un sourire sans joie.
« Parce que je ne puis écrire de deux façon. Toute feuille qui porte ma main — la vraie, celle du registre — me perdrait en une matinée. Vous, personne ne vous connaît encore. Vous êtes nouvelle, discrète, presque transparente. Exactement ce qu’il faut pour devenir une ombre et le rester. »
Elle n’attendait pas de consolation. Elle sortit de la chapelle sous la lumière blafarde du crépuscule, la feuille contre son cœur, troquant la chaleur du cierge pour le froid de la nuit qui tombait.
Elle passa sa soirée courbée sur le petit bureau de sa chambre, à l’huile de lampe, à recopier les colonnes de noms. La main rapide, le trait assuré, elle copia les premiers noms — des détenus de la Force, de la Conciergerie, des Carmelites. Près de minuit, elle s’arrêta, le poignet endolori. Elle relut les dernières lignes de sa copie à la lumière vacillante, comparant à l’original posé à côté. L’écriture n’était pas tout à fait la même que celle des documents du tribunal. Là où le greffe appliquait des pleins appuyés et des boucles gourmandes, sa main à elle restait plus libre, moins nourrie par peur, plus par habitude. Une seule lettre fautive à la croisée des pleins pouvait dénoncer un faussaire.
Elle se leva, se tint debout devant la fenêtre, le front contre le carreau froid, et respira.
Le matin du lendemain, avant de se rendre au tribunal, elle fit un détour par la rue de la Mortellerie, vers les dépendances du vieux charnier de la Croix-du-Rabot. La salle des défunts était un bâtiment bas, tenant à la fois du dépôt et du refuge, meublé de dalles glissantes où de simples suaires attendaient ceux dont personne ne réclamait le corps. Elle n’osa pas entrer par la porte principale ; elle contourna, longea le mur de soutènement jusqu’à l’entrée des morts, que seul le personnel de l’hospice utilisait. Le gardien, un vieux dont le visage semblait taillé dans de la cendre, la regarda sans mot dire alors qu’elle posait une petite pièce sur le rebord de la fenêtre.
« Xavier Gérard. On l’a amené il y a plusieurs semaines. »
Le vieux hocha la tête, consulta un registre à la reliure huileuse.
« Le grainetier condamné pour propos contre-révolutionnaires ? On l’a retiré pour les fosses communes hier au matin. Ce qui reste est déjà au-dessus de la fosse ; personne n’a réclamé aucun corps cette semaine. »
Élodie resta là un moment, les mains jointes. Elle ne savait pas vraiment pour qui elle priait. Pour un homme mort qui avait pris, sans le savoir, la place de sa sœur sur une liste d’exécution. Pour une vie sauvée au prix d’une autre vie, morte pour une cause qu’elle n’avait peut-être pas comprise. Ou pour elle-même, qui commençait à réaliser que cette nuit dans les registres n’avait été qu’une première écriture dans un livre plus sombre.
Le vieux gardien retourna à son tabouret sans un mot. Élodie laissa une autre pièce sur le rebord de la fenêtre — pour des fleurs, ou pour une sépulture moins barbare. Elle ne le saurait jamais.
Elle retourna au tribunal par les rues les plus longues, marchant doucement comme on accompagne un deuil. Dans sa manche, la copie qu’elle avait faite la veille se plissait sous son bras, contre son avant-bras, invisible aux regards — une seconde épiderme de noms qui allaient vivre ou mourir à son tour.
Devant la porte du greffe, elle croisa Bouchard, qui escortait un prisonnier entre deux gendarmes. L’homme passa près d’elle sans la regarder, les yeux perdus, le teint gris de celui qui a cessé d’espérer. Bouchard jeta à Élodie un regard en coin, peu appuyé, mais suffisant pour lui rappeler que rien ne lui était pardonné.
Elle entra, prit sa place au bureau, ouvrit une chemise et se mit à copier, la pointe de la plume effleurant le papier comme une caresse silencieuse. La main qu’elle savait désormais hantée par d’autres noms que ceux du jour.
Dans la salle du greffe, le silence était lourd. Rien ne bougeait, sinon le roulement continuel des noms entre ses doigts.
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