L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 27: The Forged Passports
Les pas s'arrêtèrent devant la porte. Puis un grattement—deux coups, une pause, un troisième, plus sourd. Roussel échangea un regard avec la femme aux doigts tachés d'encre, puis se dirigea vers la porte. Il souleva le loquet d'une main calme et l'ouvrit d'un geste sec.
Un homme entra. Petit, râblé, un foulard de soie froissé autour du cou, un dossier de cuir sous le bras. Il ne regarda pas Roussel, ni Amélie recroquevillée près de la lucarne, ni moi. Il alla droit au billot de bois où la femme avait étalé ses outils, ses plumes, ses encriers.
— Tu me dois toujours, murmura-t-il en déballant son sac.
La femme haussa les épaules. — Je te paie en hébergement, Pierre. Tu dors ici, tu manges ici.
— Je t'apporte l'éternité, répondit-il sans sourire. Toi, tu me donnes de l'eau et du pain.
Roussel referma la porte et s'accroupit près de Pierre. — Il nous faut trois passeports. Suisse. Noms sans histoire.
Pierre sortit de son dossier trois feuilles de vélin encore vierges, puis un livre relié de cuir noir qu'il ouvrit sur la table. Des listes, des sceaux, des signatures. — J'ai besoin de vos visages, dit-il. Et de vos histoires.
Amélie se leva en vacillant. Elle était pâle, les mains posées sur son ventre comme si elle cherchait à cacher quelque chose que le monde ne devait pas voir. Elle s'assit en face de Pierre. Il l'observa un instant, puis commença à tracer au fusain des traits fins, des ombres légères, une ressemblance qui n'était pas tout à fait elle.
— Eleonore Valmont, dit-il. Marchande de soie de Lyon. Veuve. En route pour Genève rejoindre sa famille.
— Veuve ? répéta Amélie.
— Les veuves voyagent seules sans éveiller les soupçons, murmura Pierre sans cesser de dessiner.
Je m'approchai de la table, la main pressée contre mon épaule où la balle avait labouré la chair. Le sang avait séché, mais la douleur battait encore sous la peau comme un second cœur. La femme—elle s'appelait Mariette, je l'avais appris entre deux cachettes—s'approcha de moi avec une aiguille et du fil.
— Je vais recoudre, dit-elle simplement.
Je m'assis sur un tabouret et lui offris mon dos. Elle coupa délicatement la manche de ma robe, nettoya la plaie avec un vin fort qu'elle gardait dans une gourde, puis commença à suturer avec des gestes précis, presque tendres. Je serrai les dents.
Pierre travaillait en silence. Quand il eut fini le portrait d'Amélie, il passa à Roussel, qu'il observa plus longuement.
— Toi, dit-il, tu es un homme qui porte des années de mensonges sur les épaules. Ça se voit dans la mâchoire.
Roussel ne répondit pas.
— Jules Aubert, reprit Pierre. Négociant en fromages. Pied à Paris, affaires à Berne. Veuf lui aussi, ça lui permettra de voyager avec la femme Valmont sans qu'on y trouve à redire. On dira qu'il l'escorte par devoir.
Mariette tira un fil d'un geste sec. Je mordis ma lèvre pour ne pas crier. Elle enveloppa mon épaule d'un bandage propre, puis me tendit un gobelet d'eau.
— Repose-toi, dit-elle. Tu as perdu du sang.
Je la remerciai d'un signe de tête, mais je ne m'assis pas. Je fis les cent pas dans l'atelier étroit, entre les piles de documents et les liasses de feuilles. Une question me brûlait, qui n'avait rien à voir avec les passeports.
— Roussel, dis-je enfin. La liste. La liste des noms falsifiés que tu as obtenue du greffe.
Il se tourna lentement vers moi. Dans la lumière du matin qui filtrait par la lucarne, son visage avait des ombres que je ne lui connaissais pas.
— Quoi, la liste ?
— Je veux la voir. Les noms de ceux qu'on devait sauver.
Il secoua la tête. — Non.
— Comment, non ?
— C'est trop dangereux. Cette liste, si elle est lue par des yeux qu'il ne faut pas, elle perd sa valeur. Elle devient une preuve. Une condamnation.
— Je l'ai écrite de ma main, ces noms. Je les ai copiés de l'original alors que les rumeurs de guillotine tournaient autour de mon bureau. Ils étaient dans ma tête avant d'être sur le papier.
Je m'avançai vers lui, le sang battant dans mes tempes. — J'ai le droit de savoir qui j'ai cherché à sauver. Et surtout, j'ai le droit de savoir pourquoi mon nom était sur cette liste.
Un silence figea l'atelier. Pierre leva la tête de son dessin, un sourcil arqué. Mariette rangea ses aiguilles sans bruit. Amélie me regardait, les mains toujours sur son ventre, le visage inquiet.
Roussel se leva. Il était plus grand que moi, et dans cet espace étroit, sa stature semblait emplir toute la pièce.
— Ton nom était sur la liste, dit-il lentement, parce que tu devais être la seule à ne pas être suspectée. Si la liste tombe entre de mauvaises mains, si on cherche qui l'a écrite, il faut que le premier nom qui saute aux yeux soit celui d'une copiste du Tribunal. Pas d'une prisonnière, pas d'une évadée. Une copiste qui a fait son travail, et dont le nom a été glissé là par erreur. Un leurre.
— Un leurre, répétai-je. Tu as fait de moi un leurre.
— Je t'ai protégée.
— En m'exposant ?
— En te rendant invisible. C'est la seule façon de survivre dans ce monde, Élodie. Être trop évidente pour qu'on te regarde.
Sa voix était ferme, basse, presque convaincante. Mais je le connaissais depuis assez longtemps maintenant. J'avais appris à lire les fissures dans ses discours, les silences trop lourds, les justifications trop bien construites.
— Tu mens, dis-je doucement.
Le mot tomba dans l'atelier comme une pierre dans une eau calme. Amélie se leva, posa une main sur mon bras.
— Élodie, ce n'est pas le moment—
— Il y a autre chose, poursuivis-je sans la regarder. Dans cette liste, dans ton passé, dans ce que tu me caches. Je le sens. Tu détournes le regard quand je parle du greffe. Tu changes de sujet quand je mentionne Marguerite. Tu refuses de me montrer un papier que j'ai contribué à créer.
Roussel ne dit rien. Il resta immobile, les mains le long du corps, son visage fermé comme une porte qu'on ne rouvrira pas. Pierre et Mariette échangèrent un regard que je ne sus déchiffrer. Amélie tira doucement sur mon bras.
— Élodie, s'il te plaît...
Je dégageai mon bras. Ma plaie me lançait, un élancement sourd qui remontait jusqu'à la nuque.
— Je veux savoir qui tu es vraiment, Roussel. Pas le héros qui surgit des catacombes. Pas le sauveur qui connaît les secrets des gardiens. L'homme. Celui qui se tient devant moi et qui refuse de m'ouvrir ses mains.
Il soutint mon regard un long moment. Puis il détourna les yeux vers la lucarne, vers le ciel pâle de ce matin de Paris qui voyait son peuple monter vers l'échafaud.
— Quand nous serons à Genève, dit-il enfin, je te montrerai la liste. Et je te dirai tout ce que tu veux savoir.
— Pourquoi pas maintenant ?
— Parce que ce que j'ai à te dire pourrait te faire rester. Et si tu restes, tu meurs.
Pierre posa son fusain. — Elle est finie. Le passeport de la femme Valmont.
Il poussa la feuille vers Amélie, qui s'en saisit avec des mains tremblantes. Sur le vélin, son visage s'était transformé—même nez, même menton, mais les yeux étaient moins cernés, la bouche plus ferme. Une femme qui avait surmonté le deuil et qui allait de l'avant.
Amélie leva les yeux. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu'elle fasse un geste pour les essuyer.
— Je serai Eleonore Valmont, dit-elle. Je serai veuve. Je serai libre.
Roussel s'approcha d'elle, lui prit la main, la serra. Puis il se tourna vers moi.
— Quand tu voudras voir la liste, Élodie, tu l'auras. Mais elle ne te dira pas ce que tu espères. Elle ne te dira que ce que j'ai choisi de mettre dedans.
Je le regardai. Quelque chose n'allait pas dans cette phrase. Une faute, une fissure.
— Comment peux-tu choisir ce qu'il y a dans la liste si tu ne l'as pas écrite ?
Le silence s'étira. Dans la rue, des bottes claquèrent sur les pavés, puis s'éloignèrent. Pierre reprit son fusain et commença à dessiner Roussel.
— J'ai écrit la liste, dit Roussel d'une voix très basse. Avant que tu la copies. C'est moi qui ai choisi les noms. C'est moi qui ai choisi le tien.
Mon cœur cessa de battre un instant. Je le regardai, cherchant une explication dans ses traits, dans ses yeux, dans cette bouche qui venait de prononcer des mots qui faisaient trembler le sol sous mes pieds.
— Alors dis-moi, soufflai-je. Pourquoi mon nom ?
Il ne répondit pas. Il me tendit la main, paume ouverte, comme pour m'inviter à traverser un pont que je ne voyais pas encore, mais qui venait de commencer à se construire entre nous.
Je ne pris pas sa main.
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