L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 31: The Handkerchief's Secret
La flamme de la torche vacilla, projetant des ombres mouvantes sur les ossements alignés. Élodie resserra son étreinte sur le bras d'Amélie, dont la respiration devenait courte dans l'air froid et sec du charnier. La femme se tenait toujours en haut de l'escalier dérobé, le mouchoir violet pendant entre ses doigts comme un trophée.
— Vous mentez, souffla Roussel.
La femme descendit une marche. Son visage, jeune mais creusé par une fatigue profonde, émergea de l'obscurité. Elle portait une robe simple, les manches tachées de terre calcaire.
— Je suis la prisonnière numéro 47, annonça-t-elle d'une voix posée. Celle que vous cherchiez à faire évader avant de découvrir que votre propre nom figurait déjà sur la liste.
Élodie sentit le sol se dérober sous ses pieds. La liste falsifiée. Celle que Roussel avait écrite de sa propre main.
— Le mouchoir, dit la femme. Voulez-vous savoir pourquoi il porte de l'encre violette ?
Elle le tendit vers les flammes. Le tissu fin révéla des taches à peine visibles — pas des taches, des lettres. Une écriture minuscule, presque effacée par le lavage.
Roussel fit un pas en avant. La femme recula, main levée.
— N'approchez pas. Derrière cette porte, trois hommes attendent mon signal.
Élodie parvint à parler, la gorge sèche :
— Ce mouchoir m'appartient. Il m'a été volé dans ma cellule.
— Volé ? répéta la femme. Ou plutôt récupéré par celle qui l'avait perdu.
Elle laissa les mots flotter dans l'air.
— Ce mouchoir appartenait à une espionne de l'Angleterre, une femme nommée Marguerite Delacroix. Elle le portait toujours. Elle écrivait ses messages dans une encre invisible qui ne se révèle qu'à la chaleur.
La femme approcha le tissu de la torche. Des lettres brunes apparurent comme par magie le long de la bordure délicate.
— Des noms, dit-elle. Des dates. Des lieux de rencontre.
Élodie fixa Roussel. Il restait immobile, visage fermé, mais elle vit ses poings se serrer.
— Marguerite Delacroix, poursuivit la femme, était votre amante. N'est-ce pas, citoyen Roussel ? Elle vous a recruté pour infiltrer les réseaux secrets des comités, pour découvrir qui avait fait exécuter votre père. En échange, vous lui fournissiez des listes. De vrais listes, pas des faux.
Le silence s'épaissit comme du sang.
Roussel ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.
— Mon frère était dans ces listes, continua la femme, la voix soudain plus dure. Jean-Baptiste Leclerc, négociant en vins. Vous l'avez livré. Il a été guillotiné en mars dernier.
Amélie pressa la main d'Élodie, tremblante.
— Marguerite est morte quand ? demanda Élodie.
— Il y a deux mois, dit la femme. Elle a été arrêtée à Rouen avec le mouchoir sur elle. Une amie me l'a apporté en prison, sachant que j'étais la sœur de la prisonnière 46. Mais vous saviez déjà tout cela, n'est-ce pas ?
Elle s'adressait maintenant à Roussel.
Roussel laissa tomber ses épaules. Quand il parla, sa voix était rauque, cassée.
— Marguerite m'a été arrachée par vos propres amis, madame. Les Jacobins de Rouen l'ont dénoncée le lendemain de la mort de mon père. Elle s'appelait Anne Perrin, et elle était agent double — pour les comités comme pour les royalistes. C'est elle qui a découvert le nom de celui qui avait signé l'ordre d'exécution de mon père.
— Et vous l'avez vue mourir ? demanda la femme, incrédule.
— Non. On m'a dit qu'elle était morte en détention avant son procès. Mais je n'ai jamais retrouvé son corps.
La femme recula, un étrange sourire naissant sur ses lèvres.
— Alors vous ne savez pas ce qu'elle portait le jour de son arrestation.
Elle déplia le mouchoir entièrement. La lueur de la torche révéla, dans un coin du tissu, un petit symbole brodé en fil d'argent — une étoile à six branches.
Roussel blêmit.
— C'est le sceau de la confrérie de Sainte-Geneviève, souffla-t-il.
— Le sceau de ceux qui ont fait exécuter votre père, dit la femme. Marguerite ne travaillait pas pour eux. Elle travaillait contre eux. Et c'est pour cela qu'ils l'ont tuée. Pas pour sa trahison politique. Pour sa fidélité à votre cause.
Le piège se referma.
Élodie comprit tout d'un coup — Roussel avait infiltré les réseaux pour venger son père, mais sa quête l'avait conduit à dénoncer des innocents, dont le frère de cette femme. Son mouchoir n'avait jamais été volé. Il avait été récupéré là où elle l'avait abandonné, dans la cellule de la prisonnière 47, comme un fil que la femme tirait depuis des semaines.
— Vous êtes venue nous chercher ici pour ce mouchoir ? demanda Élodie.
— Je suis venue chercher bien plus, répondit la femme. Votre route vers Genève passe par Saint-Maurice, où le frère du curé vous attend avec un accueil chaleureux. Mais ce frère est membre de la confrérie. Il connaît Roussel sous son véritable nom. Et il sait qu'Ernest Roussel est encore vivant.
Roussel ferma les yeux.
— Tout le monde me croit mort à Lyon, dit-il.
— Exactement, dit la femme. Et c'est pour cela que la confrérie vous cherche depuis trois ans. Vous êtes le seul témoin vivant de ce qu'ils ont fait à votre père. Et vous avez marché dans leur piège sans même le savoir.
Elle remit le mouchoir dans sa poche et recula vers la porte.
— Alors, citoyen Roussel. Voulez-vous enfin me dire qui vous êtes vraiment ?
Le silence s'étira.
Roussel ouvrit les yeux. Ils étaient vides.
— Je m'appelle Ernest Roussel, fils de Jean-Philippe Roussel, président du tribunal de Lyon. Et je poursuis mon propre père depuis dix-huit mois pour lui faire payer la mort de mon frère jumeau.
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