L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 32: Aftermath of Revelation
La crypte sentait la terre humide et le fer. Élodie avait les poignets liés si serré que le sang ne circulait plus dans ses doigts, et la pierre froide contre ses genoux lui rappelait chaque heure passée dans ce tombeau. Autour d'eux, les hommes de la femme — six, peut-être sept — tenaient des pistolets braqués sur Roussel et Amélie, adossés contre le mur du fond comme des condamnés attendant leur exécution.
La femme retira sa capuche. Elle avait le visage d'un ange de cathédrale, des traits fins et des yeux gris qui semblaient ne rien manquer. Elle tenait toujours le mouchoir d'Élodie, le froissant entre ses doigts.
— Tu sais ce que c'est que d'attendre dans le noir, n'est-ce pas, Élodie Moreau ? demanda-t-elle. J'ai attendu dix-sept mois dans une cellule du Tribunal Révolutionnaire, à regarder les rats courir entre les barreaux. Et pendant tout ce temps, j'ai compté. Chaque nom inscrit sur les listes que ton frère copiait si soigneusement. Chaque sentence. Chaque mort.
— Je n'ai pas de frère, répondit Élodie.
La femme sourit d'un sourire mince, presque maternel.
— Non. Tu as une sœur. Et j'en avais une aussi. Elle s'appelait Marguerite.
Élodie sentit son estomac se serrer. Marguerite Delacroix. La femme que Roussel avait aimée. La femme que la confrérie avait tuée.
— Marguerite était ta sœur ? demanda-t-elle.
— Ma sœur aînée, oui. Elle travaillait pour le même réseau que moi. Lui, dit la femme en désignant Roussel d'un menton dédaigneux, il la faisait passer pour une espionne au service de la confrérie. Il s'imaginait la protéger. Pendant ce temps, elle l'aimait assez pour mourir avec son secret.
— Je n'ai jamais — commença Roussel.
— Ta gueule ! siffla la femme. Tu parleras quand je te le dirai. Pour l'instant, c'est Élodie qui m'intéresse.
Elle s'accroupit devant la jeune femme, les mains sur les genoux, presque tendre.
— Bouchard. Tu l'as vu avant qu'il ne meure, n'est-ce pas ? Il t'a donné quelque chose. Une liste. La liste des membres de la confrérie qui opèrent au sein du Tribunal. Je sais que tu l'as, petite. Où est-elle ?
Élodie la fixa, son esprit tournant à toute vitesse. La liste. Bouchard leur avait donné une liste codée, avec les noms des membres de la confrérie et leurs rôles exacts. Elle était roulée dans une cachette de sa ceinture… non, dans son corsage, cousue dans la doublure de son manteau. Ils avaient fouillé Roussel et Amélie, mais ne l'avaient pas encore touchée, elle.
— Elle est à Paris, répondit-elle lentement. Cachée dans un endroit sûr.
— Quel endroit ?
— Si je te le dis, tu nous tues.
La femme parut amusée.
— Je vais vous tuer de toute façon, Élodie. La seule question est de savoir si tu mourras vite ou lentement.
— Alors je la garde.
La femme se releva et fit un signe aux hommes. L'un d'eux attrapa Amélie par les cheveux et la tira vers le centre de la crypte. Amélie poussa un cri étouffé, une main sur son ventre.
— Arrête ! lança Élodie en se débattant contre ses liens. Arrête, je t'en prie.
La femme se retourna lentement, le visage impassible.
— Alors dis-moi où est la liste.
Élodie ferma les yeux. Son esprit de copiste — ce cerveau entraîné à reproduire chaque texte à la perfection — se mit en marche. Elle avait vu la liste de Bouchard une seule fois, mais elle l'avait mémorisée. Les noms, les symboles, l'écriture tremblante et déguisée. Elle pouvait la reproduire de mémoire. Mais elle pouvait aussi la falsifier.
— Je vais te la donner, dit-elle d'une voix sourde. Mais d'abord, coupe mes liens.
— Tu es mal placée pour négocier.
— La liste est cachée à la chapelle Sainte-Anne, derrière l'autel, le quatrième carrelage en partant de la droite, sous le confessionnal abandonné. Elle est scellée dans une boîte de plomb. Si tu ne me coupes pas les liens, je ne vais pas te conduire là-bas. Et la boîte est trop lourde à soulever seule.
La femme la dévisagea longuement, pesant le risque. Élodie retenait son souffle. Cette histoire de chapelle Sainte-Anne était inventée de toutes pièces. La liste réelle était dans son manteau, à vingt centimètres de sa main droite. Si elle parvenait à la sortir et à la détruire avant qu'ils ne la fouillent, ils auraient gagné du temps.
— Détache-la, dit enfin la femme à l'un des hommes. Garde une main sur ton pistolet.
L'homme s'approcha, trancha la corde d'un coup de couteau, puis recula. Élodie se massa les poignets, testant la sensation qui revenait dans ses doigts.
— Conduis-nous, dit la femme.
— Pas comme ça. Il faut que je vérifie d'abord une chose.
— Quelle chose ?
— Que la boîte est toujours à sa place. Le dernier contact de Bouchard a pu la déplacer. Tu peux me ligoter de nouveau après.
La femme la considéra un long moment. Ses yeux gris semblaient lire dans les pensées d'Élodie, et Élodie força son visage à rester impassible, vide de toute intention.
— Très bien. Accompagne-la, dit la femme à trois de ses hommes. Mais si elle tente quoi que ce soit, tire-lui dans les genoux.
Les trois hommes entourèrent Élodie et il remontèrent l'escalier étroit. Élodie avançait d'un pas régulier, comptant les marches, mémorisant le tracé. Derrière elle, la crypte disparaissait dans l'obscurité, et avec elle Amélie et Roussel.
Dans la sacristie de la chapelle en ruine au-dessus des catacombes, la lumière du soir filtrait à travers des vitraux brisés. Élodie s'arrêta devant l'autel, feignant d'inspecter les carrelages. Ses yeux cherchaient partout une issue, une distraction, quelque chose.
Son regard tomba sur une bougie, à demi consumée, posée près du tabernacle. À côté, un gobelet d'étain contenait de l'eau bénite sale. Elle se baissa lentement, comme pour examiner les carrelages, et sa main effleura le manteau de celui qui était le plus proche d'elle. Elle sentit le renflement du portefeuille dans sa poche intérieure. Sa liste — la vraie — était encore dans son propre manteau. Le portefeuille de l'homme contenait probablement des papiers, de l'argent, n'importe quoi.
Elle se redressa, le visage déçu.
— Ce n'est pas le bon carrelage, murmura-t-elle. C'était le troisième, pas le quatrième. Bouchard devait compter différemment.
Elle fit deux pas de côté, passant derrière l'un des hommes. Le plus proche d'elle était grand, avec des mains épaisses et un regard bovin. Il la suivait sans comprendre. Un autre tenait un pistolet, mais le canon pointé vers le sol.
Élodie se baissa encore, faisant semblant d'inspecter, et au même moment elle laissa tomber son mouchoir — le faux, celui qu'elle gardait dans sa manche. L'homme au regard bovin se baissa pour le ramasser, instinct de politesse ou simple curiosité.
Elle n'attendit que ça. Un coup de genou dans son poignet, et le pistolet de l'homme de gauche claqua au sol. Elle se jeta dessus, roula sur elle-même, et se releva en brandissant l'arme, le canon braqué sur les trois hommes stupéfaits.
— Personne ne bouge, dit-elle d'une voix qu'elle réussit à garder calme malgré son cœur qui s'emballait.
L'homme au portefeuille tendit la main vers sa ceinture, cherchant son propre pistolet. Élodie tira. Le coup partit dans la voûte, faisant pleuvoir de la poussière, et l'homme se figea.
— Je ne veux pas vous tuer, dit-elle. Je veux juste passer. Je vous jure que je ne reviendrai pas.
Les trois hommes échangèrent des regards. Il le virent se dégonfler un à un, pas nécessairement convaincus, mais mesurant le rapport de forces. Élodie savait qu'ils étaient entraînés, plus forts qu'elle. Mais ils étaient surpris, et elle tenait le seul pistolet chargé entre eux.
Elle recula vers la porte, gardant l'arme levée, et sortit dans l'allée obscure, dans le dédale de ruelles qui menait vers le centre de Paris. Elle courut, le souffle court, jusqu'à un petit cimetière désaffecté, où elle se laissa tomber derrière un muret.
La liste était dans son manteau. Un rectangle de papier fin, portant une écriture codée. Le seul témoin matériel de la trahison de la confrérie.
Elle la sortit, la déplia, la relut une dernière fois. Puis elle la replia soigneusement et la glissa dans sa botte, là où ils ne penseraient pas à chercher. Elle n'irait pas à la chapelle Sainte-Anne — elle n'y avait jamais mis les pieds. Mais elle devait retourner à la crypte, sinon ils tueraient Amélie.
Elle se releva, ajusta son manteau, et reprit le chemin des catacombes, les mains tremblantes, le cœur lourd. Elle n'avait peut-être pas une arme, mais elle avait une tête pleine de textes, une mémoire infaillible, et une sœur qui aurait besoin de son courage dans quelques minutes.
Dans la crypte, la femme l'attendait, les bras croisés, un sourire de conquérante aux lèvres. Derrière elle, Amélie était toujours étendue par terre, et Roussel, les poignets encore liés, la regardait approcher.
— Je te l'avais dit, dit la femme d'une voix douce. Tu devrais me la donner.
Élodie s'arrêta au milieu de la pièce, les mains le long du corps, son visage un masque de défaite.
— Je l'ai laissée là où je t'avais dit. Le carrelage était le troisième, pas le quatrième. J'ai voulu gagner du temps. C'est ça que j'ai fait.
— Et pourquoi reviens-tu ? demanda la femme.
— Parce que tu as ma sœur. Si tu la libères, je te dis où elle est.
La femme rit, un petit rire bref, presque triste.
— Tu es une bonne menteuse, Élodie. Une excellente même. C'est ton métier, après tout : copier sans faillir. Mais je suis une excellente dénicheuse de mensonges. C'est mon métier.
Elle fit un pas en avant, trop proche, son visage à vingt centimètres de celui d'Élodie. Ses yeux gris la scrutaient.
— Tu n'as jamais rien caché à la chapelle. Et la liste, elle est toujours sur toi, n'est-ce pas ? Mon homme a senti le papier dans ta botte quand il t'a détachée.
Élodie sentit le sang quitter son visage. La femme sourit, satisfaite.
— Dans la crypte, tu m'as parlé de la boîte de plomb. Une boîte lourde, dis-tu. Mais la liste de Bouchard, je sais comment il la faisait : un carré de papier fin, plié trois fois, tenu par une épingle. Rien à voir avec une boîte de plomb.
Elle tendit la main vers la botte d'Élodie.
— Donne-la-moi, et je te promets une mort rapide, à toi et à ta sœur. Ne la donne pas, et ce sera lent.
Élodie ferma les yeux. Son cœur battait à tout rompre. Mais dans son esprit, une petite voix froide et calme lui dit : *ment*. Et son cerveau de copiste, entraîné à tracer les lettres de la République avec une exactitude implacable, se mit en marche.
— Elle n'est pas dans ma botte, dit-elle d'une voix ferme. Je l'ai recopiée de mémoire sur un morceau de papier que j'avais dans ma manche. L'original, je ne l'ai jamais vu. C'est Bouchard qui me l'a dictée.
La femme la regarda, amusée.
— Bouchard est mort avant de pouvoir te la donner. Nous avons retrouvé son corps. Personne ne l'a vu après sa perquisition.
— Ma sœur Amélie, sa cellule. Bouchard l'avait utilisée pour transmettre des messages. Il me l'a donnée à travers les barreaux le jour de son exécution. Personne n'a vu parce que personne n'a pensé à chercher dans une cellule de prisonnière.
La femme la dévisagea longuement. Élodie soutint son regard, le visage calme, respirant lentement. Elle savait que c'était un coup de dés. Mais c'était tout ce qu'elle avait.
Elle avait vu la liste de Bouchard exactement une fois, lorsqu'il la lui avait montrée avant de mourir. Elle avait été rapide, précise, avec des noms en code et des symboles tracés à l'encre violette. Elle pouvait la reproduire de mémoire, sur n'importe quel papier, avec n'importe quelle encre.
Elle avait passé la dernière année à copier des listes d'aristocrates condamnés. Elle savait faire une liste convaincante. Elle allait faire une liste fausse.
Mais pour gagner du temps, il fallait qu'ils la laissent l'écrire. Elle chercha du regard une plume ou un morceau de charbon, une surface plane.
— Laisse-moi écrire, dit-elle. Donne-moi un papier et une plume, et je te la copie telle que Bouchard l'avait écrite. Pas de fautes. Chaque symbole exact. Je suis une copiste, c'est mon métier.
La femme la regarda dans les yeux. Elle vit quelque chose, là, dans le fond gris du regard d'Élodie : une lueur presque imperceptible de contradiction, mais elle l'attribua à la peur. Dans la pénombre de la crypte, elle voyait une jeune femme à genoux, seule et désarmée, qui n'avait plus d'autre pouvoir que sa mémoire.
Elle fit un signe. L'un des hommes tendit à Élodie un morceau de papier froissé et un bout de mine de plomb.
Élodie s'installa contre le mur, les doigts tremblants, le visage penché. Elle commença à tracer des lettres. Lentes, maladroites au début, puis de plus en plus sûres. Elle écrivait des noms inexacts, des symboles inventés, des codes inventés. Elle déformait les titres, déplaçait les dates, brouillait les hiérarchies. Une minute passa, puis deux, puis cinq.
Amélie, étendue non loin d'elle, la regardait écrire, les yeux grands ouverts. Il y avait une question muette dans son regard.
Élodie releva la tête. Elle ne regarda pas la femme. Elle regarda Amélie.
Elle écrivit la dernière ligne, puis elle tendit le papier d'une main ferme.
La femme le saisit, le parcourut rapidement, puis son visage se durcit.
— C'est une copie parfaite de ce que Bouchard t'a donné ?
— Oui.
La femme approcha le papier de la bougie, l'examinant à la lumière. Élodie retenait son souffle. Le destin de son petit cercle penchait sur le bout d'une plume et la bonne volonté d'une femme qui n'était rien de plus qu'une copiste, une parmi des milliers, que la république avait jetée de côté.
La femme plia les lèvres en une fine moue. Ses doigts se refermèrent sur le papier, le glissant dans sa poche.
— Bien, dit-elle. Tu as un talent incontestable. Dommage que
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.