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L'Encre de la Guillotine

Lire le chapitre 9: The Morning Roll Call

L’aube n’était pas encore levée quand les clés ont commencé à claquer dans les serrures du couloir des condamnés. Élodie se tenait dans l’encoignure du réfectoire vide, les mains plaquées contre le mur de pierre froide. De là, elle pouvait voir la porte de la cellule d’Amélie — la cellule où sa sœur attendait, seule, depuis trois jours.

Les pas des gardes résonnaient, lourds, réguliers. Elle compta. Un, deux, trois. Le sergent portait la lanterne, la liste de parchemin roulée sous le bras. Derrière lui, deux soldats en armes. Personne d’autre. Pas de Roussel.

Le sergent s’arrêta devant la cellule. Il déroula la liste. Sa voix, éraillée par le tabac et l’alcool, appela :

— Xavier Gérard. Cellule dix-sept.

Un silence. Élodie retint son souffle, les ongles enfoncés dans ses paumes. Dans la cellule voisine, une femme se mit à pleurer. Mais dans la cellule dix-sept, rien. Aucune voix. Aucune protestation. Puis le grincement de la serrure, le bruit de la porte qui s’ouvrait, et un garde qui entra.

Elle entendit un cliquetis de chaînes, puis la voix sourde de l’autre soldat :

— Elle ne bouge pas. Elle tremble.

Le sergent grogna :

— Ben réveille-la. Faut pas être en retard à la fête.

Élodie ferma les yeux une seconde. Le nom avait été lu. Gérard, pas Moreau. Le nom d’un mort, d’un homme mort depuis trois jours, dont le corps attendait encore à la morgue dans une boîte de pin mal rabotée. Et dans la cellule dix-sept, sa sœur — vivante, tremblante, terrifiée — allait sortir enchaînée sous ce nom.

La porte se referma. Les pas repartirent dans l’autre sens. Élodie compta les secondes, les battements de son cœur contre ses côtes. Elle voulait courir, voir Amélie une dernière fois, lui dire quelque chose — quoi ? Qu’elle l’aimait ? Que tout irait bien, ce qui était un mensonge ? Qu’elle avait fait ce qu’elle avait pu, même si ce qu’elle avait fait était un crime ?

Elle resta immobile jusqu’à ce que le couloir redevienne silencieux. Puis elle s’avança, les jambes flageolantes, jusqu’à la grille qui donnait sur la cour intérieure.

Elle les vit sortir. Le soleil se levait à peine, un filet orange au-dessus des toits. Les condamnés marchaient en file, six ou sept, des silhouettes grises dans le brouillard. Amélie était la troisième — petite, les épaules rentrées, ses cheveux blonds coupés courts comme on les rasait aux prisonnières. La robe de bure qu’elle portait était trop large.

Élodie plaqua sa main sur sa bouche. Elle vit les yeux d’Amélie se lever, chercher quelque chose — une dernière chose à quoi se raccrocher. Leurs regards se croisèrent.

Pendant une fraction de seconde, Élodie vit la terreur absolue dans les yeux de sa sœur. Puis elle vit quelque chose d’autre, quelque chose qu’elle ne savait pas nommer. De la confusion ? De l’espoir ? Amélie ouvrit la bouche, mais les gardes la poussèrent, et le convoi passa sous le porche.

Élodie s’effondra contre le mur, les genoux enfin lâchés. Elle haletait, le visage dans les mains. Des larmes coulaient entre ses doigts, mais elle riait — un rire silencieux, hystérique, presque douloureux.

Xavier Gérard. Le mort s’appelait Xavier Gérard. Et Xavier Gérard allait passer sous la lame à la place de Marguerite-Amélie Moreau.

Elle resta là longtemps, jusqu’à ce que le bruit de la foule au loin — la foule qui se pressait place de la Révolution pour le spectacle — s’estompe dans le silence de la prison.

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À dix heures, elle était à son bureau au Tribunal, la plume dans la main, les doigts encore tachés d’encre de la veille. Ses mains tremblaient légèrement. Elle les posa à plat sur la table pour les stabiliser.

Roussel entra par la porte du fond, sans un regard pour elle. Il portait une pile de registres, qu’il déposa sur le comptoir du greffier sans dire un mot. Sa mâchoire était serrée, ses yeux cernés comme s’il n’avait pas dormi.

Élodie ouvrit la bouche pour lui parler, le remercier, lui demander — quoi ? Mais un huissier entra à ce moment-là, un homme maigre aux lunettes rondes qui s’appelait Joly.

— Mademoiselle Moreau, dit-il en déposant une liasse de papiers sur son bureau. Voici les listes à copier pour l’audience de demain. Et…

Il hésita, puis ajouta, en baissant la voix :

— On m’a informé qu’un prisonnier s’est évadé cette nuit. Vous devrez ajouter ceci à la liste des recherches.

Élodie sentit son sang se glacer. Elle prit la feuille qu’il lui tendait, les yeux rivés sur le texte officiel.

*AVIS DE RECHERCHE*

*Par ordre du Comité de salut public, tout citoyen est tenu de signaler toute information concernant la disparition du prisonnier XAVIER GÉRARD, écroué le…*

Non. Non, non, non.

Elle leva les yeux vers Joly, la gorge sèche :

— Xavier Gérard ? Mais il a été… il était sur la liste des exécutions de ce matin.

Joly haussa les épaules :

— C’est bien ce qu’on dit. Les gardes l’ont sorti de sa cellule à l’aube, mais sa dépouille n’a jamais été réclamée à la morgue. Certains disent qu’il a réussi à s’enfuir pendant le transfert. Le tribunal veut une enquête.

Elle fixa la feuille, les lettres qui continuaient à danser devant ses yeux.

*…Écroué le 3 frimaire pour conspiration contre la République.*

Mais c’était faux. Gérard était mort à la Conciergerie, trois jours avant d’être inscrit sur la liste. Élodie avait vu son corps à la morgue, froid, raide, l’empreinte de la corde encore autour du cou. Elle avait signé sa déclaration de décès de sa propre main, avec l’encre de Roussel.

Alors pourquoi… pourquoi le tribunal affirmait-il que le prisonnier s’était évadé ?

Elle retourna la feuille. Au bas, une signature qu’elle reconnut sans peine : *Greffier adjoint, P. Bouchard.*

Bouchard avait signé l’avis de recherche.

Bouchard savait. Il savait que Gérard était mort. Il avait lui-même inscrit le nom sur la liste quand elle lui avait demandé, la veille, dans son bureau. Et maintenant, il faisait courir le bruit que le prisonnier s’était échappé — un crime bien plus grave qu’une exécution. Un crime qui justifiait une enquête. Une enquête qui allait fouiller la morgue, les registres, l’encre, les signatures.

Elle sentit le papier trembler entre ses doigts. Joly la regardait, la tête inclinée :

— Ça va, Mademoiselle Moreau ? Vous êtes bien pâle.

Elle avala, força un sourire :

— La nuit a été courte. Je copie ces listes tout de suite.

Il hocha la tête et sortit. Dès qu’il fut hors de vue, elle se tourna vers le comptoir du greffier. Mais Roussel avait disparu. Le comptoir était vide, les registres posés là où il les avait laissés, la page encore ouverte au registre des transferts de la nuit.

La page était arrachée.

La page où ils avaient inscrit le faux transfert de Gérard — arrachée, plus que déchirée, nette, comme si quelqu’un l’avait découpée avec une lame.

Le fragment de liste qu’elle avait caché dans sa robe pesait soudain comme une pierre contre sa poitrine. Elle n’osait plus bouger, plus respirer. Quelque part, entre cette nuit et cette heure, quelqu’un avait découvert le mensonge — et décidé de ne pas le laisser exister. Et ce quelqu’un avait signé l’avis de recherche de sa propre main.

Bouchard.

Ou Roussel.

Ou les deux.

Elle posa la plume, mais elle ne put pas la lâcher. Ses doigts se refermaient dessus comme sur une arme.

Là-bas, quelque part dans la ville, sa sœur était vivante. Ici, dans ce bureau, quelqu’un faisait tout pour qu’elle ne le reste pas.