L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 8: The Night Shift
La première clé grinça dans la serrure de la porte du greffe avec un bruit qui lui parut aussi tonitruant qu'un coup de canon. Élodie retint son souffle, figée dans l'obscurité du corridor, les doigts crispés autour du trousseau que Bouchard lui avait remis.
Rien. Aucun pas. Aucune voix.
Elle poussa la porte et se glissa à l'intérieur. L'odeur d'encre et de papier moisi l'enveloppa comme un linceul. La lune, presque pleine, filtrait à travers les hautes fenêtres et découpait des rectangles d'argent sur le sol de pierre. Les registres s'alignaient le long des murs, dos sombres et anonymes, chacun contenant des centaines de destins scellés à l'encre officielle.
Son encre. Celle qu'elle avait volée à la plume de Roussel. Celle qui coulait comme du sang séché.
Élodie posa sa lanterne sourde sur le pupitre du greffier et déplia la liste d'exécution de l'aube. Ses yeux coururent sur les noms — des inconnus, des visages jamais vus, des vies qui s'éteindraient avant le lever du soleil. Et tout en bas, presque en post-scriptum, comme une signature malgré elle :
MOREAU, Élodie.
Son propre nom. Écrit par une main inconnue, dans une encre qu'elle reconnaissait — celle du matin, fraîchement posée. Quelqu'un avait voulu la remplacer par sa sœur avant même qu'elle n'agisse.
Le souffle court, elle tira de sa poche le certificat de décès de Xavier Gérard, ce mort dont l'identité n'avait jamais été enregistrée. Bouchard lui avait appris son existence ; Roussel lui avait donné les moyens. Il ne lui restait plus qu'à commettre l'irréparable.
Sa main trembla.
Elle pensa à Amélie dans sa cellule solitaire, à la façon dont ses doigts osseux s'étaient refermés sur les siens à travers la grille. À son regard qui cherchait encore une sœur capable de la sauver. Cette sœur-là était morte il y a trois semaines, étranglée par la peur dans un couloir du Tribunal. Ce qui restait n'était qu'un instrument de précision.
Élodie choisit une plume fine, celle du greffier adjoint, et trempa la pointe dans l'encre qu'elle avait volée. La couleur correspondait parfaitement — un noir profond, légèrement violacé sous la lumière de la lanterne.
Le papier était fin, presque translucide. Il suffirait de bien gratter.
Elle aligna la pointe de la plume au-dessus du M de MOREAU. Une seule lettre à transformer, puis une seconde, puis tout le nom — et l'identité entière basculerait. GÉRARD, Xavier. Un homme mort il y a trois jours, dont le corps attendait au dépôt de la morgue, prêt à prendre la place d'une femme vivante.
Mais ce serait long. Trop long.
Au-dessus du nom, la mention de la cellule — CH.9, solitaire, aile nord — était inscrite à l'encre du matin. Si elle changeait le nom sans changer la cellule, quelqu'un pourrait vérifier. Les gardiens savaient qui dormait où. Elle devrait aussi modifier l'heure d'extraction, le motif de la condamnation, le numéro du dossier.
Tout devait être parfait dans son imperfection.
Elle gratta la première lettre.
L'aiguille fine arracha la fibre du papier avec un bruit de soie déchirée. La lettre M disparut, ne laissant qu'une trace laiteuse presque invisible. Élodie souffla les copeaux microscopiques, puis appliqua une goutte d'encre sur la zone grattée. Le liquide s'étala une fraction de seconde avant qu'elle ne le guide du bout de la plume.
G.
Elle retint son souffle. La lettre était légèrement baveuse, mais l'encre officielle avait cette qualité paradoxale de sécher en une texture granuleuse qui masquait les imperfections. En quelques minutes, plus personne ne pourrait dire qu'elle était venue.
O.
Elle travailla ainsi pendant une heure, lettre après lettre, grattant, encrant, laissant sécher, recommençant. Ses doigts étaient tachés, sa nuque raide, la bouche sèche. Dans le silence du greffe, chaque frottement de la plume semblait un cri.
À l'aube de la lettre E, presque achevée dans le nom ORÉ, elle entendit un pas derrière elle.
Élodie se figea, la plume suspendue au-dessus du papier, le cœur cognant si fort qu'elle crut qu'il allait traverser ses côtes et tomber sur le pupitre.
— Vous avez une heure encore.
La voix de Roussel était basse, presque tendre. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, son manteau de garde encore humide de la nuit, son visage marqué par les ombres de la lanterne.
Élodie ne bougea pas.
— Vous saviez que je viendrais.
— Évidemment. Qui d'autre aurait emprunté le trousseau de Bouchard ? Personne ne connaît cette porte, à part moi et le concierge aveugle qui ne la ferme jamais vraiment.
Il s'approcha, contourna le pupitre, jeta un coup d'œil à la liste.
— Ils ont mis votre nom. Vous l'avez vu.
— Oui.
— C'est finement fait. L'encre est récente, le grattage presque parfait. Un travail de greffier, pas de gardien. Quelqu'un veut vous éliminer avant même que vous n'ayez pu agir.
Le souffle d'Élodie se coinça.
— Qui ?
Roussel haussa les épaules.
— Quelqu'un qui vous a identifiée. Quelqu'un qui sait que vous travaillez au Tribunal, que vous avez une sœur au secret, que vous avez accès aux registres. Quelqu'un qui a peu de scrupules et beaucoup d'encre.
Il désigna la liste d'un geste du menton.
— Continuez. Mais faites vite.
— Je ne peux pas finir à temps. Le nom est trop long, le grattage trop minutieux. Il faudrait une heure de plus pour le transformer en Gérard.
Roussel sourit — un sourire mince qui ne touchait pas ses yeux.
— C'est là que je viens.
Il s'approcha d'une étagère latérale, fit courir ses doigts sur les dos des registres, puis en tira un assez épais, couvert de poussière. Il l'ouvrit à une page marquée d'un signet de cuir et la posa à côté de la liste.
— Le registre des transferts de prison. Toutes les mutations ne sont pas notées sur les listes d'exécution. Les noms se croisent, se corrigent, se déplacent. Un gardien maladroit a déchiré une page hier — la page qui contient vos deux noms.
Il déchira proprement une page intermédiaire du registre, la fit glisser sous la liste, puis prit un couteau dans sa poche.
— Recopiez votre travail sur cette page. Je réparerai la déchirure en collant le propre nom par-dessus.
Élodie comprit soudain.
— Vous voulez qu'on efface ma présence ici.
— Je veux qu'on efface la nécessité de votre passage. Si le nom de Gérard figure sur le registre des transferts, avec une note indiquant qu'il a été placé dans la cellule CH.9 cette nuit, alors la liste d'exécution de l'aube le montrera sortant de sa cellule habituelle — et Amélie Moreau ne sera jamais là pour répondre à sa place.
Il se pencha, une expression étrange sur son visage éclairé par le reflet de l'encre.
— Mais il faut le faire maintenant. Dans dix minutes, je passe ma ronde dans l'aile principale. Dans trente, le greffier de nuit entre en poste. Vous n'avez pas le temps de tout réécrire deux fois.
Élodie considéra la tâche. Sur la page vierge du registre, elle devait recréer la liste d'exécution avec le nom de Gérard — mais cette version porterait aussi une date antérieure, une cellule différente, un ensemble de détails qui contrediraient sa copie si jamais quelqu'un les confrontait.
Ou bien... elle pouvait faire mieux.
Elle prit le registre des transferts et le posa sur la liste d'exécution. Puis elle saisit le couteau de Roussel et trancha une fine lamelle du papier de la liste, à l'emplacement de son nom. Un découpage irrégulier, simulant l'arrachage accidentel, retira le bloc entier de l'inscription — lettre par lettre, nom complet, cellule sinistrée et condamnation.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Je répare votre déchirure. Réellement.
Elle glissa le fragment découpé dans le registre des transferts, puis froissa une autre page pour en détacher le bord, qu'elle colla sur la zone de la liste avec de la colle de farine qu'elle sortit de sa poche.
Il lui fallut quatre minutes.
Quand elle recula, la liste d'exécution ne portait plus aucun nom Moreau. À sa place, une tache baveuse de colle et une cicatrice de papier frais. Le registre des transferts, en revanche, portait maintenant un fragment légitime — un nom gratté et réencré qui disait GÉRARD, Xavier, cellule CH.9, transfert de la prison du Temple, exécution à l'aube.
Roussel la regarda longuement.
— Vous êtes plus dangereuse que vous n'en avez l'air.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
Il ramassa le registre, jeta un regard vers la fenêtre où le ciel commençait à pâlir. Une heure encore, peut-être moins.
— Écoutez-moi. Je vais étendre le registre sur la table du greffier de nuit pour qu'il le voie, qu'il le croie authentique. Mais vous — vous ne ferez confiance à personne, pas même à moi, pas même à Bouchard. Celui qui vous a mis sur la liste sait que vous êtes là. Si vous sortez trop tôt, il vous attendra.
Élodie se releva, remballa son encre et sa plume, cacha la liste copiée dans son corsage.
— Et Amélie ?
— Elle sortira quand les gardiens viendront chercher Gérard. Le plan fonctionnera, si personne ne regarde trop attentivement.
— Et si quelqu'un regarde ?
Roussel eut un sourire qui ne ressemblait à rien d'humain.
— Alors il verra ce que j'ai vu : une femme morte sur la liste, une femme vivante dans les registres, et un gardien qui n'a jamais été là.
Il ouvrit la porte du greffe.
— Allez. Et ne revenez jamais.
Élodie s'engouffra dans le corridor sombre, son cœur battant contre la feuille de papier qui lui brûlait la poitrine. Derrière elle, la porte se referma dans un claquement sourd.
Elle n'avait parcouru que dix mètres quand elle entendit un autre bruit — des pas, rapides et réguliers, qui approchaient par le fond du couloir.
Elle se plaqua contre le mur, priant que l'obscurité l'avale.
Le pas passa devant elle sans ralentir — un homme en manteau civil, de petite taille, portant un chapeau à larges bords qui dissimulait ses traits. Il marchait vers la porte du greffe, portait un trousseau, et sifflait une chanson de rue qu'elle avait entendue une seule fois auparavant.
Dans le bureau de Lebrun, quand elle avait interrogé le greffier sur les visites nocturnes.
Le mystérieux visiteur.
Il allait entrer dans le greffe, trouver Roussel — ou pire, trouver les registres et les déchirures que Roussel n'avait pas encore eu le temps de dissimuler.
Élodie retint un cri, mais son cœur, lui, hurlait déjà.