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L'Encre de Saint-Guy

Lire le chapitre 1: The First Stroke

L’encre sèche lentement sur le parchemin, et la plume de Brother Thomas glisse avec une régularité de métronome. Il copie un traité sur les humeurs, un texte qu’il connaît par cœur, mais dont chaque lettre doit être parfaite. Les doigts tachés, le dos courbé, il est seul dans le scriptorium à cette heure-là. Les autres frères sont aux champs ou en prière. Le silence est si profond qu’il entend le frottement de sa propre plume, et le léger crépitement de la bougie qui vacille.

C’est alors qu’un cri déchire l’air.

Un cri de femme, non – un cri d’homme, mais si aigu qu’il semble arraché d’une gorge sans air. Thomas lève la tête, la plume suspendue. Un instant, il se demande si ce n’est pas un animal, un cerf blessé dans la forêt proche. Mais non. C’est humain. C’est proche.

Il se lève, renverse la corne d’encre. Le liquide noir s’étale sur le pupitre, mais il n’y prête pas attention. Le cri n’a pas cessé – il s’est transformé en un râle, un gargouillis qui vient du cloître. Thomas pousse la porte lourde et se retrouve dans la galerie.

L’air est froid, chargé d’une odeur de pierre mouillée et d’herbe. Le cloître est vide de monde, mais au centre, près du puits, une forme est affalée sur les pavés. Roulée sur elle-même, dans une position impossible, comme un linge tordu.

Thomas court. Ses sandales claquent sur la pierre. Le râle cesse quand il arrive à trois pas.

C’est Brother William. William, le frère le plus jeune de la communauté, à peine vingt ans, chargé du jardin et de la distillation des simples. Il est allongé sur le dos dans une position tordue, le bras droit tordu sous lui, la tête renversée en arrière. Son visage – Dieu tout-puissant – son visage est un masque de terreur figée. Les yeux ouverts, mais vides, le blanc laiteux. La bouche béante, comme celui qui a voulu crier toute sa vie d’un seul coup. Et la langue – Thomas détourne les yeux. Il a vu des morts. Il en a vu à l’infirmerie, des vieillards et des enfants. Mais jamais une mort comme celle-ci. Une mort qui a laissé des marques, des griffures. Sur son cou. Sur ses mains.

Sur sa main droite, ouverte vers le ciel, d’un blanc cireux, il y a une marque. Noire. Petite. Rond et nette au centre, puis s’effilochant comme des rayons. Une marque qui n’est pas une blessure, pas une ecchymose. On dirait… on dirait une tache d’encre. Mais l’encre ne pénètre pas la peau comme ça, ne trace pas des cercles parfaits. On dirait une empreinte, comme si quelqu’un avait pressé un sceau sur la chair.

Thomas se penche. Il n’ose pas toucher. Mais il regarde de près, très près. La marque est noire, presque verdâtre sous une certaine lumière. Et autour, la peau est légèrement enflée, d’un rouge tirant sur le brun.

« Mon Dieu », murmure une voix dans son dos. Thomas se retourne. C’est Brother Mark, essoufflé, blanc comme un linge. Son visage rond, d’habitude rubicond, semble tiré. « Thomas… j’ai entendu le cri. Les frères aux champs… William devait être au jardin, et puis j’ai entendu ce cri… » Mark s’approche, voit le corps, fait un pas en arrière. « Par la Sainte Vierge. Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est William », dit Thomas, la voix plus calme qu’il ne le pensait. « Il est mort. »

« Mort ? Mais… il avait vingt ans. Il était robuste. Hier il portait des sacs de grains comme un mulet. » Mark se signe, puis se penche à son tour. « C’est quoi, cette chose sur sa main ? On dirait du charbon. »

« Je ne sais pas. »

« Il a dû boire de l’eau du puits. Ou manger une racine vénéneuse. Tu sais comment il était, il goûtait tout ce qu’il trouvait dans le jardin. »

« Je sais. » Mais Thomas n’en est pas sûr. Il observe la position du corps, les griffures, le visage. Il y a quelque chose de théâtral dans cette mort. Comme si quelqu’un avait voulu qu’elle soit spectaculaire. Le cri, d’abord. Ce n’était pas un cri de douleur, Thomas en est presque certain. Il n’a entendu ce genre de cri qu’une seule fois, il y a des années, quand un pèlerin avait été mordu par une vipère au bord de la route : un cri de terreur, pas de souffrance.

Les pas pressés se font entendre, plusieurs paires de chaussures. La porte du réfectoire s’ouvre, et l’abbé Guillaume sort, suivi de deux serviteurs et du frère portier. L’abbé est un homme grand, sec, avec des yeux d’un bleu pâle qui semblent toujours vous juger. Il s’arrête à quelques pas, examine le corps de William, puis lève la tête vers les cieux.

« Ainsi, le Seigneur a parlé. »

La voix de l’abbé est calme, sans émotion. Thomas se tourne vers lui. « Mon père, je crois que Brother William a été… »

« Frappé », l’interrompt l’abbé. Il fait un pas, contourne le corps sans le toucher. « Frappé par la main de Dieu. Ça devait arriver. »

Thomas fronce les sourcils. « Mon père, qu’est-ce que vous voulez dire par là ? »

L’abbé Guillaume ne le regarde pas. Il contemple le corps, puis le ciel, puis la marque sur la main. Sa bouche se pince. « William était un pécheur. Il avait un esprit de rébellion. Je l’ai surpris, à plusieurs reprises, à lire des livres que je lui avais interdit de toucher. Des livres impies, des secrets de la nature qui ne sont pas faits pour des yeux de moine. »

Thomas sent son cœur se serrer. Lui-même, il a copié des livres interdits. « Ce n’est pas une raison pour… »

« Pour être puni ? » L’abbé le dévisage enfin. Le regard est dur, brillant. « Tu as vu la marque, n’est-ce pas, Brother Thomas ? La marque sur sa main. C’est la marque des damnés. Le signe du châtiment divin. Les Écritures sont claires : Dieu frappe ceux qui œuvrent le mal en secret. »

« La marque ressemble à une empreinte, mon père. Comme si on avait apposé un sceau. »

« Un sceau céleste », dit l’abbé. Et il se tourne vers les moines qui s’agglutinent maintenant, attirés par le bruit. « Frères ! » Sa voix porte, forte et claire, dans le cloître maintenant plein d’hommes en robe. « Un drame vient de frapper notre communauté. Notre frère William est mort. Non par accident, non par maladie. Il a été frappé par la main de Dieu pour avoir défié l’ordre de notre maison. Que ceux qui parmi vous portent des pensées impies, des livres interdits, des curiosités profanes, tremblent. Car la même main qui a frappé votre frère peut vous frapper à votre tour. »

Un murmure parcourt les moines. Certains se signent. Quelques-uns pâlissent. Thomas voit Brother Mark baisser les yeux, puis les relever vers lui. Un regard de complicité, de peur.

L’abbé se tourne vers Thomas. « Brother Thomas. Tu es notre copiste, notre homme du livre. Tu noteras la date et la cause du décès dans les registres. » Il fait une pause. « Tu noteras la cause exacte. Sois précis. »

Thomas sait ce que cela veut dire. Il doit écrire : « Frappé par la main de Dieu. » Pas par poison. Pas par une attaque. Pas par autre chose. La parole de l’abbé est la loi dans cette abbaye, et le registre est la parole de l’abbé pour l’éternité.

« Oui, mon père », dit Thomas. Mais sa voix sonne creux.

L’abbé hoche la tête et repart vers le réfectoire, laissant le corps de William sur les pavés, où personne n’ose le toucher. Les moines se dispersent lentement, certains avec soulagement, d’autres avec effroi. Mark reste près de Thomas.

« Thomas », murmure-t-il. « Cette marque… c’est pas un sceau. C’est pas la main de Dieu. Je l’ai vue, moi, des marques de ce genre, sur des mains d’ouvriers qui travaillent dans la teinture. »

Thomas se penche à nouveau sur le corps, et cette fois, il prend la main de William dans la sienne. La peau est froide, raide. La marque est plus nette de près, les bords sombres, le centre légèrement en relief. Il approche le nez. Une odeur légère, irritante. Ce n’est pas l’encre. C’est autre chose. Une odeur de métal chaud, de vin suri, mais plus âcre.

« La main de Dieu ne sent pas le vitriol », dit Thomas à voix basse.

Mark écarquille les yeux. « Tu penses que c’est… une personne ? Un frère ? »

« Je ne sais pas encore. Mais l’abbé est pressé de fermer cette affaire. Et une affaire qu’on ferme trop vite, c’est une affaire qui a quelque chose à cacher. »

Il regarde la marque. Puis le visage de William. Puis les fenêtres du réfectoire, où l’on devine l’abbé qui parle à un serviteur, gesticulant.

Thomas se relève, époussette ses vêtements. Il a une lumière derrière le front, une question à creuser. « Mark », dit-il. « Qui avait l’autorité pour interdire des livres à William ? »

« Personne, il est au jardin. »

« Non. Je parle du jardin, justement. Qui autorise ce qui y pousse, ce qui ne peut pas y pousser ? Et si quelqu’un a voulu que William disparaisse… le jardin est le premier endroit où l’on regarde. »

Thomas regarde ses propres doigts, tachés d’encre Noire. Et puis il repense à la marque, parfaite, nette, comme une signature.

Ce soir, à l’heure de complies, il ira dans le jardin. Et il cherchera ce que William cultivait – ou ce que l’on faisait pousser dans son coin sans son consentement.