L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 2: A Question of Poison
Le frottement de la plume sur le parchemin était le seul son dans le scriptorium, un grattement sec et régulier qui semblait battre la mesure du temps. Frère Thomas leva les yeux de sa copie des *Canons de la Médecine* d'Avicenne, les doigts tachés d'encre, et les posa sur le visage fermé du père abbé.
« Vous voulez que je consigne la mort de Frère Guillaume comme un châtiment divin. »
Ce n'était pas une question. Le père abbé, assis en face de lui, les mains croisées sur sa lourde table de chêne, hocha la tête avec une lenteur étudiée.
« Le sceau de la colère de Dieu est sur sa main, Thomas. Il est écrit que nous devons témoigner de ses voies, pas les sonder. »
Thomas acquiesça, baissa les yeux, et dit : « Bien sûr, mon père. Je rédigerai l'entrée. »
Mais il n'avait pas bougé. Il fixait la table, revoyant la scène du cloître – le corps de Guillaume, les yeux révulsés, la main droite crispée comme une serre, et cette marque, une brûlure irrégulière qui dessinait presque un cercle, une croix, quelque chose de trop net pour être le hasard d'un feu céleste.
« Mon père », dit-il doucement, « puis-je examiner le corps une dernière fois ? Pour les besoins de la description précise ? »
L'abbé haussa un sourcil, mais un novice appela son attention depuis le fond de la pièce, une question sur les provisions d'huile pour les lampes. L'abbé se leva avec un soupir agacé, lança un regard vers Thomas et dit : « Fais ce que tu dois, mais sois bref. Le frère fossoyeur prépare la terre. »
Thomas ne perdit pas un instant. Il se rendit à la chapelle latérale où l'on avait déposé Guillaume en attendant l'inhumation, le corps couvert d'un drap grossier. L'air y était froid, chargé de l'odeur de cire et d'herbes sèches que les frères avaient disposées pour masquer la putréfaction naissante.
Il tira le drap. Le visage de Guillaume était paisible, trop paisible. Un homme foudroyé par la colère divine ne devrait-il pas porter la marque de la terreur ? Mais il y avait quelque chose dans la bouche entrouverte, un léger gonflement de la langue, une pâleur de la peau qui n'était pas naturelle.
Thomas prit la main droite du mort. La brûlure était là, noire et craquelée, mais il l'avait déjà observée la veille. Ce qui attira son attention maintenant, c'était autre chose. Les ongles des autres doigts – ceux que la brûlure n'avait pas touchés – étaient noircis. Pas d'encre, non. Une teinte bleuâtre, enfoncée sous la cuticule, comme un gant invisible de suie.
Il se pencha, le cœur battant. Il avait lu un passage, griffonné en marge d'un manuscrit de Salerne, une description d'une substance extraite d'une plante des marais, qu'on appelait *l'herbe des pendus*, ou parfois *la main noire*. Elle n'était pas mortelle en soi. Mais mélangée à certaines cendres de saule, elle devenait un poison violent qui paralysait la respiration sans laisser de trace, à part ces marques noirâtres sur les doigts de la victime, là où la substance avait été manipulée.
Guillaume avait-il préparé ce poison lui-même ? Non – un homme ne prépare pas un poison pour se l'ingérer volontairement. À moins qu'il n'ait été forcé, ou trompé. La brûlure, la marque, avait été faite après coup – pour simuler le sceau divin. Quelqu'un avait trouvé Guillaume mort ou agonisant et avait appliqué du fer rouge sur sa peau pour détourner les regards.
Thomas recouvrit le corps avec précaution, le drap retombant avec un froissement doux. Il sortit de la chapelle, l'esprit en ébullition, remonta la nef vers la lumière du matin qui tombait par les fenêtres hautes, et croisa Frère Marc qui sortait du jardin, une serpe à la main, une motte de terre collée à sa bure.
« Thomas », dit Marc en s'arrêtant, les yeux plissés. « Tu as cette expression. Celle que tu prends quand tu as trouvé un problème dans un texte que personne d'autre ne voit. »
Thomas jeta un regard autour d'eux. Le cloître était presque vide, un novice lavait le pavement près de la fontaine, deux anciens discutaient à voix basse près du réfectoire.
« Suis-moi. »
Il entraîna Marc dans une cellule vide, celle d'un frère récemment décédé, et ferma la porte. Le rayon de soleil entrait par une petite fenêtre, éclairant la poussière en suspension.
« Tu te souviens de la marque sur la main de Guillaume ? »
Marc croisa les bras. « Comment l'oublier. Tu m'as montré. J'ai dit ce que je pensais – ça ressemble à ceux qui manipulent des teintures, du coup de la couleur. »
« Exactement », dit Thomas en faisant les cent pas dans l'espace étroit. « La teinture bleue, celle qu'on extrait des baies de morelle. Mais les ongles de Guillaume, Marc – ils sont noirs sous la peau. Tu as déjà vu ça chez un teinturier. Pas sur la surface, mais sous le repli de l'ongle. »
Marc se tut un instant. Son visage brun et buriné se plissa. Puis il dit, à voix basse : « La poudre de la mort douce. Je l'ai vue une fois, à la foire. Un colporteur vendait des remèdes, et un homme – un rival – est mort la semaine suivante. On l'a porté sur un brancard, les mains aussi blanches que la neige d'un côté, les doigts qui ne voulaient pas s'ouvrir. Mais ce qui m'a marqué, c'est que les marchands ont refusé son corps. Aucun embaumeur n'a voulu le toucher sans gants. Ils ont dit qu'il avait manipulé l'herbe qui rend la peau noire de l'intérieur. »
Thomas s'arrêta, fixant son ami. « Qui savait que Guillaume travaillait une telle chose ? »
Marc haussa les épaules, un mouvement qui semblait dire tout et rien. « Guillaume venait au jardin tous les jours. Il cultivait ses herbes près du mur, sous le grand noyer. Je l'ai surpris à plusieurs reprises en train de biner entre les pieds de morelle. Je pensais qu'il faisait des observations, comme toi avec tes livres. Mais aussi – » Il hésita.
« Quoi ? »
« Il parlait à voix basse avec le frère trésorier. Deux, trois fois. Le trésorier rêve d'argent, Thomas. Il voudrait agrandir le domaine de l'abbaye, vendre des terres qui ne nous appartiennent pas entièrement. »
Cette information s'installa en Thomas comme une pierre dans une eau claire. Guillaume, copiste d'actes. Guillaume, jardinier. Guillaume mort avec les doigts noirs et une marque de fer rouge. Et le trésorier, qui voulait des terres.
« Marc », dit-il, posant la main sur l'épaule de son ami, « je vais rédiger l'entrée que l'abbé veut. Mais je veux aussi examiner la cellule de Guillaume. En silence. Aide-moi à faire diversion si on me demande. »
Marc le fixa un long moment. Puis il sourit – un sourire mince de paysan qui en a vu d'autres – et dit : « Je dirai que tu es malade et que tu te reposes à l'infirmerie. Ça te laisse deux heures. »
« Merci. »
Thomas ouvrit la porte de la cellule, mais Marc le retint par le bras.
« Thomas – si l'abbé est mêlé à ça, tu joues avec plus que ta place au scriptorium. Tu joues avec ton râtelier de pain et peut-être ta langue. »
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il regarda la lumière dorée qui tombait dans le cloître, le vert vif des plantes de Guillaume contre le mur de pierre, la porte de la bibliothèque entrouverte au loin.
« La vérité sera ma langue », dit-il simplement. « Et si elle me coûte, elle aura au moins servi à Guillaume. »
Il sortit dans le cloître. Il marcha vers l'aile des dortoirs, son cœur battant une cadence plus rapide que celle de ses pas. Sa main trouva la poignée de la cellule de Guillaume, la souleva doucement – elle céda sans résistance, comme si on l'attendait.
L'odeur d'encre et d'herbes le frappa au visage. Un bureau poussiéreux, un lit étroit, un coffre en bois. Et sur le bureau, à moitié caché sous un parchemin de la charte de l'abbaye, scintillant comme un miroir d'encre, un fragment de papier déchiré portant encore quelques lignes de recette, avec au coin un petit dessin, la silhouette d'une plante à baies noires.
Il tendit la main. Il n'entendit pas le bruit derrière lui. Mais il sentit un courant d'air froid, et il se retourna trop tard.
La porte se referma. La clé tourna dans la serrure. Une voix étouffée, presque un murmure, à travers le bois : « Certaines choses ne doivent pas être écrites, frère. »
Puis des pas qui s'éloignent, parfaitement calmes. Le parchemin de la recette resta dans la pénombre, à un doigt de sa main, hors d'atteinte. Et pour la première fois de sa vie, Thomas comprit que son seul réfectoire, son seul lit, et peut-être sa vie entière, tenaient désormais à la minceur d'une porte verrouillée.