L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 34: The Brother's Confession
La pluie s’était arrêtée depuis trois jours, mais l’herbe demeurait trempée, et chaque pas de Thomas dans la forêt d’Aubrac soulevait une boue sombre qui s’accrochait à ses sandales. Il portait sous sa robe un morceau de parchemin, la copie scrupuleuse de la lettre de l’abbé Touvier, et dans son esprit, la conviction que le frère ermite ne se trouvait pas dans une grotte isolée, mais dans une clairière précise, là où les anciens appelaient « la Croix de Pierre », un lieu que personne ne fréquentait plus depuis que la peste avait pris une famille entière de bûcherons.
Il la trouva sous une avancée de rocher, taillée dans le granit gris, la porte de bois à moitié rongée par les années. Une colonne de fumée mince montait d’un trou discret dans le toit. Thomas frappa trois fois. Rien. Il poussa la porte.
L’homme était assis sur une pierre branlante, devant un feu maigre, occupé à tailler un morceau de bois avec un couteau recourbé. Il portait une tonsure mal faite, la barbe longue et sale, et ses yeux, d’un bleu délavé, rappelaient ceux de l’abbé Touvier, autrefois, avant que le pouvoir ne les durcisse.
« On entre pas ici sans y être invité », dit l’ermite sans lever les yeux.
Thomas referma la porte derrière lui. « Je suis venu pour un homme qui est mort, et pour un autre qui devrait mourir de honte. »
Le couteau cessa de mordre le bois. L’ermite leva enfin les yeux.
« Tu es trop jeune pour être un démon et trop propre pour être un pèlerin. Qui es-tu ? »
« Frère Thomas, du monastère de Saint-Vitus. »
Le bois tomba par terre. L’ermite se leva, rapide, mais ses mains tremblaient. « Va-t’en. Tu n’as rien à faire ici. »
« Ton frère est mort, et sa tombe ment à tout le monde. Il a écrit une lettre, une confession, avant de rendre l’âme. J’ai besoin de savoir si tu sais ce qu’elle contient. »
L’ermite le dévisagea longtemps. Puis, comme si une digue cédait, il s’assit lourdement sur sa pierre et enfouit son visage dans ses mains. Les sanglots arrivaient par à-coups, secs, sans larmes.
« Il m’a promis que c’était juste », murmura-t-il enfin. « Il m’a dit que ce moine, Anselme, était un espion du baron, qu’il vendait des secrets aux ennemis de l’abbaye. Que la justice exigeait une mort discrète. »
Thomas resta debout, immobile. « Et tu l’as cru. »
« Il était mon frère. Le seul sang que j’avais. Il m’avait sauvé de la rue, de la faim, il m’avait donné un toit et une vocation – j’étais novice, avant de tout quitter. Pourquoi l’aurais-je cru capable de mentir ? »
« Parce qu’il était capable de tout. »
L’ermite releva la tête, les yeux rouges. « Comment peut-on savoir ? Un abbé porte le poids de cent âmes. Il fait ce qu’il faut, pas ce qui plaît. »
Thomas sortit le parchemin de sa robe. « Lis. »
L’ermite hésita, puis prit le document, dut le rapprocher de la flamme du feu pour déchiffrer les mots serrés de son frère. Sa lecture dura longtemps. Son visage se décomposa comme une terre trop arrosée. À la fin, le parchemin tomba dans la cendre, et il ne le ramassa pas.
« Il m’a donné un poison, une poudre d’aconit et de ciguë », expliqua-t-il d’une voix éteinte. « Il m’a dit de la verser dans le calice d’Anselme pendant les complies, quand la lumière était faible et que les moines étaient épuisés. J’ai fait ce qu’il disait. Anselme a souffert à peine une demi-heure, puis son cœur a cessé de frapper. Je l’ai vu. Je l’ai veillé, seul, jusqu’à l’aube. Pour que personne ne le voie mourir seul dans le silence. »
« Tu étais là quand il est mort ? »
« Il m’a regardé. Il m’a pris la main et il m’a dit “Que Dieu te pardonne, car tu ne sais pas ce que tu fais.” » L’ermite rit, un rire cassé. « Comme s’il savait. Comme s’il savait que je l’avais tué. Il n’était pas un espion. Ce moine était un homme pieux, qui se confessait trois fois par semaine. Je l’ai su trop tard, quand j’ai vu la douleur de ses frères à son enterrement. Mais je n’ai plus eu le courage de revenir en arrière. »
Thomas s’agenouilla près du feu, sans toucher l’ermite. « Il y a une justice qui dépasse l’Église. Le baron et son neveu ont été exilés. La terre reste à l’abbaye. Mais la mémoire d’Anselme est morte avec une accusation fausse, et son âme réclame la vérité. »
« Que veux-tu que je fasse ? J’ai abandonné mes vœux. Je vis ici, en pénitence, depuis douze ans. Pas un jour sans que je ne revoie son visage mourant. »
« Viens avec moi. Devant l’envoyé de l’évêque. Tu raconteras ce que tu viens de me dire, avec les détails. Tu signeras une confession, et la vérité sera gravée, comme elle aurait dû l’être dès le premier jour. »
L’ermite considéra ses mains, grandes, osseuses, fortes encore. « On me pendra. »
« Non. L’envoyé est homme de droit, mais il a un cœur. L’abbé Touvier était l’auteur du crime ; toi, tu n’étais qu’un bras. La pénitence sera lourde, mais elle ne sera pas la mort. »
Le silence s’étira, épais comme la fumée qui emplissait la hutte. Dehors, un merle se mit à chanter, un chant simple et entier.
« Il a existé une autre femme, à Aubusson », dit soudain l’ermite, la voix plus ferme. « Mon frère m’en avait parlé. Une jeune veuve qui tenait une affaire de tissage, et qui prétendait avoir des droits sur une partie des terres contestées. Il a envoyé un messager, puis elle a été trouvée morte, empoisonnée selon les rumeurs. Mais ce n’était pas moi. J’étais déjà ici, et je n’ai jamais effectué qu’un seul meurtre. Qui a tué cette femme ? »
Thomas resta immobile. « Le baron, sans doute. L’abbé mentionnait ses liens avec Aubusson. »
« Non », insista l’ermite, en le regardant droit dans les yeux. « Mon frère avait un autre complice. Il ne m’a jamais dit son nom, mais il m’a confié, un soir où il était ivre de vin et de pouvoir, que la lettre n’était pas la seule preuve. Il y avait un autre document, un contrat, caché dans sa tombe – sous la dalle, dans un creux qu’il avait fait creuser par un tailleur de pierre de confiance, avant de sceller l’endroit. Il m’a dit que si jamais quelqu’un trouvait la lettre, l’autre resterait invisible, et que la vérité entière ne pourrait jamais éclater. »
Thomas sentit son cœur battre contre ses côtes. Le tombeau de l’abbé Touvier était scellé, propre, tout semblait réglé. Mais une dalle se levait, des promesses étaient échangées, des messes seulement murmuraient devant sa mémoire.
Il se releva. « Nous allons devoir ouvrir une tombe. Et cette fois, il se peut que nous découvrions ce que l’abbé voulait à jamais ensevelir. »
L’ermite se tint debout, écrasé, mais consentant. « J’irai. Je dirai tout. Mais je veux que tu comprennes une chose – si le document que nous trouverons peut aider à libérer ma conscience, il pourrait aussi détruire la maison que tu sers. Mon frère avait des amis puissants, qui ont juré de faire taire quiconque viendrait déranger la paix des morts. »
Thomas sourit faiblement. « Alors nous réveillerons les morts et nous verrons bien quels vivants fuient la lumière. »
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