L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 33: The Hidden Hollow
La lumière du matin filtrait à travers les meurtrières du clocher, découpant des losanges pâles sur la pierre nue. Thomas se tenait au pied de l'escalier en colimaçon, une chandelle de suif à la main, et regardait Mark, le jeune frère convers, s'acharner sur le mur occidental.
— Tu es sûr de toi, frère Thomas ? demanda Mark en épongeant son front. Raimbaut a parlé d'une cavité, mais le mur paraît solide.
Thomas s'approcha, promena ses doigts sur la surface rugueuse. Ses mains — toujours intactes, toujours inexplicablement blanches — suivaient les joints de mortier. Le fragment de bronze pesait dans sa poche, contre sa cuisse, comme un reproche.
— L'ancienne cloche a été cachée ici, dit-il. Pas pour la fondre, pas pour la vendre. Pour la faire disparaître. Et Raimbaut a vu deux hommes la hisser dans la nuit.
— Deux hommes ?
— L'abbé Touvier et un autre. Plus grand, plus fort. Raimbaut n'a pas reconnu le second.
Mark soupira, fit jouer le bec d'un levier de fer dans une fissure entre deux blocs. Il poussa. Rien. Il poussa encore, les veines de son cou tendues comme des cordes, et soudain un bloc entier pivota sur lui-même avec un grincement de pierre contre pierre. Un souffle d'air froid et sec les frappa au visage, chargé d'une odeur de poussière et de moisi.
— Nom de Dieu, souffla Mark. Il y a bien une cavité.
Thomas leva sa chandelle. L'ouverture était étroite, à peine assez large pour un homme de petite stature. Au-delà, une cellule brute d'environ deux mètres sur un, ménagée dans l'épaisseur du mur dès la construction. Raimbaut avait eu raison : le clocher n'était pas d'un seul bloc.
Il se glissa à l'intérieur. La chandelle révéla d'abord la cloche — une pièce massive de bronze patiné, suspendue à une poutre de chêne qui n'avait jamais été prévue pour la sonner. Des gravures couraient sur sa surface, trop usées pour être déchiffrées à cette lumière. Mais ce n'était pas la cloche qui retint son attention.
Au fond de la cavité, posé sur un socle de pierre comme une offrande, un rouleau de parchemin attaché d'un ruban de soie noire. Le ruban portait un sceau de cire brisé — celui de l'abbaye, Thomas le reconnut, et en dessous, un second sceau plus petit, un écu à trois chevrons.
Les armes des Créon.
— Mark, passe-moi une pierre plate, dit Thomas sans se retourner.
Il la posa sur le sol, défit le ruban, déroula le parchemin. L'encre était brune, passée, mais parfaitement lisible. L'écriture était fine, appliquée — celle d'un clerc, de l'abbé Touvier lui-même, Thomas n'en douta pas un instant. Il avait étudié assez de documents de l'époque pour reconnaître la main.
« À mon cher neveu, Guillaume de Créon, salut. »
Le souffle de Thomas se coinça dans sa gorge. L'abbé Touvier, le prédécesseur d'Anselme. Le baron de Créon était donc lié à lui par le sang.
Il lut. Trois pages d'une écriture dense, et chaque phrase creusait un peu plus le sol sous ses pieds.
L'abbé Touvier écrivait comme un homme qui mettait de l'ordre dans ses affaires. Il détaillait — sans remords apparent, avec la précision d'un gestionnaire — comment il avait éliminé ceux qui menaçaient le transfert des terres. Le vieux moine qui avait découvert la falsification, empoisonné aux baies de belladone, ce qu'on avait pris pour une mort naturelle. Le messager qui avait disparu sur la route d'Aubusson, égorgé et enterré dans une fosse à chaux. Et puis Anselme.
Le nom de Thomas s'arrêta sur le mot. Il relut trois fois le passage.
« Pour le frère Anselme, j'ai dû user de plus de discrétion. Il avait trouvé l'acte, il savait. Mon frère cadet, qui s'était retiré en ermitage pour expier ses fautes, est revenu sur mon ordre. Il a administré le poison dans le vin du sacrifice — datura, extrait concentré, invisible au palais. Le diagnostic des médecins a parlé de congestion, ce qui nous arrangeait. Je n'avais pas prévu que le frère Thomas s'aviserait de poser tant de questions. »
Thomas relut. « Mon frère cadet. »
Une colère froide et pure monta en lui, si violente qu'il dut s'appuyer au mur. L'abbé Touvier avait utilisé un homme de Dieu comme instrument, un homme déjà rongé par la culpabilité, et il l'avait renvoyé dans son désert avec le poids d'un meurtre sur la conscience. Et tout cela pour quoi ? Pour un litige foncier, pour l'orgueil d'une famille, pour quelques arpents de terre qui ne lui appartiendraient jamais vraiment.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Mark depuis l'ouverture.
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il replia le parchemin avec soin, le glissa dans sa tunique. Puis il se baissa pour examiner la cloche. Les gravures, maintenant qu'il les voyait de près, étaient nettes : des lettres entrelacées, un nom, « TOUVIER », et une phrase qui semblait incantatoire, répétée sur tout le pourtour : « Que celui qui garde le secret soit appelé à témoigner. »
— C'est une confession, dit-il enfin. Pas celle que je cherchais. Plus ancienne. Et plus complète.
Mark fronça les sourcils.
— Une confession ? Celle de l'abbé Touvier ? Mais il est mort depuis dix ans.
— Et pourtant sa voix n'a cessé de se faire entendre. À travers la cloche, à travers le fragment qu'il a fait graver, à travers cette lettre. Il a voulu laisser une trace, une assurance. Une façon de se protéger du baron, peut-être. Ou de le menacer, s'il ne respectait pas leur pacte.
Thomas sortit de la cavité, la chandelle vacillante, et fit face à Mark. Le jeune frère avait le visage blême dans la pénombre.
— Alors qui a tué Anselme ?
— Pas l'abbé. Pas directement. Son frère. Il l'écrit noir sur blanc. Un homme qui s'est retiré en ermitage, quelque part dans la région. Un homme qui a déjà tué une fois sur ordre.
Mark secoua la tête.
— Un ermite ? Comment le trouver ? Il n'y en a pas moins d'une douzaine dans les bois alentour, qui vivent dans des troncs creux ou des cavernes.
— Il y en a. Mais il y en a un qui correspond. Quelqu'un qui est revenu, qui a quitté son désert pour une mission, et qui est reparti. Les ermites sont connus des villages. Les pèlerins parlent d'eux. Quelqu'un se souviendra d'un homme qui s'est absenté pendant quelques semaines, il y a près d'un mois.
Thomas s'engagea dans l'escalier, Mark sur ses talons. La lettre pesait contre sa poitrine comme un second cœur, sombre et affolé.
— Et ensuite ? demanda Mark en rattrapant son souffle. Quand tu le trouveras, il faudra le remettre à l'envoyé. C'est le seul témoin, et le seul meurtrier direct. La lettre de l'abbé n'est qu'un document, un morceau de preuve. Il faudra un aveu.
— Je sais.
Ils débouchèrent sur le toit du cloître, la lumière du matin les aveuglant un instant. Thomas plissa les yeux. En bas, dans la cour, le frère Hervé traversait à pas rapides, relevant sa robe pour ne pas la mouiller. Il leva la tête, vit Thomas, et hésita. Puis il continua vers le réfectoire, mais son regard avait été assez clair.
— Il y a autre chose, dit soudain Mark. Cette lettre mentionne la mort du messager. L'homme qui est allé à Aubusson, il y a dix ans ? Celui du fragment ?
Thomas s'immobilisa.
— Oui.
— Raimbaut m'a dit qu'un homme était mort dans ce village il y a dix ans. Pas le messager. Une autre. Une femme, repoussée par le seigneur local, morte après avoir — Mark hésita — après avoir témoigné dans un procès. On a dit qu'elle s'était pendue.
Le regard de Thomas se fit distant. Le pont de Castellar, la sœur du premier abbé réformateur. Le fragment de bronze parlait d'une voix plus profonde que l'abbé ne l'avait voulu. Il n'avait pas seulement enterré la cloche pour dissimuler un meurtre. Il avait enterré une vie.
— Elle n'était pas morte de mort naturelle ? demanda Thomas.
— Personne n'a jamais enquêté. Elle n'était pas noble.
Thomas se tut, les mâchoires serrées. Il tenait une lettre qui accusait le baron, un fragment qui désignait une autre injustice. Mais avant de rendre tout cela public, il devait trouver le frère ermite. Le meurtrier d'Anselme. L'homme qui avait obéi.
Et dans sa poche, la lettre de l'abbé Touvier semblait lui murmurer que la vérité qu'il venait de découvrir n'était pas celle que toute la région attendait.
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