L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 30: The Scales Tilt
La salle voûtée de la banque Crédit Lyonnais sentait l’encre et la cire à cacheter. Le président Duval, un homme au visage de granit et aux favoris gris, lisait les documents que James venait de déposer sur son bureau, ses lunettes perchées sur le bout de son nez.
« Vous vous rendez compte de ce que vous avancez, monsieur Ashworth ? » demanda-t-il sans lever les yeux.
« Whitmore », corrigea James d’une voix ferme. « James Whitmore. Et oui, je me rends parfaitement compte. »
Eleanor se tenait à sa droite, les mains serrées sur son réticule. Derrière eux, deux gardes de la banque bloquaient l’entrée. Isabelle, assise près de la fenêtre, surveillait la rue.
Duval tourna une page du registre que James lui avait tendu. Ses doigts s’arrêtèrent sur une ligne, se resserrèrent.
« Deux cent mille livres », murmura-t-il. « Enregistrées sur la tête de Mademoiselle Whitmore, avec intérêts composés depuis 1889. » Il releva les yeux. « Et vous dites que ces signatures sont des faux ? »
« Des imitations parfaites », répondit Eleanor, sortant de son réticule la lettre de Maître Vernet qu’ils avaient obtenue à grand-peine à Paris. « Maître Vernet a identifié la main du faussaire. Le même homme a travaillé pour Ashworth pendant dix ans. »
Duval examina la lettre, puis le registre. Son visage resta impassible, mais un muscle tressaillit sous son œil.
« Le comte Ashworth est l’un de nos clients les plus anciens, mademoiselle. Vous comprenez que je dois m’assurer... »
« Assurez-vous », l’interrompit James. Il s’approcha du bureau, y déposa une liasse de télégrammes. « Voici les ordres de transfert vers les comptes de Meudon. Voici la copie du contrat de mariage annulable qu’il a fait signer à Eleanor. » Il poussa le document entoilé. « Et voici la liste des dix-sept héritières qu’il a dépouillées avant elle. »
La porte s’ouvrit dans leur dos. Eleanor se retourna, le cœur battant.
Deux hommes en redingote entrèrent, suivis d’un troisième plus petit, au visage aigu, qu’elle reconnut immédiatement des descriptions d’Isabelle : Maître Vernet lui-même, le notaire dont le témoignage devait tout sceller. Derrière lui, la silhouette massive de Margaret, essoufflée, son chapeau de travers.
« Pardonnez mon retard », dit Margaret avec un sourire triomphal. « Le train de Menton n’était pas à l’heure. Mais j’ai ramené notre témoin principal. »
Vernet s’inclina devant Duval, sortit de sa serviette un dossier épais. « Monsieur le président. J’ai ici les originaux des contrats de mariage signés entre le comte Ashworth et les familles Whitmore, Delacroix et Sutton. Tous contiennent la même clause mortelle : en cas de défaut de paiement des intérêts d’une dette préexistante, l’intégralité de la dot revient au mari. »
« Une dette que le comte créait lui-même », ajouta Eleanor, « en prêtant de l’argent aux pères, puis en rachetant leurs dettes à des taux usuraires. Mon père est tombé dans le piège. Dix-sept autres aussi. »
Duval posa ses lunettes. Le silence s’étira, dense comme du plomb. Puis il ouvrit le tiroir central de son bureau, en tira un registre vert avec le sigle de la banque.
« Vérifions, voulez-vous ? »
Il fallut quarante minutes. Duval fit venir deux contre-expert-comptables qui se penchèrent sur les documents, échangeant des murmures. Eleanor restait debout, refusant la chaise qu’on lui proposait. Chaque minute qui passait semblait allonger le fil de sa vie tendu entre ses doigts.
Enfin Duval se leva. Il écarta les pans de sa redingote, joint les mains.
« Le registre de la banque confirme votre version, mademoiselle Whitmore. La dette de deux cent mille livres a été créée sur la base de documents falsifiés par un employé du comte, un certain Landru, qui est mort l’an dernier — mais dont les registres d’écriture ont survécu. » Il s’interrompit. « Il semble également que le comte Ashworth ait utilisé ces mêmes documents pour obtenir plusieurs prêts auprès de notre établissement, à son profit personnel. »
« Ce qui constitue une fraude bancaire », dit James.
Duval hocha la tête lentement.
« Précédée d’une tentative de mariage frauduleux », ajouta Eleanor. Elle sortit de son réticule la copie du contrat d’annulation qu’Ashworth lui avait donnée au Café Anglais. « Il s’apprêtait à m’épouser pour effacer ce qu’il appelle mes “obligations”, tout en me dépouillant de la succession Whitmore. Une fois marié, j’aurais été légalement liée à sa dette et mes biens saisis. »
« La banque ne cautionne pas ce genre de pratiques », gronda Duval.
À cet instant, la porte s’ouvrit brutalement. Trois agents de la préfecture entrèrent, conduits par un commissaire en uniforme sombre. Eleanor reconnut le jeune homme qui avait travaillé avec eux à Paris — le neveu du directeur de la prison privée, qu’ils avaient converti à leur cause.
« Monsieur le président », dit-il en saluant Duval. « J’ai un mandat contre le comte Ashworth, pour détournement de fonds et falsification de documents financiers. Son arrestation est ordonnée par le parquet de Paris. »
Un mouvement se produisit derrière eux. Eleanor se retourna.
Le comte Ashworth se tenait sur le seuil, élégant, son pardessus gris impeccable, son visage bronzé placide. Il avait dû recevoir un avertissement. Ses yeux bleus passèrent d’Eleanor à James, puis à Duval, et enfin à Vernet. Un sourire mince se dessina sur ses lèvres.
« Monsieur le président, je viens justement... »
« Le comte Ashworth », l’interrompit le commissaire en s’approchant. « Veuillez nous suivre. »
Eléanor vit la main d’Ashworth glisser vers sa poche. Elle serra le poing. Mais le commissaire avait anticipé : deux agents encadraient déjà Ashworth, lui prenant les bras.
« Ceci est une machination », déclara Ashworth d’une voix froide, qui tremblait imperceptiblement à la fin. « Mademoiselle Whitmore a monté toute cette affaire pour échapper à ses engagements. »
Eleanor s’approcha. Elle le regarda droit dans les yeux.
« Mes engagements ? Le vôtre était de ruiner dix-sept familles avec de faux documents. Le mien est d’être libre. »
Ashworth ouvrit la bouche, mais les gardes l’entraînèrent déjà vers la porte. Avant qu’elle ne se referme, Eleanor posa une main sur le bras du commissaire.
« Un instant. » Elle se pencha, tira de son réticule l’acte d’annulation qu’il lui avait donné au café. « Ce document est nul. Devant témoins — le notaire Vernet, Monsieur Duval, et ma compagne que voici — je le déchire. »
Elle déchira le papier en deux, puis en quatre, et laissa tomber les morceaux sur le sol parqueté.
Ashworth la dévisagea. Pour la première fois, Eleanor vit quelque chose dans ses yeux qu’elle n’aurait jamais cru y trouver : de la peur.
Puis il disparut dans le couloir.
Le silence retomba. Duval poussa un soupir, se rassit lourdement.
« Mademoiselle Whitmore, la banque reconnaît que votre dette est frauduleuse. » Il griffonna dans le registre vert, prit un tampon, appuya fermement. « Vous êtes libre de tous engagements. Et la maison, la dot, tout ce qui vous revient de droit vous est restitué en conséquence. »
Eleanor ferma les yeux. Elle sentit la main de James se poser sur son épaule, douce, ferme.
Elle était libre.
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