L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 9: Aftermath on the Thames
Le thé refroidissait dans sa tasse, et Eleanor ne le remarquait même pas. De l’autre côté de la petite table ronde, dans un salon discret loué près de Southwark, James la regardait tourner et retourner le ruban de soie noire entre ses doigts, comme s’il pouvait lui révéler un secret qu’elle n’avait pas encore percé.
— Elle le porte dans le tableau, dit-elle enfin, la voix basse et tendue. Lady Isabelle. Le même ruban, noué au poignet, comme un bijou.
— Vous en êtes certaine ?
— J’ai passé la moitié de la nuit à regarder cette toile, James. J’en connais chaque fil, chaque pli. La comtesse au bras de fer, me disait ma tante lorsqu’elle me racontait les réceptions de Beaumont House. Elle ne portait jamais de bijou hors de ce ruban après la mort de son fils. Une pénitence, disait-elle.
James haussa un sourcil.
— Votre tante racontait beaucoup de choses.
— Et j’ai appris, ces derniers jours, à ne plus les prendre pour parole d’évangile. Eleanor posa le ruban et croisa les mains devant elle. Il faut que je sache comment Isabelle est morte. Pas la version officielle — l’autre.
James se pencha en avant, les coudes sur la table. Son manteau, ouvert, laissa entrevoir la tranche des registres qu’il dissimulait contre sa poitrine. Eleanor nota qu’il les gardait toujours aussi près, même ici, dans cet endroit qu’ils avaient choisi précisément pour n’y être observés de personne.
— L’air du mal de poitrine, comme l’a répété Lord Ashworth il y a six ans, dit James. C’est l’explication qu’on lui a donnée à tous. Une mort lente, discrète. Paris, printemps 1889, une romance de fin de saison mal terminée. Personne ne s’en est étonné.
— Et pourtant il reste un ruban de soie noire à ma porte, la veille de mon arrivée à Londres. Eleanor releva les yeux. Quelqu’un m’a prévenue. Quelqu’un qui connaît l’histoire d’Isabelle mieux que quiconque.
— Lady Margaret ?
— Elle est terrifiée. Eleanor secoua la tête, réfléchissant à voix haute. Mais elle n’aurait pas osé. Pas dans la maison de son frère. Et elle prétend ne rien savoir d’autre que des murmures.
— Quatre femmes, glissa James. Celles qui se sont mêlées des affaires parisiennes du comte. C’est ce qu’elle a dit, ou presque.
— Et c’est tout ce qu’elle savait — ou tout ce qu’elle a voulu dire.
Le silence retomba entre eux. Dehors, la Tamise charriait sa boue et ses silhouettes de péniches, grise sous un ciel d’après-midi qui n’en finissait pas de pleuvoir. Eleanor songea à la cabine du paquebot, à la porte entrebâillée, au ruban glissé sous la serrure comme un gant jeté. Un avertissement ou une invitation. Peut-être les deux.
— Je vais prendre le bateau pour Paris, annonça-t-elle.
James se redressa, surpris.
— Votre fiancé vous attend à Londres. La cérémonie est prévue pour la fin du mois. Vous ne pouvez pas disparaître.
— Je n’ai pas dit que je partais. Je vais écrire des lettres. Poser des questions prudentes. Eleanor se cala contre le dossier de sa chaise, un pli déterminé aux lèvres. Le notaire de la famille Ashworth est à Paris. Celui qui a rédigé les actes de la comtesse. Il connaît la vérité. Et les lettres que j’ai trouvées dans la caisse — celles de Lord Ashworth, datées de 1889 —, je ne les ai pas encore ouvertes.
— Ces lettres auraient pu brûler avec la caisse, dit James. Vous les avez ?
— Dans ma valise, sous une doublure. Je les ai lues la moitié de la nuit. Details financiers, des échanges avec la banque russe, une mention de paiements transmis à un certain docteur Vandermeer. Eleanor s’interrompit, guettant la réaction de James. Ce nom vous dit quelque chose ?
Il pâlit légèrement.
— Vandermeer. Médecin réputé du quartier de l’Opéra. Il fut appelé auprès de Lady Isabelle en février 1889. C’est lui qui signa le certificat de décès.
— Le même homme qui recevait des paiements du comte, murmura Eleanor. Et vous ne me l’avez pas dit plus tôt ?
— Je l’ai su hier soir, en recoupant les registres de la banque. James soutint son regard sans fléchir. Je voulais vérifier mes sources avant de vous inquiéter. Il est commode, pour un mari, de choisir le médecin qui attestera de la mort de sa femme.
— Et de choisir celui qui signera mon contrat de mariage, ajouta Eleanor, amère. Vous me dites que tout est lié. Que les banques, les dettes, les caisses de registres ne sont qu’une toile — et que le fil noir qui la tisse passe par Paris.
— C’est ce que je crains, oui.
Eleanor plongea la main dans la poche de sa jupe, en tira une petite enveloppe froissée au sceau de cire bleue. Elle la jeta sur la table entre eux.
— Cette lettre est arrivée à Beaumont House pendant que j’étais au déjeuner avec Lady Margaret. Mon père. Il me somme de signer les actes avant la fin du mois, et me rappelle que la famille Whitmore n’a pas la fortune qu’elle affiche. James prit l’enveloppe, en parcourut le contenu d’un œil exercé. Vous lui répondrez quoi ?
— Que tout avance à merveille. Eleanor releva le menton. Qu’il est ravi de la saison londonienne, que le comte est aux petits soins, et que ma robe de mariée sera brodée en dentelle d’Alençon. Un mensonge de plus, et non des moindres. Mais je ne lui donnerai pas la satisfaction de savoir que je conteste son accord.
— Vous lui mentez.
— Il m’a menti le premier. Eleanor saisit la tasse de thé, en avala une gorgée trop amère qui lui tordit le visage. Je suis la fille docile qu’il croit avoir. C’est mon arme.
James replia la lettre, la rendit à Eleanor.
— Vous devrez la jouer fine devant Lord Ashworth. Il observe, il jauge. L’une de ses servantes m’a glissé, ce matin, qu’il avait fait demander des documents chez son notaire dès hier soir — sur la ligne de succession de votre famille.
— Naturellement. Eleanor serra l’enveloppe entre ses paumes. Si le mariage est signé, il hérite de mes dettes et de mon nom. Il veut s’assurer qu’il ne m’arrive rien avant l’autel. Une fiancée morte ne paie pas les créanciers.
— Vous ne semblez pas effrayée.
— Je suis terrifiée. Eleanor sourit, mais ses yeux restèrent froids. Et c’est précisément pour cela que je ne cèderai pas. La peur est un signal. Nous sommes bien trop près de la vérité pour faire marche arrière.
Un silence, encore. Puis James se leva, ajusta son manteau. Les registres, contre sa poitrine, formèrent une bosse à peine perceptible.
— Je vais suivre la piste Vandermeer, dit-il. Un confrère londonien m’a cité son nom, autrefois, dans une affaire de succession douteuse. Il garde des archives médicales, dit-on, pour celles qui pourraient le faire chanter.
— Et moi, dit Eleanor en se levant à son tour, je vais voir Lady Margaret. Aujourd’hui même. Si elle craint son frère, elle doit aussi le connaître mieux que quiconque. Et Lord Ashworth n’est pas à Londres avant demain soir.
James marqua une hésitation.
— Prenez garde. Cette femme joue peut-être double.
— Ou triple. Eleanor ajusta ses gants, releva son col. Mais c’est la seule personne dans cette maison, outre le personnel, qui n’ait pas intérêt à me voir morte. Une femme qui a perdu un frère puis une belle-sœur ne souhaite pas, je crois, une autre morte dans son salon.
Il y eut une note amère dans sa voix, qu’elle ne chercha pas à dissimuler. Elle pensait à sa propre famille : à sa mère, au rôle qu’elle jouait peut-être dans cette toile, à la lettre que son père avait fait circuler à bord et qui racontait, partout, qu’elle était une dépensière incapable. Elle aurait pu pleurer. Elle choisit de se redresser.
Ils sortirent du salon de thé côte à côte, et la pluie les accueillit sur le seuil. Eleanor s’arrêta, un instant, sous l’auvent de toile grise. Elle regarda les gouttes tomber dans la Tamise boueuse, les chalands, les mouettes criardes, toute cette vie qui continuait sans se soucier de la promesse mortelle qu’elle portait contre elle-même.
— James ?
Il se retourna.
— Ces quatre femmes, à Paris. Vous pourriez m’en apprendre les noms ?
Il marqua une pause.
— Deux gouvernantes, une couturière, une veuve de diplomate. Le dossier est mince — j’ai obtenu ces renseignements d’une mémoire d’avocat parisien, il y a quelques années. Il m’a confié que Lord Ashworth avait l’habitude de faire disparaître ses témoins gênants par-dessus la Manche.
— La veuve de diplomate. Eleanor plissa les yeux. Elle vit encore ?
— Officiellement, elle est morte à Rome, en 1893. Officieusement…
Il écarta les mains.
— Je voudrais son nom, dit Eleanor. Celui que l’état civil n’a jamais enregistré.
James la dévisagea un long moment. Puis il glissa la main sous son manteau, en tira un carnet de cuir qu’il feuilleta, et griffonna quelque chose sur une page qu’il déchira et lui tendit.
— Elle se faisait appeler madame Claire de Beaumont-Leroy. Un titre qu’elle n’a jamais possédé. Si elle est vivante, elle se cache quelque part entre le Faubourg Saint-Honoré et la rive gauche. Eleanor plia le papier, le glissa dans sa manche. Une dernière chose. Si je ne reviens pas de Beaumont House ce soir, James écarquilla les yeux puis se détendit, esquissant presque un sourire. Prévenez la police. Et dites à ma mère — dites-lui que je sais qu’elle a choisi.
James hocha la tête, sans poser de question. Eleanor tourna les talons et remonta la rue pavée, une silhouette sombre sous le crachin londonien. Dans sa poche, contre elle, le ruban de soie noire frottait doucement le contrat signé de son père. Elle n’avait pas encore gagné. Mais elle savait désormais où chercher.
L’après-midi était gris et bas, chargé d’humidité et de menaces contenues. Eleanor marcha le long du fleuve, puis emprunta les rues étroites qui remontaient vers Mayfair. Elle songeait à la lettre de son père, à la signature qu’il attendait d’elle, à la ligne qui annonçait sa ruine si elle n’allait pas au bout de cette mascarade. Il lui ordonnait, encore et toujours, d’être une bonne fille.
Elle serait une bonne fille. Le temps de découvrir si la femme du portrait était morte pour un ruban ou pour un secret.