L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 22: Bait and Tackle
Le bureau de Remy Landry sentait le renfermé et le vieux papier, mais dessous, il y avait autre chose. Une odeur de vase, de fond de bayou, de ce qui pourrit lentement sous l'eau calme. Caleb s'arrêta sur le seuil, la main encore sur la poignée.
Le sol du petit hall d'accueil était maculé de boue. Pas des traces de bottes, non. Des traînées larges, comme si quelqu'un s'était traîné à travers la pièce sur le ventre. Un filet d'eau sale serpentait depuis le couloir du fond, luisant sous la lumière fluorescente.
« Remy ? » appela Caleb.
Personne ne répondit. De l'eau gouttait quelque part, rythme régulier qui rebondissait contre les murs lambrissés. Caleb avança, contournant les flaques par réflexe, jusqu'à la porte entrouverte du bureau privé.
Remy Landry était assis à son bureau, face à la porte. Il était trempé. Ses cheveux gris plaqués en mèches sombres contre son crâne, sa chemise blanche collée à sa poitrine comme une seconde peau. L'eau dégoulinait de son menton, de ses doigts, formant une mare autour de sa chaise. Il ne bougea pas, mais ses yeux suivirent Caleb.
« Tu es venu pour les papiers, dit Remy. Tu arrives trop tard. Ou peut-être trop tôt. Je ne sais plus.
— Remy, qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Remy rit. Un son mouillé, qui se termina en gargouille. Sa main droite se leva et retomba. Il y avait quelque chose dans ses doigts, une mèche de cheveux noirs, fine comme une toile d'araignée, qui pendait et se balançait.
« J'ai essayé le mariage en eaux noires, dit-il, comme s'il parlait de la pluie et du beau temps. Le vieux contrat. La version d'avant les Broussard, celle qui sait ce qui se passe quand on offre plus que ce qu'on a.
Caleb s'arrêta à deux mètres du bureau. L'odeur de vase était plus forte ici, presque suffocante. « Qu'est-ce que tu racontes ? »
Remy cligna lentement. Ses paupières firent un bruit collant.
« Ton papa est mort. Le contrat est vivant. Quelqu'un doit tenir la ligne. Moi, j'ai pensé... » Il s'interrompit, porta la main à sa gorge. Il toussa, et un peu d'eau noire coula de sa bouche. « Je me suis dit que je pouvais la prendre. La posséder. Le propriétaire du canal, c'est celui qui offre le sang. J'ai offert le mien. C'était ce que je croyais. Mais elle a ri. »
Le silence s'étira. L'eau continuait de tomber de Remy, goutte à goutte, dans la mare qui grandissait déjà sur le parquet.
« Elle a dit que ça ne marchait pas comme ça, reprit-il. Que j'avais raison, que le sang compte, mais que le mien est déjà signé. Que tout le monde autour du bassin est signé depuis des générations. Et maintenant elle m'a mis dans sa poche. »
Il souleva sa main gauche et l'ouvrit. Il y avait un coquillage dedans — un bulot, petit, torsadé, encore couvert de vase. Il se remit à pleurer doucement, mais les larmes étaient l'eau de la mare, noires et épaisses.
« J'ai trois jours, dit-il. Après ça, je me noie. Sur la terre ferme. Dans mon lit, dans ma cuisine, peu importe où. Elle m'a dit que je ne toucherais plus jamais l'eau sans qu'elle décide de me la laisser. »
Caleb regarda le coquillage. Il ne le prit pas.
« Tu as un enfant, dit Remy. Un bébé. Elle m'a dit. Elle est contente, elle tient son ancre. Mais une ancre, ça se coupe.
— Qu'est-ce que tu sais du bébé ? demanda Caleb, la voix serrée.
— Je sais que tu n'as pas de certificat de naissance. Je sais que le tribunal demande des preuves. Et je sais que je suis le seul notaire du coin qui connaît la procédure de 1912.
— La procédure de quoi ?
Remy se pencha en avant. Ses yeux étaient injectés de sang, les vaisseaux éclatés comme des racines dans l'eau croupie. « Les adoptions avant l'église. Avant l'État. Les enfants trouvés dans les filets. Les enfants pris sans baptême. La loi dit que pour adopter, il faut de la paperasse. La coutume dit autre chose. La coutume dit qu'un nom suffit. »
Il fouilla dans un tiroir de son bureau sans fermer les yeux, comme s'il avait peur que quelque chose le surprenne. Il en sortit une feuille jaunie, pliée en quatre, bordée de moisissure aux coins.
« Le contrat original de ta famille, dit-il en la posant sur le bureau. Copie de 1894. Regarde la clause sept. »
Caleb s'approcha. La feuille était manuscrite, l'encre passée, la main peut-être celle de son arrière-arrière-grand-père. Il déchiffra le français archaïque, lentement.
*Sept. Que l'épouse soit donnée de plein gré, ou reçue des eaux, elle sera tenue sous le nom de la maison. Point n'est besoin qu'elle soit du sang, pourvu qu'elle soit du nom.*
Caleb leva les yeux. « Ça veut dire que n'importe qui peut... »
« Peut être à elle, si on le nomme Broussard. Oui. » Remy ricana, et un filet d'eau coula de sa narine droite. « Ton père a compris ça trop tard. Ou peut-être trop tôt. Il a passé vingt ans à chercher une sortie, et la sortie était toujours là. Il fallait juste un enfant sans nom. Et on ne fait pas des enfants sans nom exprès. Ça arrive. Par accident. »
Il se tut un instant, contemplant le coquillage dans sa main.
« Le bébé, il a un nom ? demanda Caleb.
— Il a un nom marqué dans la vase, là-dessous. Elle le connaît. Les notaires, on ne compte pas. Les pêcheurs non plus. Mais toi, tu peux lui donner un nom propre. Un nom qui tient sur du papier. Un nom qui le sort de sa colonne et le met dans la tienne. Il faut juste que ce soit le même nom pour toujours. »
Remy poussa la feuille vers le bord du bureau. Elle était déjà humide, les bords se gondolant.
« Prends-la. Elle est à toi. En échange, je te donne les droits de dragage de la concession. Tout ce que mon grand-père a arpenté, tout ce que ma famille a arpenté depuis cent trente ans. Tu prends la ligne en mon nom.
— Je ne veux pas de tes droits de dragage.
— Ce n'est pas une offre, Caleb. C'est la seule façon que j'ai de survivre. » Remy ferma les yeux, et pour la première fois, sa voix perdit son ton mouillé et devint nette, presque claire. « Si tu signes un papier qui dit que tu reprends le bail de la concession Landry sur le bassin, le contrat se réécrit. Je ne suis plus le propriétaire de la ligne. Tu l'es. Elle n'aura plus de prise sur moi pour ça.
— Et elle aura une prise sur moi.
— Tu y es déjà, non ? » Remy rouvrit les yeux. Ils étaient clairs, presque normaux, et c'était pire que l'eau. « Tu as sorti l'enfant de l'eau. Tu te promènes avec la femme qui connaît les prières. Tu penses que tu peux la battre avec des papiers du tribunal. Mais c'est pas la cour qui décide, ici. C'est le fond du bassin. Le tribunal, c'est juste pour que le monde te laisse en paix. Elle, elle s'en fout de ton monde. »
Caleb prit la feuille. Elle était froide et douce au toucher comme une peau de grenouille.
« La promesse de la faire sortir de l'eau, murmura Remy, il faut que ce soit toi. Sur le papier. Sur le contrat. À la place du mari de 1912. Tu comprends ? Ton père n'a jamais voulu le faire parce qu'il avait peur de ne pas pouvoir la tenir. Moi, je ne peux plus tenir le fond de mon verre. »
Il tendit un stylo à Caleb. Le stylo était sec, mais quand Caleb le prit, une goutte d'eau noire tomba de la pointe.
« Si je signe, dit Caleb, tu me donnes l'original des concessions ?
— Et l'accès aux archives de la paroisse. Et le nom du juge qui a déjà enterré trois dossiers comme celui-ci. Et le témoignage écrit que l'enfant a été trouvé dans la concession Broussard, ce qui te donne la priorité de tutelle d'urgence. » Remy sourit, et ses dents étaient propres pour la première fois depuis qu'il était entré. « Je sais qu'il n'a pas de certificat de naissance. Mais tu n'as pas besoin d'un certificat si tu as une preuve d'abandon sur ta concession. Tu as besoin d'un shérif et d'un notaire. J'ai le notaire. Le shérif, tu connais son frère. »
Caleb regarda la feuille, le stylo, la mare qui montait autour des pieds de Remy.
« Elle t'a laissé faire tout ça ? demanda-t-il.
— Elle croit que je suis en train de te piéger. » Remy pencha la tête. « Elle n'a pas tout vu. Elle ne peut pas tout voir. Elle regarde l'eau, pas le papier. C'est ton avantage. Tu es un homme de bois et de fer. Elle, elle est de l'eau. Tu peux la tenir, si tu vas assez vite. »
Caleb posa le stylo sur la ligne de signature. Il y avait un nom déjà imprimé dessous, un nom qui n'était pas le sien, mais qui le serait bientôt.
Il signa. L'encre sortit noire, puis rouge, puis noire à nouveau.
La mare autour de Remy se déplaça d'un quart de pouce vers le mur. Remy soupira, longuement, et l'eau cessa de tomber de ses cheveux.
Il était encore mouillé. Mais il ne coulait plus.
Caleb plia la feuille du contrat de 1894 et la glissa dans sa poche. Sur le bureau, le coquillage restait où Remy l'avait posé, sa spirale noire tournant dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, comme s'il cherchait quelque chose à enrouler.
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