L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 28: Ledger of Vengeance
La lampe UV bourdonnait entre les doigts d'Élodie, sa lumière violette tordant les ombres de la cuisine. Caleb retenait son souffle, les yeux fixés sur le certificat de mariage étalé sur la table. Il avait passé deux heures à chercher dans les archives de la paroisse, à soulever des registres poussiéreux et des lettres jaunies, mais c'était elle qui avait pensé à la lumière invisible, une astuce apprise d'un vieux conservateur de la Nouvelle-Orléans.
— Là, murmura-t-elle.
La ligne brûlée du nom du marié commençait à s'agiter sous le faisceau. Des lettres fantômes émergeaient, d'abord indistinctes, puis plus nettes, comme si l'encre invisible avait attendu deux siècles cette longueur d'onde précise.
J-E-A-N-B-A-P-T-I-S-T-E-B-R-O-U-S-S-A-R-D.
Le silence tomba sur la pièce. Le certificat semblait respirer, les lettres dansant dans la lumière violette avant de se figer en une signature définitive.
— Jean-Baptiste Broussard, souffla Caleb. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père.
Élodie éteignit la lampe, et la cuisine retomba dans la pénombre. L'air chargé d'humidité semblait plus lourd tout à coup.
— Ce n'est pas un nom de famille, dit-elle lentement. C'est toi.
— C'est nous. Mon sang.
Caleb s'assit, les jambes soudain incapables de le porter. Sa tête tournait avec les implications. Jean-Baptiste Broussard avait épousé Marie-Claire, l'avait noyée pour son argent, puis avait bâti l'empire familial sur cette fortune volée. Le chantier naval, les terres, la maison aux piliers blancs — tout était taché du sang d'une femme qui avait refusé un mariage arrangé et en était morte.
— Il l'a tuée, dit-il, la voix rauque. Et nous avons vécu de son héritage pendant deux cents ans.
Les vieilles femmes kinfolk avaient raison. Ce n'était pas un démon qui réclamait une épouse. C'était une veuve qui exigeait que son époux soit nommé, que son crime soit avoué à la face de la terre.
— La dette ne peut être rendue que par le nom, murmura Élodie, citant les paroles du fantôme.
Caleb leva les yeux vers elle. Sa cicatrice luisait dans la pénombre, identique à celle du portrait de cuivre trouvé dans le tombeau vide.
— Mais si le nom est un Broussard, la vengeance retombe sur moi. Sur nous.
— La vengeance, ou la vérité ?
Il n'avait pas de réponse. Les deux semblaient se confondre dans la vase de la Louisiane.
Dehors, une moto crapahuta sur le chemin de gravier. Le phare balaya la fenêtre avant de s'éteindre. Guidry, probablement, venu vérifier qu'ils n'avaient pas pris la fuite. La tempête administrative se levait à l'aube, et leur fenêtre se rétrécissait comme une peau de chagrin.
Caleb se leva, saisit son manteau de toile cirée accroché près de la porte.
— Le cimetière familial, dit-il. Il faut ouvrir le caveau.
— Maintenant ? Il est presque minuit.
— Les bulldozers arrivent avant l'aube. Le juge siège à cinq heures. Tu connais un meilleur moment ?
Élodie ne protesta pas. Elle attrapa une lampe torche et le suivit dans la nuit moite, où les grenouilles et les grillons faisaient un vacarme de forge.
Le cimetière Broussard s'élevait sur un monticule de terre ferme au cœur du marécage, un îlot de calcaire et de mousse espagnole que les crues n'atteignaient jamais. Les pierres tombales, pour la plupart, dataient d'avant la guerre de Sécession, et certaines étaient si rongées par les lichens qu'on ne distinguait plus que des fragments de lettres comme des dents cassées.
Le caveau familial trônait au centre, un édifice de briques et de stuc véritable, surmonté d'un ange de marbre dont les ailes s'étaient effritées sous les ouragans. La porte de fer forgé était cadenassée, mais le cadenas, vieux de décennies, se brisa sous un coup de la barre à mine que Caleb avait pris soin d'apporter.
— Jean-Baptiste Broussard, 1740-1828, lut Élodie sur la plaque de cuivre oxydé. C'est lui ?
— C'est lui.
La porte céda dans un gémissement de charnières rouillées. Un souffle d'air froid et sec s'en échappa, chargé d'une odeur de poussière et de cèdre. Caleb alluma sa torche, et le faisceau révéla l'intérieur du caveau : des niches murées les unes au-dessus des autres, chacune abritant un cercueil de plomb ou de bois précieux. Sur certaines, des plaques indiquaient des noms et des dates. Leurs ancêtres reposaient là, en couches comme des sédiments humains.
— Il devrait être dans la seconde niche à gauche, dit Caleb, se souvenant des plans qu'il avait vus dans les archives de la paroisse deux jours plus tôt.
Il compta les niches, ses doigts suivant la pierre froide. Une, deux, trois. La seconde niche à gauche était vide. Pas un sarcophage manquant, non — la niche elle-même semblait avoir été récemment percée, puis murée de briques plus récentes, d'un mortier qui n'avait pas deux cents ans.
— Quelqu'un l'a déjà ouvert, dit Élodie.
Caleb passa la main sur les briques. Elles étaient fraîches au toucher, presque humides, et le mortier cédait sous son ongle.
— Il y a quelques années, sans doute. Peut-être même quelqu'un de vivant aujourd'hui.
— Une des vieilles femmes ?
— Peut-être. Ou peut-être le prêtre qui savait pour le certificat.
Il souleva la barre à mine et commença à faire sauter les briques une à une. Le travail était plus facile qu'il ne l'avait craint, le mortier ayant été posé à la va-vite. Après une dizaine de minutes, une ouverture assez large pour le passage d'un corps apparaissait.
Caleb élargit le trou et passa la tête dans la cavité.
La niche était profonde et étroite, doublée de plomb. Une odeur de renfermé et de sel marin s'en échappa, prise dans les vêtements et l'humidité. À l'intérieur, une boîte de cèdre soigneusement scellée.
Il tendit la main et la tira dehors avec précaution. La boîte était légère — étonnamment légère pour son apparence massive.
Élodie s'accroupit à côté de lui pendant qu'il soulevait le couvercle.
Un souffle d'humidité s'en échappa, comme un dernier soupir.
À l'intérieur, soigneusement repliés, reposaient une robe de mariée en soie et dentelle d'une blancheur éclatante, et un voile de tulle délicat, comme si on les avait préparés pour une noce qui n'avait jamais eu lieu. Des pétales de fleurs séchées — des magnolias, peut-être — glissèrent entre les plis pour s'éparpiller sur le sol du caveau.
Pas d'ossements. Pas de squelette. Le corps de Jean-Baptiste Broussard avait disparu.
— Le groom n'est plus là, murmura Élodie. Le squelette est parti.
Caleb saisit le voile, le soulevant avec une précaution religieuse. La dentelle était douce sous ses doigts, presque vivante, et une garniture à l'ancienne s'y accrochait encore : de petits boutons de nacre, rangés en dessins de fleurs.
Un parfum de fleurs fanées et de rivière émanait du tissu.
— Si le corps du groom est absent, dit-il lentement, alors peut-être qu'il n'est pas mort. Ou alors il a été déplacé.
— Déplacé où ?
Caleb regarda par-dessus son épaule, vers le marécage qui s'étendait au-delà du mur du cimetière. Les eaux noires miroitaient dans la lumière de la lune, des arbres couverts de mousse espagnole se dressant comme des gardiens silencieux. Quelque part, là-bas, sous la vase et les racines, reposait peut-être autre chose qu'une femme noyée.
La lullaby des vieilles femmes lui revint soudain à l'esprit, la mélodie qui faisait vibrer la cloche de l'église submérgée. Les paroles, il les avait toujours crues sans signification. Maintenant, elles murmuraient à la lisière de sa compréhension :
« L'époux dort sous la barque, La barque dort sous l'eau, L'eau dort sous la lune, Qui l'attend au milieu ? »
Il n'avait jamais compris la dernière phrase. Qui l'attend au milieu ?
À présent, il savait.
Marie-Claire attendait son mari au milieu du marais, dans la barque où il l'avait noyée. Et si c'était elle qui avait déplacé le corps, pour que personne ne puisse le nommer ?
Mais le certificat était maintenant nommé. Jean-Baptiste Broussard.
Et le corps n'était plus là pour répondre de ses crimes.
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