L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 29: The Widow's Gate
L’eau léchait encore les racines de cyprès quand Caleb posa le voile sur la pierre plate, là où les femmes avaient trouvé le berceau. Le certificat de mariage tremblait dans sa main, le nom invisible *Jean-Baptiste Broussard* brillant encore sous la lumière de la lune comme une cicatrice.
« Tu es sûr ? » demanda Elodie derrière lui, sa voix à peine un souffle.
Non. Il n’était sûr de rien. Mais l’aube approchait, et le conseil de paroisse voterait dans moins d’une heure.
Il déplia le parchemin. Le latin ancien dansait sous ses yeux, à l’envers, chaque mot un piège. Il commença à lire à voix haute, en commençant par la dernière ligne et en remontant.
« *Sub poena aeternae damnationis…* »
Le vent mourut. Les lucioles cessèrent de briller.
« *…Ego, Jean-Baptiste Broussard, accipio te, Marie-Claire Landry…* »
Il inversait chaque clause, chaque serment. Le mariage, dénoué phrase par phrase, comme on défait une tresse. Le sol sous ses pieds vibra, faiblement d’abord, puis plus fort.
« *…in mortem, non in vitam. In silentium, non in vocem.* »
Un craquement immense déchira la nuit. À cinquante mètres, un cyprès centenaire s’arracha du sol, ses racines jaillissant comme des doigts noirs, projetant de la terre et de l’eau partout. Un trou sombre s’ouvrit sous lui.
Caleb s’approcha, le certificat toujours serré dans son poing. Elodie le suivit, sa lampe torche tremblant dans sa main.
Là, dans le creux des racines, reposait une barque. Un vieux pirogue en cyprès, sculpté à la main, orné de peintures écaillées représentant des fleurs de lys et des larmes. Dans la barque, une silhouette.
Une robe de mariée. Blanche, jadis. Maintenant brune de tourbe et d’âge, mais toujours reconnaissable — dentelles effrangées, perles ternies, corsage lacé serré.
Le corps. Séché, momifié par l’acidité de la tourbe, la peau parcheminée tirée sur les os. Les mains croisées sur la poitrine, les doigts tordus tenant un crucifix noirci.
Et puis les yeux s’ouvrirent.
Caleb recula d’un pas, son cœur cognant si fort qu’il l’entendait dans ses oreilles. Les yeux étaient blancs. Pas aveugles — blancs, comme de la nacre, sans iris, sans pupille. Ils se tournèrent vers lui.
La mâchoire du corps s’ouvrit avec un craquement sec de bois et d’os.
« Merci. »
La voix n’était pas humaine. Elle venait de partout à la fois, de l’eau, des racines, du silence entre les insectes. Caleb sentit la terre bouger sous ses pieds.
« Tu as dit son nom. » La bouche du cadavre bougeait à peine, mais la voix résonnait dans sa tête. « Tu as défait le nœud, fil par fil. »
« Marie-Claire ? »
Le corps ne sourit pas — la peau était trop sèche pour cela — mais quelque chose dans la posture, dans l’inclinaison de la tête, semblait presque doux.
« J’étais son épouse, et son veuvage est devenu ma prison. Chaque fille de sa lignée que je prenais, je la gardais en suspens. Pas par cruauté. Par espoir. » Les yeux blancs se tournèrent vers Elodie. « Pour qu’une d’elles puisse finir ce que j’ai commencé. »
Elodie recula, sa main instinctivement sur sa joue, à l’endroit de sa cicatrice.
« Tu es de son sang, » continua la voix. « La fille de sa fille, tombée dans le monde des vivants. Tu as porté ma marque sans savoir pourquoi. Et tu es venue te tenir à mes côtés. »
L’eau commença à monter. Le trou se remplissait rapidement, comme si le marais reprenait son territoire, l’eau boueuse jaillissant des fissures dans la terre craquelée.
« Il vient. » La voix changea, devint plus froide. « Jean-Baptiste. L’annonce de sa damnation résonne comme une cloche. Il se lève pour me réclamer une dernière fois. »
La barque commença à couler. L’eau atteignit le bord, la robe de mariée absorbant l’humidité, s’assombrissant.
« Non ! » Caleb se jeta en avant. Il plongea les mains dans l’eau noire et glacée, attrapa le corps par la ceinture de la robe, tira. La matière céda, se déchira. Il tira encore, les bras brûlants d’effort, et le corps glissa hors de la barque, lourd et mou comme du bois imbibé d’eau.
Le pirogue sombra, englouti dans le vortex sombre qui se referma sur lui.
Debout dans l’eau jusqu’aux genoux, Caleb tenait le corps de Marie-Claire dans ses bras. Le visage momifié était tourné vers lui, les yeux blancs maintenant fermés, paisibles.
« Merci, » murmura la voix, presque mourante maintenant. « Dis à la petite fille que sa sœur l’attend. Sous les genoux de cyprès, dans la pièce qui respire. »
La main du corps se leva — lentement, comme une marionnette dont on coupe les fils — et toucha la joue de Caleb. Pas une caresse. Un passage. Un transfert de chaleur, de froid, de connaissance.
Puis le corps se vida. Littéralement — la chair se dégonfla, se désintégra, s’effrita en poussière brune entre ses bras. En une seconde, il ne resta plus rien qu’une poignée de tourbe et une robe de mariée vide.
Caleb tomba à genoux dans l’eau.
Autour de lui, le marais retenait son souffle. Le silence était absolu, vert, vivant.
Elodie s’approcha, s’accroupit à côté de lui. Elle prit la robe, la porta à son visage, respira dedans. « Elle sentait la rose, » dit-elle. Sa voix tremblait.
« Elle a dit… ta sœur. » Caleb la regarda, les yeux rouges. « Elle a dit qu’elle attendait. Sous les cyprès. Dans une pièce qui respire. »
Elodie se figea. Puis elle se releva d’un bond, cherchant déjà la direction des grands arbres, de là où les bulldozers avaient été arrêtés, là où la terre n’avait pas encore été retournée.
« La déshumidificateur, » murmura-t-elle. « Elle a trouvé un moyen de les garder vivantes. Catatoniques. En suspens. Comme des graines qui attendent la pluie. »
Caleb se leva, la robe trempée dans les mains, le certificat déchiré dans sa poche. La lune se couchait à l’horizon, et le premier gris de l’aube commençait à poindre à travers les cyprès.
En bas, dans la vallée, les phares des camions de chantier s’allumèrent.
Le conseil allait voter dans moins de vingt minutes.
Il commença à courir.
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