L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 3: Promissory
La lampe à huile vacillait sur la table de la cuisine, projetant des ombres mouvantes sur les pages jaunies du Livre des Comptes. Caleb avait posé la bible familiale à côté, ouverte à la page des naissances, et comparait les dates ligne par ligne.
La correspondance était trop précise pour être une coïncidence.
Naissance de Marie-Anne Broussard, 14 mars 1912. Paiement enregistré, 14 mars 1912. Décès de Jean-Luc Broussard, 2 novembre 1923. Paiement enregistré, 2 novembre 1923. Mariage de sa grand-mère, 30 juin 1935. Paiement.
Chaque événement majeur de sa famille trouvait son écho exact dans le livre des comptes. Caleb passa un doigt sur l'encre délavée. Une seule écriture sur des décennies, comme si une seule main avait tenu ce registre pendant près d'un siècle. Il reconnut la cursive serrée de son arrière-grand-père, puis celle de son grand-père, puis celle de son père.
Il tourna la page vers le vingtième siècle. Tous les paiements à la même date chaque année, octobre, maintenant. Plus récemment, le vingt-et-un octobre. Et puis la dernière entrée, déformée, presque illisible. Il avait déjà essayé de la déchiffrer, sans succès.
Il retourna le livre et examina la reliure. Au centre, où les pages se rejoignaient, il vit une déchirure nette. Il posa le livre à plat et constata qu'il manquait plusieurs pages à la fin. Quelqu'un les avait arrachées proprement, probablement avec un couteau. Mais en marge de la dernière page restante, une écriture différente, nerveuse, au crayon : *La dette se paie en sang, ou le puits se tarit.*
Le puits. Encore le puits.
Un aboiement sourd monta de sous la véranda. Papa Gator grognait de nouveau, cette fois vers l'angle nord de la maison. Caleb tendit l'oreille : rien d'autre que le clapotis de l'eau contre les pilotis. Le vieux chien ne s'y trompait pas, il y avait quelque chose dehors.
Caleb referma le livre et le glissa dans sa veste. La bible en dessous, il l'emporta aussi, puis sortit par la porte de derrière. Papa Gator le suivit sur le chemin de planches, le poil hérissé pendant une vingtaine de mètres avant de se calmer.
Le général store d'Elodie Thibodeaux se dressait au carrefour de la route 33, une bâtisse blanche à véranda qui n'avait pas changé depuis l'enfance de Caleb. La clochette tinta quand il poussa la porte. L'odeur de pétrole, de café rassis et de poussière de riz l'accueillit comme un vieux souvenir.
Elodie était derrière le comptoir, occupée à ranger des boîtes de conserve sur une étagère. Elle devait avoir soixante ans, les cheveux gris ramassés en chignon serré, les avant-bras nerveux d'une femme qui avait travaillé dur toute sa vie. Elle se retourna et marqua une pause en le voyant.
Alors, le fils prodigue qui rentre à la maison. Elle ne semblait pas surprise.
« Elodie. » Il posa le Livre des Comptes sur le comptoir. « Tu connais ce livre. »
Elle le regarda, puis le livre, puis de nouveau lui. Son visage se ferma comme une porte qu'on verrouille.
« Ça fait longtemps qu'on n'a pas vu ça. »
« Tu sais ce qu'il contient. » Caleb poussa légèrement le livre vers elle. « Les paiements. Les dates. Les entrées qui correspondent aux naissances, aux morts, aux mariages de ma famille. »
Elodie croisa les bras. « Et qu'est-ce que ça te fait, que je le sache ? »
« Mon père manquait des pages. Les dernières. Et juste avant la déchirure, il a écrit : *La dette se paie en sang, ou le puits se tarit.* Je dois savoir ce qui manquait. »
Elle détourna le regard vers la fenêtre. Dehors, le soleil couchant étirait des ombres rouges sur le bayou. Ses doigts se crispèrent sur son avant-bras gauche, un geste machinal, avant qu'elle ne s'en rende compte.
Caleb la vit. Il y avait une fine ligne blanche sous sa manche, trop droite pour être une cicatrice accidentelle.
« Elodie. » Sa voix se fit plus douce. « Ton nom à toi, il n'apparaît nulle part dans ce livre. Mais je connais ta famille. Ta grand-mère vivait du côté du marais quand les Broussard étaient déjà là. Tu sais ce qu'il y a dans l'eau. »
Elodie le dévisagea un long moment. Le silence s'épaissit entre eux, chargé de choses qu'elle ne disait pas. Puis, lentement, elle remonta sa manche gauche.
Une cicatrice de dix centimètres lui barrait la face interne du poignet, une ligne régulière, nette. Une cicatrice chirurgicale. Ou autre chose.
« T'avais quel âge, quand ton père a commencé à te préparer ? » demanda-t-elle.
Caleb hésita. « Préparer à quoi ? »
« À reprendre. » Elle remit sa manche en place. « Les Broussard ont toujours su, chacun à son tour. Ils naissent avec la connaissance. Ils la sentent passer sous la peau. C'est pour ça qu'ils savent lire les comptes. »
« Ce n'est pas une réponse. »
« C'est la seule que tu auras de moi. » Elle recula d'un pas. « Tu veux les pages manquantes ? Elles sont dans l'eau, comme tout le reste de ce qui compte ici. Mais si tu les cherches, cherche aussi le puits avant qu'Octobre arrive. »
Caleb serra la mâchoire. « Le puits est sec depuis trente ans. Tout le monde le sait. Ma mère me l'a dit. »
Elodie le regarda avec une pitié tranquille. « Ton père a recommencé à le creuser deux semaines avant sa mort. Il m'a acheté trois pelles et deux cordes en nylon. »
Caleb sentit le sol vaciller sous ses pieds, une sensation familière depuis deux jours. Il saisit le livre et le serra contre sa poitrine.
« Il a trouvé quelque chose ? »
« Je ne sais pas ce qu'il a trouvé, Caleb. » Elodie baissa la voix. « Mais le matin de sa mort, il est passé ici à l'aube. Il avait l'air d'un homme qui avait vu Dieu ou le diable, je ne saurais pas dire lequel. Il m'a dit une chose que je n'oublierai pas : *Ils ont essayé de la prendre il y a un siècle, mais elle a refusé. Maintenant ils sont prêts à tout pour ravoir leur dû.* »
Caleb attendit qu'elle continue, mais elle avait fermé la porte de son visage, cette fois pour de bon.
« La prochaine fois que tu viendras, dit-elle en lui tournant le dos, apporte de la farine. J'ai pas de temps à perdre avec les fantômes des Broussard. »
La clochette sonna quand Caleb sortit dans le crépuscule tombant. Papa Gator l'attendait sur le perron de bois, assis, la truffe tournée vers le sud, vers le marais. Il gémissait doucement, un son bas et constant qui lui rappelait un moteur qui cale.
Caleb regarda dans la même direction. Au-delà des champs, la ligne sombre du bayou se découpait contre un ciel cuivré. Et au-dessus de l'eau, là où la brume commençait à monter, il crut voir — pendant une fraction de seconde — une silhouette debout sur la berge, immobile, tournée vers la maison.
Puis il cligna des yeux et elle avait disparu.
Papa Gator se tut. Un froissement soudain de feuilles dans le vent.
Caleb posa la main sur sa veste, sur le livre, et commença à marcher vers la maison. Il avait quatre jours pour prouver qu'il possédait le marais. Mais la question n'était plus de savoir ce qu'il possédait — c'était de savoir ce qui, dans ce marais, le possédait déjà.
Sous ses pieds, les planches du chemin vibrèrent légèrement. Comme si quelque chose, sous la vase, avait remué en réponse.