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L'Épouse des Tourbières

Lire le chapitre 2: The Ledger of Mud

L'atelier sentait le pin, la créosote et la mort. Caleb poussa la porte qui grinça comme un cri d'oiseau blessé, et le chien — Papa Gator, le vieux bâtard de son père — entra le premier, le museau frémissant entre les établis couverts de poussière.

Les outils de son père pendaient encore au mur, chacun à sa place. Rabots, ciseaux, un maillet de charpentier dont le manche portait l'empreinte de trois générations de mains Broussard. Caleb les effleura du doigt, sentant le grain du bois usé sous ses callosités. Le soleil couchant filtrait par les fenêtres sales, allongeant des ombres rouges sur le sol de planches gondolées.

Papa Gator s'arrêta net au milieu de l'atelier. Son poil se hérissa le long de l'échine, et un grognement sourd monta de sa gorge. Il regardait fixement le coin nord-ouest, là où un vieux poêle à bois rouillé s'adossait au mur. Rien d'autre. Juste le poêle, une pile de copeaux desséchés, et une toile de bateau déchirée.

« Qu'est-ce que c'est, vieux ? » demanda Caleb.

Le chien ne bougea pas. Ses yeux jaunes restaient rivés sur le coin, comme s'il voyait quelque chose que Caleb ne voyait pas. Puis, tout aussi brusquement, le grognement cessa. Papa Gator secoua ses oreilles et trottina vers un vieux coffre en cyprès coincé sous l'établi principal.

Caleb s'accroupit. Le coffre devait peser une centaine de kilos, fermé par un cadenas massif en laiton, verdâtre d'oxydation. Il tira dessus — toujours fermé. Sur le dessus du coffre, gravé dans le bois, une date : *17 avril 1888*. *Broussard & Fils. Chantier naval.*

Il se releva et chercha une clé dans les tiroirs de l'établi. Menuiserie, outils, clous, une vieille boîte de cigares remplie de vis — rien. Il fouilla le fond du tiroir principal et sa main rencontra un rouleau de papier, ficelé d'une cordelette de chanvre.

Le papier était vieux, jauni par les années, et fixé par un sceau de cire rouge brisé. Il le déroula. C'était un acte notarié, en français, daté de 1887, décrivant une parcelle de terre marécageuse le long de la bayou Teche. « Le domaine héréditaire des Broussard, avec toutes ses eaux, vases, roseaux, et les droits de pêche, de chasse et de passage — à perpétuité. »

Ce n'était pas l'original, mais une copie de travail, avec des annotations en marge, écrites d'une écriture serrée et nerveuse que Caleb reconnut comme celle de son père. *« Vérifier la limite nord du marais, au-delà des cyprès chauves. »* *« Les Hanlon contestent la digue de 1902. »* *« Le puits — toujours le puits. »*

Caleb plia le papier et le remit dans sa poche.

Le coffre était verrouillé, mais son père avait toujours été un homme de méthodes simples. Caleb passa la main sous l'établi, et ses doigts trouvèrent une petite boîte métallique clouée à la face interne. Dans la boîte, une clé de laiton, assortie au cadenas usé par les années, et un carnet à la couverture de cuir noir, si brûlé sur les bords qu'il paraissait avoir été repêché dans un incendie. Il sortit la clé et le carnet.

La clé tourna dans le cadenas avec un claquement sec. Caleb souleva le couvercle du coffre. Une odeur de moisi enveloppa le visage de Caleb. Dedans, soigneusement roulés dans de vieux draps de lin : les plans de bateaux que son père avait dessinés, jamais construits, les modèles réduits trop fragiles pour survivre à des années de sécheresse. Mais ce n'était pas le trésor que Caleb cherchait dans le coffre. Sous les plans, fermé dans un double étui de toile cirée, reposait un objet long et incurvé, pesant lourd dans sa main.

Il sortit.

Une canne en fer forgé, patinée par les années, ornée d'un pommeau en forme de serpent d'eau qui s'enroulait sur lui-même. Des anneaux de laiton la décoraient, gravés de motifs qu'il ne parvenait pas à déchiffrer. Caleb la souleva, la sentit, en apprécia l'équilibre, le poids. Son père ne marchait jamais avec une canne. Cette canne n'était pas un outil de marche : c'était un instrument, une arme peut-être. Une clé.

Il la reposa sur l'établi, à côté du carnet brûlé.

Le carnet. La couverture en cuir portait des gouttes de cire et des marques de brûlure profondes, presque des trous. Il l'ouvrit à la première page. Une écriture ancienne et ornée s'étalait sur le papier jauni. Une écriture que Caleb reconnut comme étant celle de son arrière-grand-père, peut-être encore plus ancienne.

*« Ceci est la livre des comptes de la maison Broussard. Ce qui est dû doit être payé, et ce qui est payé est noté, afin que la dette ne croisse jamais au-delà de la récolte. »*

Des colonnes. Des dates. Des paiements.

Caleb tourna les pages, et son doigt suivait les lignes. *Octobre 1901 — deux génisses noires, par le bayou nord.* *Octobre 1911 — un tonneau de whiskey de maïs, entreposé au vieux frêne.* *Octobre 1934 — une bague de mariage en argent, celle de Marie Hebert.*

Des années. Toutes en octobre. Toutes des paiements.

Et au fil des pages, l'écriture changeait, passant de la calligraphie d'autrefois à l'écriture plus ronde de son grand-père, puis aux pattes de mouche de son père. Les entrées devenaient moins précises, plus griffonnées, presque désespérées.

*Octobre 1978 — le chien-loup, encore.* *Octobre 1988 — ce qu'ils ont demandé. Le billet de banque, avec le sang.* *Octobre 1997 — la clarinette de Junior.*

Caleb s'arrêta une seconde. Junior. Son oncle. Mort d'une « fièvre » selon la légende familiale, à vingt-deux ans. Il n'avait jamais connu d'autre version. Il continua.

*Octobre 2005 — trois sangliers tués sur la terre haute, non noyés. Ils ont pris la viande.*

La dernière page. L'écriture de son père, plus tremblée que jamais, une encre pâle, presque trop légère pour être lue :

*Octobre — l'eau. Ils ont refusé l'eau. Ils veulent une épouse.*

La phrase se terminait sur un gribouillage fébrile, illisible, comme si la main qui tenait la plume s'était arrêtée au milieu d'un mot, prise d'une panique soudaine. Puis, trois lettres, appuyées comme un cri : *AIDEZ-NOUS.* Non. Il relut. *AIDEZ.*

La page suivante était déchirée, ne laissant qu'une frange de papier dentelé. Il ne restait rien d'autre.

Caleb laissa le carnet tomber sur l'établi.

Un moteur de voiture gronda dans l'allée, soulevant des graviers. Papa Gator se précipita vers la porte, la queue battante, gémissant doucement.

Caleb remit la canne et le carnet dans le coffre, le ferma, et sortit de l'atelier.

Une Buick noire était arrêtée devant la maison, moteur tournant. Une femme d'une cinquantaine d'années en tailleur gris fermait la portière, une serviette en cuir à la main. Elle avait des cheveux bruns striés de gris, un visage sévère qui semblait peu habitué au sourire, et un petit pin's doré sur le revers de sa veste — une palme, symbole de l'ordre des avocats de la Louisiane.

« Caleb Broussard ? » demanda-t-elle sans préambule.

Caleb hocha la tête, s'essuyant les mains sur son jean.

« Ruby Millet. J'étais dans le cabinet de ton père. »

Il la fit entrer dans la cuisine dont on alluma une lumière jaunâtre. Il lui fit du café. Elle accepta, sortit une liasse de documents de sa serviette, et les posa sur la table en Formica, entre le sucrier et le sel.

« L'estate de ton père est grevé. La maison, l'atelier, le terrain — tout est hypothéqué chez la banque agricole de Sainte-Emma. Ta mère... » elle hésita, « ... tes parents ont emprunté il y a douze ans, pour tenir le chantier naval. Ils n'ont jamais pu rembourser.

— Et maintenant.

— Et maintenant, la banque réclame la somme, ou la propriété entière. Le chantier, les quais, la maison, le marais compris. »

Caleb s'assit en face d'elle. Le café sentait fort, amer. Il ne le but pas.

« Combien ?

— Assez pour qu'aucune banque ne prête à un chantier naval qui ne tourne plus depuis cinq ans. À moins que tu ne trouves un investisseur privé, et vite. » Elle poussa un document vers lui. « Il reste cinq jours pour prouver le titre de propriété du marais. Si tu ne peux pas, la banque le réclamera comme garantie collatérale et le turf sera vendu aux enchères pour payer les créances. »

Caleb regarda par la fenêtre de la cuisine, vers la masse sombre des cyprès, le ruban argenté de la bayou, là où avant, il y avait encore des lucioles. « Et le Livre des Comptes ? »

Millet secoua la tête, avec un petit rire désabusé. « Le seul livre qui intéresse la banque, c'est un grand livre de comptes à eux. Pas celui de ton père. »

Elle se leva, rafla ses documents et laissa sa carte de visite sur la table. « Cinq jours, Caleb. À partir de demain. Retrouve un papier qui confirme que le marais vous appartient à toi et à ta famille — un acte original, un plan cadastral, un témoignage notarié d'avant l'ouragan de 1950, n'importe quoi. C'est le seul moyen. »

Elle sortit sans ajouter un mot. Le moteur tournait là-haut. La Buick s'éloigna, laissant la poussière retomber.

Caleb resta assis à la table. Papa Gator vint poser sa tête sur son genou, lourd, chaud, muet. Le vieux chien avait les yeux clairs, comme s'il comprenait, lui aussi, que les Broussard étaient au bord du précipice, que le marais leur échappait, et que le marais ne pardonnait rien à personne.

Il hésita, puis sortit de sa poche le vieux papier d'acte, celui qui décrivait le « domaine héréditaire » et ses limites. Il le fit tourner dans la pénombre. Sur la marge, la note s'affiche comme une cicatrice : *« Le puits — toujours le puits. »*

Le puits.

Il n'y avait pas de puits, pas de puits qu'il connaisse, dans le marais de sa famille. Pas de puits, pas de puit, pas de puit. Pourtant, son père ne notait rien d'important sans une raison.

Caleb se leva, attrapa sa veste, et prit la canne en fer dans le coffre, comme on prend une boussole avant de traverser une nuit sans étoiles. Elle était lourde, froide, et la tête du serpent semblait le regarder, elle aussi.

Il n'avait que cinq jours pour sauver le terrain. Mais il avait une nuit pour retrouver ce puits.

Il sortit, la canne à la main, et Papa Gator le suivit dans la nuit pourpre de la Louisiane.