L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 30: All the Lost Girls
L’eau noire reflétait le ciel d’avant l’aube, strié de rose et de gris. Ils étaient tous là — Guidry, deux adjoints, le médecin légiste, les vieilles femmes en noir — mais personne ne parlait. Le silence autour de la fosse était plus lourd que la terre qu’on avait déplacée.
Caleb tenait encore la robe de mariée vide, mais elle lui glissa des doigts quand la lampe du légiste éclaira le premier visage. Une femme, jeune, les yeux clos, les lèvres doucement ondulées comme si elle souriait en dormant. Pas de pourriture. Pas de morsure. Elle semblait simplement affalée contre la paroi de tourbe, enveloppée dans un linceul de racines de cyprès et de feuilles mortes.
— Mon Dieu, murmura l’adjoint Thibodeaux en reculant d’un pas.
Le légiste, un petit homme sec nommé Delacroix, descendit dans la fosse avec une lampe à main. Il s’accroupit, souleva une mèche de cheveux bruns, examina la joue intacte.
— Elles sont mortes depuis combien de temps ? demanda Guidry.
Delacroix se releva lentement. Il avait le visage de quelqu’un qui a cessé de croire à l’horloge.
— Ça, c’est le problème, shérif. Je ne peux pas vous dire.
Il balaya la lampe le long de la paroi de la fosse. La lumière révéla une seconde forme, puis une troisième, puis une rangée entière — des silhouettes allongées comme des dormeuses dans un dortoir d’argile.
— C’est la tourbe, expliqua Delacroix. L’acide du sol, le froid, l’absence d’oxygène. Elles ont été momifiées par le marais. Certaines pourraient avoir cent ans. C’est comme le corps de Tollund en Europe. Mais celles-là...
Il s’interrompit, pointa la plus proche.
— Celle-ci, je la reconnais. C’est Claire Mouton. Disparue en 2009.
La vieille femme que Caleb connaissait comme Tante Odile poussa un soupir qui n’avait rien d’un triomphe. Elle tenait le portrait de cuivre de Marie-Claire contre sa poitrine, comme une icône.
— Elles étaient là depuis toujours, dit-elle doucement. Il les gardait. Il n’en tua pas une seule.
Guidry se tourna vers elle.
— Qui, « il » ?
Odile ne répondit pas. Elle regarda Caleb.
— Tu as annulé le mariage, dit-elle. Tu as donné son nom à l’eau. Maintenant, regarde ce que le mariage retenait.
Caleb s’approcha du bord de la fosse. Sa tête tournait encore de la fièvre, mais il força ses yeux à compter. Une, deux, cinq, dix, seize. Seize formes humaines rangées sous les racines de cyprès, sous cette terre qu’on avait failli raser avec des bulldozers. Il chercha un visage qu’il connaissait.
— Ava, dit-il. Il faut trouver Ava.
L’adjoint Thibodeaux pointa sa lampe vers une autre ouverture — une faille entre deux arbres géants, béante maintenant que la tourbe s’était effondrée. On voyait une porte d’acier rouillé, entrebâillée.
— Une chambre, dit-il. Là-dessous.
Ils descendirent par une échelle qui craquait sous chaque pas. L’air était chaud — étonnamment chaud — et chargé d’une odeur d’huile et de poussière ancienne. Un vieux générateur ronronnait dans un coin, relié à un tuyau de cuivre. Un déshumidificateur géant, un appareil des années 1950, oscillait doucement, crachant un filet d’air sec.
La pièce était petite, lambrissée, propre. Une couchette, des couvertures empilées, une bouteille d’eau vide, un livre de poche usé jusqu’à la trame. Et sur la couchette, couchée sur le côté comme une enfant qui fait la sieste, Ava Guidry — la sœur qu’Elodie cherchait depuis dix ans.
Elle respirait.
Caleb retint son souffle. Le médecin légiste la rejoignit en deux enjambées, lui prit le poignet, chercha le pouls.
— Elle est vivante. Faible, déshydratée, mais vivante. On dirait qu’on l’a gardée au chaud, nourrie, hydratée... depuis des années.
La sœur d’Elodie dormait. Son visage était pâle, presque translucide, mais il n’y avait ni blessure ni maigreur extrême. Une veilleuse à diode, branchée sur la batterie du générateur, clignotait dans un coin — une petite lumière verte qui battait comme un cœur mécanique.
— Qui a fait ça ? demanda Guidry d’une voix étranglée. Il était pâle sous le hâle de sa vie de rivière.
Caleb ne répondit pas tout de suite. Il regardait la lumière verte, le désacheur qui n’avait jamais été coupé, le livre au chevet d’Ava — un vieux roman de gare, corné à la page cent vingt. Quelqu’un avait lu pour elle. Quelqu’un avait tourné les pages.
— Marie-Claire, dit-il enfin. Elle disait qu’elle les gardait. Qu’elle les gardait vivantes.
— Mais c’était un fantôme, une malédiction, un... une mécanique de famille, bafouilla Guidry. Elle ne pouvait pas changer une ampoule.
Delacroix examina le générateur.
— Ça, c’est de l’entretien récent. Les filtres sont neufs. Ce système a été révisé il y a moins de six mois.
Caleb regarda les vieilles femmes qui étaient restées en haut, sur la berge. Leurs silhouettes noires se découpaient contre le ciel gris. L’une d’elles — Tante Odile — tenait toujours le portrait de cuivre. Mais une autre, plus jeune, Tante May, avait glissé sa main dans sa poche et semblait regarder le sol.
Il ne dit rien. Pas encore.
Delacroix sortit un téléphone de sa poche.
— Il faut évacuer tout ça, shérif. Les seize autres femmes, les corps, la chambre — il faut une chaîne de commandement, des gants, des sacs...
— Et il faut trouver un juge, dit Guidry. Avant cinq heures.
Caleb regarda sa montre. Il restait moins de vingt minutes.
Il remonta à la surface, les jambes lourdes. L’air froid lui fit du bien. Le ciel était maintenant lavande et cuivre, avec un filet de soleil juste au-dessus de l’horizon de cyprès. La belle-mère de la mission — cette église qu’on avait exhumée — se voyait à travers les arbres, avec sa cloche encore dans sa niche de brique, intacte, comme si elle avait attendu exactement ce matin.
Guidry le rejoignit au sommet de la berge.
— Broussard. On n’a peut-être pas de corps d’une femme de 1784, mais on a seize personnes disparues vivantes — ou presque. Et on a une chambre sous terre qui respirait, avec un chauffage et de l’eau en bouteille. Ça, ça parle plus fort qu’un contrat brûlé. Je pense qu’on peut suspendre le bulldozer.
Caleb hocha la tête, mais il serrait encore dans sa poche la bague marquée « J.B. ». Il la sortit, la fit tourner entre ses doigts — un poids d’or lisse et glacé, moins froid que la tourbe, mais plus froid que l’eau.
— Et Jean-Baptiste ? demanda-t-il. Il ne réclame plus Marie-Claire ? La cérémonie a bien annulé le pacte ?
Odile, qui avait descendu la berge sans qu’ils l’entendent, prit la parole. Sa voix était douce comme de la mousse sur une souche.
— Le mariage est annulé, mon petit. La veuve n’est plus une veuve. Elle n’a plus soif de sang. Mais le marié... lui, il n’a rien à voir avec la cérémonie que toi tu fais. Il a été nommé. Il a été condamné. Mais il n’est pas encore revenu chercher son contrat.
Caleb se tourna vers elle, la bague serrée dans le poing.
— Que voulez-vous dire ?
Odile lui prit les doigts, lui ouvrit doucement la main. Elle regarda la bague un long moment, puis leva les yeux vers lui. Ils étaient vieux, mais pas usés — des yeux d’eau profonde.
— Le marié est nommé dans la fosse, dit-elle. Tu l’as libéré de son silence. Mais un homme qui a noyé sa femme pour l’argent, son corps n’est pas dans ton cimetière de famille. Jean-Baptiste Broussard est enterré dans l’eau. Et quand un Broussard meurt dans l’eau, il ne dort pas longtemps.
La cloche de la mission vibra soudain — une seule note profonde, sans qu’on la touche, sans vent. Le son monta des racines, traversa le marais, et mourut lentement dans la lumière rose.
Caleb regarda la fosse. Il regarda la silhouette d’Ava toujours endormie sous terre. Il regarda le ciel qui virait au blanc.
— Il possède le journal, souffla soudain la vieille May, toujours immobile au-dessus de la berge. Le dernier folio. Celui qui a été arraché.
Caleb se retourna.
— Quoi ?
— Le registre de la famille. Ta mère l’a arraché avant de mourir, dit Odile, comme si c’était une évidence qu’elle aurait dû donner plus tôt. Elle a écrit un mot dessus, pour toi. Elle savait que ça viendrait. Elle l’a caché dans la boîte en fer, derrière les appâts.
Le soleil franchit l’horizon. Les bulldozers, à un kilomètre de là, ne démarreraient peut-être pas aujourd’hui. Mais Caleb savait déjà que ce n’était pas une fin.
Il serra la bague dans sa main, et descendit la berge en direction de la cabane aux appâts.
Derrière lui, la cloche vibra une seconde fois, seule, patiente.
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