L’ERREUR ENTRE NOUS
Lire le chapitre 11: Vendredi
Eleanor passa quatre jours à prétendre que Montréal n’était pas une variable.
Elle échoua.
Elle ne demanda pas à Theo ce qu’il comptait faire. Elle appela cela respecter son autonomie.
Arun appela cela « de la retenue armée ».
« Tu veux qu’il reste ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas le sujet du modèle.
— Je te parle à toi.
— Je ne sais pas.
— Tu sais.
— Je le connais depuis onze jours.
— Des guerres ont commencé plus vite.
— Ta comparaison est très rassurante.
— Tu l’aimes bien ?
— Oui.
— Tu veux plus de temps ?
— Oui.
— Alors communique l’information. »
Elle lui lança un regard.
« Tu ressembles à un mauvais chatbot.
— Je travaille ici. »
Vendredi, à quinze heures trente, Theo envoya :
On peut se voir ce soir ?
Ils se retrouvèrent sur la South Bank.
Le ciel était clair, froid. La Tamise reflétait les façades nouvelles, les ponts anciens, les lumières des drones.
Theo l’attendait près du National Theatre.
« Vous avez l’air d’assister à un enterrement.
— Vous avez accepté ?
— Bonjour.
— Theo.
— Oui. »
Le mot suffit.
« Vous partez.
— Oui.
— Quand ?
— Dans six semaines.
— Pour combien de temps ?
— Deux ans. »
Eleanor hocha la tête.
Elle avait préparé plusieurs réactions.
Aucune ne servit.
« C’est bien, dit-elle.
— Oui.
— Félicitations.
— Merci. »
Ils marchèrent.
« Vous êtes en colère.
— Non.
— Vous venez de dépasser un enfant en trottinette.
— Je marche vite.
— Vous évacuez Londres. »
Elle s’arrêta.
« Je ne suis pas en colère que vous partiez.
— Alors quoi ?
— Je suis en colère parce qu’une machine me l’a dit avant vous. »
Theo la fixa.
« Ce n’est pas ma faute.
— Je sais.
— Et je vous le dis dès que j’ai décidé.
— Je sais.
— Alors pourquoi on se dispute ?
— Parce que je ne sais plus quoi faire d’un futur que j’ai vu. Si je vous demande de rester, est-ce parce que je le veux ou parce que je veux contredire Résonance ? Si je vous encourage à partir, est-ce que je respecte votre autonomie ou est-ce que je joue exactement le rôle que le modèle a prévu ? Chaque choix me paraît contaminé. »
Theo regarda le fleuve.
« Arrêtez d’essayer de rendre le choix pur.
— Quoi ?
— Il n’y aura jamais de version propre de cette histoire. On connaît le score. On connaît la prévision. On connaît Lattice. On connaît Anna. Faire semblant d’effacer tout ça serait encore une forme de contrôle. »
Eleanor détesta le soulagement que lui procura cette phrase.
Theo se tourna vers elle.
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— Plus de temps.
— Avec moi ?
— Oui.
— À Londres ?
— Oui.
— Et si je pars ?
— J’en veux quand même. »
Il hocha la tête.
« Voilà une réponse.
— Ça ne résout rien.
— L’amour ne résout pas grand-chose non plus. »
Le mot apparut.
Eleanor leva les yeux.
« Vous avez dit amour.
— Comme catégorie.
— Lâche.
— Oui. »
Elle sourit malgré elle.
« Je pars à Montréal, dit Theo. Je ne vous demande pas d’attendre deux ans. Mais je n’ai aucune envie de faire comme si les six prochaines semaines ne comptaient pas.
— D’accord.
— D’accord quoi ?
— On prend les six semaines. »
Il l’embrassa.
De l’autre côté du fleuve, une publicité Lattice brillait sur une façade :
LA BONNE PERSONNE DEVRAIT PARAÎTRE ÉVIDENTE.
Theo se recula et lut.
Eleanor éclata de rire.
« Très mauvais timing, dit-il.
— Je vais prendre une photo.
— Pourquoi ?
— Preuve que le marketing produit peut se tromper. »
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