L’ERREUR ENTRE NOUS
Lire le chapitre 12: Six semaines
Six semaines paraissaient longues jusqu’à ce qu’Eleanor les convertisse en week-ends.
Il n’y en avait que six.
Le temps ordinaire devint précieux d’une manière presque gênante.
Un dîner du mardi avait désormais du poids.
Un dimanche matin sans programme ressemblait à un événement.
Même les disputes semblaient trop coûteuses pour être gaspillées.
Theo refusa pourtant qu’ils deviennent polis.
« Vous avez déplacé mon thé.
— J’ai réorganisé votre cuisine.
— Vous avez déplacé mon thé.
— Il était à côté du four.
— C’est là que vit le thé.
— Le thé n’a pas de droits territoriaux.
— En Grande-Bretagne, si. »
Son appartement de Camden était l’inverse du sien.
Des livres partout. Des maquettes acoustiques au mur. Des croquis sur la table. Un piano dans une pièce qui n’avait pas la place pour un piano.
Eleanor le regarda.
« Jouez.
— Non.
— Vous vouliez être compositeur.
— Je ne suis pas un service à la demande.
— Lâche. »
Il soupira puis s’assit.
La mélodie qu’il joua n’était pas une pièce finie. Quelques accords revenaient, s’interrompaient, repartaient autrement.
« C’est quoi ?
— Rien.
— Ce n’est pas rien.
— Ça n’a pas de fin.
— Ça semble inefficace.
— Certaines choses ne deviennent pas meilleures parce qu’on les finit vite. »
Elle reconnut le thème.
« Anna ?
— Oui. »
Il referma le clavier.
« Je n’ai jamais réussi à écrire la fin.
— Pourquoi ?
— Chaque conclusion sonnait comme un mensonge. »
Eleanor s’assit près de lui.
« Peut-être que la musique n’a pas besoin de finir là où elle est morte. »
Theo la regarda.
Ce soir-là, il rejoua.
Et, pour la première fois depuis des années, continua après l’endroit où il s’arrêtait toujours.
Pendant ces semaines, Eleanor découvrit aussi que Theo pouvait être insupportable dans des domaines que l’algorithme n’avait pas correctement anticipés.
Il cuisinait sans nettoyer en parallèle. Arrivait en avance au cinéma mais en retard partout ailleurs. Achetait des billets de train avant de vérifier les horaires de retour. Détestait les listes mais écrivait des notes sur des morceaux de papier qu’il perdait.
Theo découvrit qu’Eleanor possédait quatre calendriers différents.
« Pourquoi quatre ?
— Personnel, travail, logistique et hypothétique.
— Un calendrier hypothétique ?
— Pour les options non confirmées.
— Vous avez une interface pour des événements qui n’existent pas encore.
— Oui.
— Résonance n’avait aucune chance. »
Ils rirent beaucoup.
Ils se disputèrent aussi.
À propos du travail. De la vie privée. Du fait qu’Eleanor vérifiait parfois ses messages Lattice pendant qu’il parlait. Du fait que Theo transformait certaines questions sérieuses en plaisanteries.
« L’humour n’est pas une politique de gouvernance », lui dit-elle.
« Et les roadmaps ne sont pas un langage amoureux. »
Ils apprirent que la franchise n’évitait pas le conflit.
Elle évitait seulement de devoir deviner trop longtemps où il se trouvait.
Le dernier dimanche, Theo l’emmena à St Pancras.
Pas pour Anna.
Pour le son.
Ils se placèrent sous la verrière.
Une annonce arriva clairement de leur gauche.
Puis une alerte d’essai à droite.
« Avant, dit Theo, tout se mélangeait.
— Et maintenant ?
— Les gens peuvent savoir où regarder.
— Vous avez construit un système prédictif.
— Oui.
— Vous détestez les systèmes prédictifs.
— Non. Je déteste les systèmes qui confondent guider et décider. »
Eleanor resta silencieuse.
Elle comprit que sa propre distinction avait longtemps été moins claire.
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