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Les Dernières Vingt-Quatre Heures

Lire le chapitre 1: The Cold Awakening

La lumière grise filtrait à travers les rideaux de dentelle, et pourtant Evelyn savait déjà. Même avant d’ouvrir les yeux, même avant que le roulis sourd du navire ne lui rappelle où elle se trouvait, elle savait. Le goût du thé froid sur sa langue. Le craquement particulier de la boiserie d’acajou au-dessus de sa tête. La caresse satinée du drap contre sa joue. Tout était identique.

Elle ouvrit les yeux. Le cartel de bronze sur la cheminée indiquait six heures moins le quart. Le 14 avril 1912. Elle le savait avant même de lire les chiffres gravés.

La terreur la saisit d'abord, une crampe glaciale qui lui serra la poitrine. Puis vint autre chose, une sensation plus étrange encore : la fatigue. Pas celle du corps, mais celle de l'âme. Combien de fois avait-elle vécu cette même aube dorée, ce même réveil dans cette cabine de première classe dont elle connaissait chaque boiserie, chaque dorure, chaque ombre portée du lustre sur le plafond mouluré ?

Elle se souvenait du premier réveil — la panique pure, les cris, l'incompréhension. Les explosions de vapeur dans les cheminées. Les ordres hurlés en anglais et en allemand. Le grand fracas de la coque qui se déchire comme du papier. Elle se souvenait de l'eau — mon Dieu, cette eau — noire, grasse, avide, qui grimpait le long des coursives en grondant comme un animal affamé. Elle se souvenait de la musique. Les musiciens qui jouaient encore lorsque le pont s'inclinait, obstinés, tragiques, magnifiques. Elle se souvenait de sa main glissant sur la rambarde, de sa jupe trempée, du cri déchirant d'une femme quelque part dans la nuit.

Elle se souvenait de mourir. Elle se souvenait de mourir plusieurs fois.

Le roulis du navire était paisible, presque berceur. Evelyn s'assit lentement, les mains tremblantes. La robe de chambre en soie chinoise était exactement là où elle l'avait laissée la veille — ou la dernière version de la veille, celle qui se répétait, elle s'enfonçait dans les replis d'une journée qui n'avait jamais fini de se dérouler. Les miettes du petit-déjeuner d'hier étaient peut-être encore sur le plateau, mais elle n'avait pas à se retourner pour savoir qu'il était vide. Elle n'avait jamais faim, au réveil. L'angoisse coupait l'appétit, même celui d'une morte en sursis.

Un bruit.

Elle se figea. Ce n'était pas le craquement habituel des membrures, ni le grincement discret de la tuyauterie. C'était un pas. Un pas feutré, mais entier. Quelqu'un se tenait à l'entrée de sa cabine, la porte entrouverte derrière lui, silhouetté dans la lumière laiteuse du couloir éclairé au gaz.

Un homme. Grand. Les cheveux sombres, en bataille, comme s'il avait couru. Et son visage, dans la pénombre — elle ne le connaissait pas. Et pourtant, le regard qu'il posait sur elle, intense, presque douloureux, avait une familiarité qui lui retourna l'estomac. Ce n'était pas le regard d'un inconnu qui s'était trompé de cabine. C'était le regard d'un homme qui la cherchait depuis longtemps.

Evelyn ouvrit la bouche. Aucun mot n'en sortit.

L'homme fit un pas en arrière.

« Attendez ! » Sa voix rauque, brisée par le sommeil ou par quelque chose de plus profond. Elle se leva d'un bond, renversant un verre d'eau sur la table de nuit. Mais il était déjà dans le couloir, sa silhouette sombre disparaissant derrière le chambranle. Elle courut pieds nus sur le tapis épais, poussa la porte.

Le couloir était vide. Désespérément vide. Un steward se tenait au bout, près du salon de lecture, en train de lustrer une poignée en laiton. Il leva la tête.

« Madame Ashworth ? Un problème ? »

Evelyn haletait, la main contre le chambranle. « L'homme… qui est sorti de ma cabine ? Vous l'avez vu ? »

Le steward plissa les yeux, perplexe. « Je… je n'ai vu personne, madame. La coursive est déserte depuis cinq heures. »

Evelyn sentit le sang se retirer de ses joues. Ou peut-être pas. Peut-être qu'elle se noyait dans une répétition de plus, et que ce visage sombre n'était qu'un fragment de rêve, une hallucination née de la fatigue des siècles.

Elle referma la porte et s'y adossa un long moment, le cœur tambourinant contre ses côtes.

Non. Elle l'avait vu. Elle en était certaine. Et, plus déconcertant encore, elle avait la certitude étrange, indéfinissable, qu'il avait été là les autres fois. Qu'elle l'avait déjà croisé à tous les repères de cette journée éternelle : sur le pont promenade au moment où le soleil émergeait de l'Atlantique, près de l'escalier des premières classes quand le vieux colonel faisait son discours aux dames, à la poupe lorsque la mer se couvrait de crêtes blanches à la tombée du soir. Il avait toujours été là. Et elle ne l'avait jamais vu.

Sa main tâta son visage. Elle se devait d'y aller. De le trouver. De comprendre ce qu'un visage qui se souvient d'elle pouvait bien signifier dans un monde condamné à se répéter.

Elle se rhabilla vite — une robe de ville bleu ardoise, un chapeau à ruban marine, des gants qu'elle boutonna mal — et sortit dans le corridor. Le Titanic s'éveillait autour d'elle, dans la routine sourde et coûteuse de la première classe. Des garçons en blanc poussaient des chariots de thé. Une femme âgée, la baronne de quelque part, traversait le salon de lecture avec son caniche. Tout était si réel. Si infiniment prévisible. Si parfaitement voué à basculer dans l'horreur, quelques heures plus tard.

Evelyn avait appris, au fil des cycles, à naviguer dans ce fatalisme tranquille. Elle savait qui mourrait, qui survivrait, qui mentirait, qui volerait un canot de sauvetage à un enfant. Elle savait que personne ne la croirait si elle criait au désastre. Elle avait essayé, lors du premier cycle, d'avertir le commandant. On avait ri. On l'avait raccompagnée à sa cabine. On avait cru à une femme hystérique qui venait de perdre son fiancé à New York.

Evelyn n'avait pas de fiancé. Elle n'avait même plus de mère — morte des années plus tôt, dans une villa de Nice. Elle voyageait seule, « filliature accomplie » selon son père, qui passait sa vie entre les capitales d'Europe et les maisons de jeu de Monte-Carlo. Peut-être était-ce cette solitude qui expliquait qu'aucun fantôme de proche ne venait hanter ses boucles. Elle mourait seule, à chaque fois, dans le grand cri d'acier de la coque, le fil de ses pensées se rompant dans les ténèbres glacées.

Jusqu'à aujourd'hui. Jusqu'à cette ombre dans l'embrasure.

Elle descendit vers le pont promenade. La lumière du matin se répandait au-dessus de l'océan, plate et argentée, sans aucune nuance de présage. L'air sentait le sel, la peinture fraîche et la fumée de charbon. Autour d'elle, des messieurs en complet sombre faisaient les cent pas, des enfants jouaient au cerceau. Rien n'aurait pu être plus banal, plus paisible, plus profondément trompeur.

Il était là.

Appuyé à la rambarde, à une vingtaine de pas, le dos tourné vers elle. Il n'avait plus la veste de la nuit — il portait un pardessus gris, usé aux coudes, une casquette de marin roulée sous le bras. Il semblait étudier l'horizon avec une intensité qui dénotait, chez un passager de deuxième classe à l'évidence, quelque chose de plus que la simple contemplation du paysage.

Elle s'approcha, le cœur cognant. Elle était une femme, seule, face à un inconnu. Mais elle était aussi une morte qui revenait chaque matin. Les convenances avaient cessé de la gouverner plusieurs vies plus tôt.

« Vous étiez dans ma cabine », dit-elle. Ce n'était pas une question.

Il se retourna. Il était plus jeune que ne l'avait laissé deviner la pénombre — vingt-huit ans, peut-être trente. Ses yeux étaient d'un gris très pâle, presque transparent, et ils la regardaient avec une intensité qui la fit vaciller sur ses jambes. Il ne parut ni surpris ni confus. Il la détailla comme on reconnaît un souvenir.

« Vous vous souvenez de moi.

— Je vous ai vu à l'aube », dit-elle, troublée par le ton. « Et… ailleurs. Sur ce pont.

— Quand ?

— Je ne sais pas. Hier. Ou jamais. Les deux. » Elle passa une main sur son front. Elle savait à quel point ces mots semblaient insensés. « Combien de fois avez-vous vu tomber la nuit, monsieur ? »

Il se tut. Une mouette cria quelque part, loin au-dessus de la proue.

« Assez pour avoir perdu le compte », dit-il enfin. Sa voix était rauque, mesurée, comme s'il pesait chaque mot. « Je m'appelle Julian Cross. Secondes classes. Cajute 89. Et je crois… je crois que nous sommes coincés ensemble, vous et moi, dans ce même mauvais rêve. »

Evelyn ne répondit pas tout de suite. Elle regardait ses mains, l'usure de son pardessus, la fin de ligne qui ridait le coin de ses yeux. Il n'avait pas l'allure d'un menteur. Et il avait, dans la façon de se tenir, cette fatigue si particulière des âmes qui ont vu finir le monde et qui, pourtant, continuent de se lever chaque matin.

« Café », dit-elle.

Il arqua un sourcil.

« Le petit-déjeuner est servi dans la salle à manger des premières classes à sept heures et demie. Vous n'y serez pas admis. Mais j'ai de quoi faire venir un plateau sur la promenade. Assez pour deux. Nous pourrons… » Elle chercha ses mots. « Comparer. »

Il acquiesça lentement, presque avec gratitude. La cloche du premier service sonna au loin, cristalline.

« Plus tard », dit-il soudain, le regard passant au-dessus de son épaule. « Il y a un steward, là-bas. Il nous observe depuis un moment. »

Evelyn se retourna. Un homme en uniforme bleu se tenait à l'entrée de l'escalier des premières classes, un objet brillant dans la main — un carnet, ou une boîte. Il détourna la tête avec affectation.

« Il est là chaque cycle », murmura-t-elle. « Près de la réserve. »

Julian plissa les yeux. « Chaque cycle », répéta-t-il, comme s'il goûtait ces mots. « Alors nous sommes deux à voir le même film. »

Un frisson parcourut la nuque d'Evelyn, et ce n'était pas du froid. « Que diriez-vous d'une métamorphose ? »

« Pardon ? »

« Je propose un échange », dit-elle, retrouvant une assurance qu'elle ne savait plus posséder. « Ce soir, quand le soleil se couchera, nous verrons si l'horizon nous répond. En attendant, il faut que je sache une chose. » Elle planta son regard dans le sien. « Pourquoi vous ?

— Pourquoi moi quoi ?

— Pourquoi est-ce vous que le destin a choisi, parmi sept cents âmes, pour partager ma boucle ? »

Un steward surgit de la coursive, les salua nerveusement, murmura quelque chose à propos de colis suspects en troisième classe, d'un passager qui aurait embarqué avec des documents falsifiés. Julian le congédia d'une main, sans quitter Evelyn des yeux.

« Je ne crois pas au destin », dit-il enfin. « Je crois aux occasions. Et celle-ci, madame Ashworth, a l'air… » Il sourit pour la première fois, un sourire fatigué mais réel. « Impossible à manquer. »

Evelyn sentit à nouveau le frisson, plus profond cette fois. Une porte venait de s'ouvrir quelque part — non pas dans le couloir, mais dans l'architecture même du temps. Et sur le pont, l'océan brillait d'un calme absolu, comme une page blanche avant l'encre du soir.