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Les Dernières Vingt-Quatre Heures

Lire le chapitre 2: The Constant Passenger

Le soleil se levait à peine, brisant la grisaille de l’Atlantique en milliers d’éclats d’argent, quand Evelyn Ashworth poussa la porte du pont promenade. L’air salin lui mordit les joues, et elle sentit ce matin-là — ce énième matin — se déployer devant elle comme une page blanche qu’elle connaissait par cœur.

Elle ne prit pas le temps d’admirer l’horizon. Ses yeux cherchaient ailleurs, furetaient entre les chaises longues, derrière les couples enveloppés dans leurs manteaux de laine, autour des stewards affairés. Un seul visage l’intéressait.

Celui de l’homme qui avait surgi dans sa cabine comme une hallucination bien trop solide.

Elle le trouva adossé au bastingage, à tribord, là où le vent ne portait pas trop fort. Il tenait une cigarette qu’il ne fumait pas, la fixant comme si elle détenait un secret qu’il tentait de percer. James — non, *Julian*. Julian Cross, secondes classes. Le nom lui revint, propre et net, comme si quelqu’un le lui avait soufflé à l’oreille.

— Vous voilà, dit-il sans se retourner, éteignant la cigarette d’une pichenette par-dessus bord.

Evelyn s’immobilisa à deux pas de lui. Une vague de déja-vu — pas celui, plus profond, des boucles ; non, un autre, plus banal — la fit hésiter.

— Comment saviez-vous que j’étais là ?

— Vous portez les mêmes chaussures chaque fois. Vous faites le tour du pont de bâbord à tribord en trente-cinq minutes, puis vous cherchez près du grand escalier. Cette fois-ci, vous êtes venue directement ici. C’est nouveau.

Il se tourna enfin vers elle, et Evelyn découvrit des yeux d’un brun si foncé qu’ils paraissaient noirs, plantés dans un visage anguleux qu’elle ne reconnut pas. Pas de souvenirs plus anciens que la veille — ou l’autre veille — de ses boucles. Juste cette présence soudaine, comme une note dans une partition qu’elle avait toujours jouée seule.

— Vous arrivez de ma cabine, dit-elle. Toutes portes fermées. Comment ?

Julian haussa une épaule. Il portait un costume de seconde classe, mais la coupe était trop bonne pour un simple commerçant. Il y avait chez lui quelque chose d’attendu, de *destiné*.

— Je suis probablement aussi perdu que vous. Seule différence : je ne dors pas beaucoup. Et quand je ne dors pas, je vois des portes s’ouvrir là où elles devraient être fermées.

— C’est une façon de dire que vous êtes entré chez moi par effraction.

— C’est une façon de dire que je cherche un autre passager constant. Et je crois que je l’ai trouvé.

Le silence qui suivit n’avait rien de confortable. Evelyn croisa les bras, sentit le froid s’infiltrer entre les mailles de ses gants. Elle avait passé tant de jours — tant de *matins* — à se demander si elle était folle, ou seule, ou les deux, que la présence de cet homme lui semblait à la fois une délivrance et une menace.

— Comment savez-vous que je suis dans vos boucles ? demanda-t-elle. Peut-être que c’est moi la seule constante, et vous, le nouveau.

Julian la regarda longuement. Une expression étrange passa sur son visage, comme un reflet dans une vitre agitée.

— Parce que je me souviens de votre visage sur le pont, hier. Et avant-hier. Et la veille. Et je me souviens de vous tombant dans l’eau, au moins deux fois. Une fois, vous avez crié mon nom. Vous le connaissiez déjà. Je ne vous connaissais pas.

Evelyn sentit le sang quitter ses joues. Deux fois ? Elle ne se souvenait pas d’avoir crié aucun nom. Ses souvenirs de fin de boucle étaient fragmentés, une vitre brisée dont elle ne conservait que des éclats : le froid, la panique, le noir d’eau gelée.

— Nous devons comparer nos notes, dit-elle fermement. Tout de suite.

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Le café de seconde classe était presque vide à cette heure matinale. Ils s’installèrent dans un coin discret, près d’un hublot qui laissait entrer une lumière pâle et laiteuse. Julian commanda deux thés pour elle et lui, sans demander, et Evelyn remarqua qu’il savait exactement comment elle le prenait : citron, pas de sucre.

— D’abord, dit-il en poussant sa tasse vers elle, combien de fois avez-vous vécu ce jour ?

Evelyn hésita. Compter était une terrible habitude qu’elle avait abandonnée depuis longtemps.

— Au moins trente. Peut-être quarante. Après un certain nombre, les chiffres se brouillent.

— Pour moi, c’est soixante-douze.

Elle reposa sa tasse. Soixante-douze. Presque le double. Il parlait sans forfanterie, d’une voix neutre, comme s’il lisait un rapport météorologique.

— Nous ne commençons pas en même temps, murmura-t-elle.

— Peut-être que la boucle a grandi, dit Julian. Comme une rivière qui déborde. Elle me prend maintenant, et vous étiez déjà dedans.

— Ou peut-être que quelqu’un essaie de nous faire travailler ensemble.

Le silence qui suivit fut interrompu par un steward qui s’approcha, un plateau tremblant dans les mains. Il avait un visage rougeaud, des yeux inquiets, et il respirait comme s’il avait couru à travers tout le navire.

— Monsieur Cross ? Pardonnez-moi, monsieur. Vous avez demandé qu’on vous signale… eh bien… il y a un homme en troisième classe qui correspond à votre description. Inspecteur Bridges. Voyage sous de faux papiers. Devrait être ici sous le nom de Schmidt, mais le manifeste dit autre chose.

Evelyn plissa les yeux. Julian posa sa serviette, son visage se fermant comme une porte blindée.

— Merci. Où l’a-t-on vu en dernier ?

— Près de la salle des machines, monsieur. Escalier arrière, pont F. Il traînait, un paquet sous le bras. On aurait dit un homme qui cherche quelque chose — ou qui attend.

Le steward s’éclipsa après un bref hochement de tête, et Julian se tourna vers Evelyn avec une intensité nouvelle.

— Votre steward, celui qui apparaît près de la soute à chaque fois, dit-il d’une voix soudain plus dure. Comment s’appelle-t-il ?

— Je ne lui ai jamais demandé.

— Il le faudra. Parce que je crois que cet homme en troisième classe — l’inspecteur Bridges — n’est pas ici pour un contrôle de routine. Il cherche quelqu’un. Et je crois que ce quelqu’un, c’est peut-être vous.

Evelyn laissa sa main retomber, la tasse vibrante de trop de thé pour ses doigts.

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous êtes la seule passagère constante que je connaisse. Et parce que, à soixante-douze reprises, je n’ai jamais vu cet inspecteur s’intéresser à personne d’autre. Sauf une fois.

Il se pencha. Sa voix tomba à un murmure.

— La fois où nous sommes restés ensemble jusqu’au bout. La nuit. Quand le navire a commencé à sombrer.

Evelyn le regarda, abasourdie.

— Vous étiez là ? À la fin ?

— J’étais là. Et vous m’avez dit une seule phrase : *« Il va nous faire couler si on ne le trouve pas. »*

Le vent sembla traverser la pièce close, glacé comme une lame. Evelyn sentit un frisson lui parcourir l’échine — un souvenir presque intact, cette fois, une voix dans l’obscurité, de l’eau qui montait, et la sensation d’un bras ferme autour de sa taille.

— Alors nous devons le trouver d’abord, dit-elle en se levant.

Julian la suivit sans poser de question, et ensemble ils quittèrent le café, laissant leurs thés refroidir sur la table comme des preuves d’un monde ordinaire qu’ils ne connaîtraient jamais.