Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 32: The Last Dive
L’eau était noire comme de l’encre sous la coque du *Sea Serpent*, et Mack se tenait à la rambarde, les mains serrées sur le métal froid. Il avait dit à Rosa qu’il partait une dernière fois, pour « vérifier quelque chose ». Il lui avait menti. Pas pour la tromper, mais pour lui épargner la vérité : il allait faire une dernière plongée vers la *Santa Catalina*, seul, avec le casque de bronze de Jake sous le bras.
Le bateau tanguait doucement au-dessus du site. Les instruments de bord indiquaient la position exacte, celle qu’il avait marquée des années plus tôt, quand tout avait commencé. Le soleil se couchait à l’horizon, jetant des reflets orange sur une mer qui semblait trop calme pour un endroit aussi maudit.
Il enfila sa combinaison, vérifia ses bouteilles, fixa le casque dans un filet qu’il attacha à son harnais. Pete monta sur le pont, les mains dans les poches, le regard lourd.
— T’es sûr de vouloir faire ça seul ? demanda-t-il.
Mack ajusta son masque, évita son regard.
— C’est ma plongée. Ma faute, aussi. Je dois la terminer moi-même.
— Le casque, il est où ? demanda Pete, les yeux sur le filet. Tu vas pas le poser, hein ?
— Je vais le placer dans la cale inférieure, comme Jake l’a dit. Mais d’abord, je veux voir. Juste voir.
Pete resta silencieux un long moment, puis il hocha la tête.
— J’veux pas te voir mort, Mack. T’es déjà passé trop près.
— Je sais.
Mack bascula par-dessus bord, l’eau froide le saisissant comme une main géante. Il descendit, les bulles de son détendeur remontant en chapelets argentés. La visibilité était bonne, presque trop bonne. La coque du galion apparut bientôt, un squelette de bois pourri et de chair marine, prise dans une étreinte de corail et d’algues.
Mais quelque chose avait changé.
La première fois qu’il avait plongé ici, il avait senti un poids sur la poitrine, comme si l’eau elle-même lui en voulait. Une pression sourde, une présence qui le suivait à chaque coup de palme. Cette fois, rien. L’eau était claire, calme, vide. Les épaves n’avaient pas d’âme, mais celle-ci en avait eu une. Il l’avait sentie gronder sous sa peau, lui murmurer des promesses de mort.
Maintenant, il ne sentait plus rien qu’une paix étrange, presque surnaturelle.
Il nagea vers l’ouverture de la coque, là où il avait récupéré les pièces, des mois plus tôt. La brèche était toujours là, béante, mais les algues et les poissons avaient repris leurs droits. Il passa la tête à l’intérieur, lanterne allumée. Les débris étaient encore éparpillés, les caisses éventrées, les ossements blanchis par le temps. Mais les ombres ne bougeaient plus. Les voix qu’il avait entendues lors de sa première plongée, ces chuchotements désincarnés, s’étaient tues.
Il descendit vers la cale inférieure, celle où Jake avait été piégé pendant des mois. Le filet avec le casque le suivait comme une offrande. Il atteignit la poutre maîtresse, celle qu’il avait repérée sur les plans du premier officier. Il détacha le casque, le posa sur un tréteau de bois effondré, face au centre de la pièce. Il resta là, immobile, à regarder le bronze terni refléter la lumière de sa torche.
— C’est fini, murmura-t-il. Reposez-vous.
Il ne savait pas à qui il s’adressait. Aux marins morts, au capitaine, aux fantômes qu’il avait vus apparaître avec des rivets dans le crâne ou des cordes au cou. Il ne savait pas s’ils pouvaient l’entendre. Mais il le fallait, ce geste. Une pierre tombale, un dernier adieu.
Il remonta d’un coup de palme, mais un objet attira son regard dans une anfractuosité près de la cale. Un reflet discret, doré. Il nagea plus près, écartant les débris de bois et de coquillages. C’était une croix, petite, en or, pas plus grande que sa paume. Elle était incrustée d’un éclat de verre, sans doute une pierre précieuse disparue, mais le métal était terne, fatigué. Elle n’avait pas de valeur marchande, pas comme les pièces. Mais elle était belle, d’une beauté qui n’appartenait qu’au passé.
Il la glissa dans sa poche de poitrine, sans réfléchir. Pas pour l’argent. Pour autre chose. Une mémoire, un symbole. Il ne savait pas encore pourquoi, mais il savait où la déposer.
Il ressortit de la coque et remonta lentement, les poumons légers, le cœur étrangement apaisé. Quand il brisa la surface, Pete l’attendait à la rambarde, les bras croisés.
— Alors ? demanda Pete.
— Ça y est. Le casque est en place. La cale est calme. Je crois que… c’est fini.
Pete le tira à bord, l’aidant à ôter son harnais.
— Et les pièces ? demanda-t-il.
Mack secoua la tête, les mains encore tremblantes de froid.
— Tolbert les a. Il s’est damné lui-même.
Pete souffla, un long sifflement entre les dents.
— Et maintenant ?
Mack s’assit sur le pont, les jambes lourdes. Il sortit la petite croix de sa poche, la tint un instant sous la lumière déclinante du soleil.
— Je dois la déposer quelque part. Sur la tombe de l’amiral Pimm.
Pete fronça les sourcils.
— L’amiral ? Celui que t’as cité pendant la dernière mission ? J’croyais qu’il était enterré à Kingston.
— Ses cendres, oui. Mais il a passé ses dernières années en mer, à chercher quelque chose. Il était obsédé par cette épave, lui aussi. Je crois que cette croix lui appartenait.
Pete ne dit rien. Il se contenta de hocher la tête, comme s’il comprenait ce que Mack ne disait pas à voix haute.
Ils mirent le cap sur Kingston à la tombée de la nuit. Mack resta sur le pont, la croix serrée dans sa main, le regard perdu dans l’écume de la mer. La boussole, qu’il avait consultée une centaine de fois, semblait étrangement stable. Le vent soufflait doux sur le pont, comme une main qui l’accompagnait, pas pour le retenir, mais pour le laisser partir.
Quand ils accostèrent au quai, Mack monta seul au cimetière marin qui surplombait la ville, une colline de tombes blanches blanches sous un ciel lavé de nuages. Il trouva la stèle de l’amiral Pimm, une pierre simple, gravée de son nom et de sa devise : *Navigare necesse est, vivere non est necesse.* Il posa la croix au pied de la pierre, la tint un instant, puis la laissa.
— Merci, murmura-t-il.
Il redescendit vers le port. La police était là. Deux agents attendaient près du quai, calepin à la main. Mack se dirigea vers eux, les mains ouvertes.
Mais avant qu’il arrive à leur hauteur, son téléphone vibra dans sa poche. Il l’ignora. Il vibra de nouveau. Puis une troisième fois. Mack soupira, sortit l’appareil, regarda l’écran.
Un message de Rosa, accompagné d’une pièce jointe. Quelques lignes à peine :
*Mack, ne viens pas. J’ai trouvé un document dans les archives du tribunal maritime. Ta décharge de l’armée est frauduleuse. Tu as été piégé. J’ai les preuves.*
Mack s’arrêta net, les yeux rivés sur l’écran. Les deux agents le regardaient, attendant. Il leva la tête, regarda l’horizon, la mer, les souvenirs qui se dispersaient derrière lui comme des fantômes.
Il ne savait plus ce qui était le plus dangereux : les pièces, la malédiction, ou les vérités qu’il allait devoir affronter une fois libre.
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