Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 31: The Second Cache
La douleur explosa dans sa cheville gauche au moment où ses pieds heurtèrent la roche volcanique. Mack roula sur le côté, la mâchoire serrée, et releva la tête juste à temps pour voir la silhouette de Tolbert disparaître entre deux éboulis de pierres, le sac de toile rebondissant contre son dos.
« Mack ! » La voix de Pete dévala la pente derrière lui. « T’es blessé ? »
Mack cracha du sable et tenta de se relever. Sa cheville céda immédiatement, et il retomba lourdement. Un élancement blanc remonta jusqu’à son genou. Il regarda la crête rocheuse au-dessus de lui, là où Tolbert avait filé vers l’intérieur de l’île, vers les collines denses de mahoganis et de cactus. Le courant de la sueur coulait dans son cou, et il pouvait sentir chaque pulsation de son cœur battre dans sa cheville.
« Putain, » souffla-t-il.
Pete arriva à sa hauteur, hors d’haleine. Il jeta un coup d’œil à sa cheville, puis à la direction que Tolbert avait prise. « On peut encore le rattraper. Je pars en courant, je le coupe avant la crête— »
« Non. » Mack releva une main et ferma les yeux. Il inspira profondément l’air salé chargé de poussière. « Laisse-le. »
« Mais les pièces— »
« Tu l’as entendu aussi bien que moi, les gars. » Mack s’assit lourdement sur une pierre et dégagea le haut de sa botte d’un geste sec. Sa cheville avait déjà commencé à gonfler. « Ce navire est maudit. Les pièces aussi. Il le découvrira assez vite tout seul. »
Le regard de Pete resta fixé sur la crête. Un muscle tressaillait dans sa mâchoire. « Il va briser quelque chose. Les vendre. Les séparer. Tu m’as dit que les trois pièces devaient rester ensemble pour que l’eau— »
« Et elles sont séparées désormais. » Mack baissa les yeux sur ses mains. Il les regarda comme s’il les voyait pour la première fois. Des mains calleuses. Des mains qui avaient tenu des lignes de vie, des torches de soudage, des registres de bord falsifiés. Il serra le poing et le relâcha. « Et ce n’est plus mon problème. »
Il força un sourire qu’il ne ressentait pas. « Ramène-moi au bateau, vieux. On a un portail de carénage qui nous attend à Nassau. »
Pete hésita encore un long moment. Puis il passa le bras de Mack autour de son épaule et entreprit la descente.
Ils mirent une heure à rejoindre l’annexe. La cheville de Mack avait triplé de volume, et chaque pas dans les cailloux lui tirait un juron entre les dents. Sur le pont du Sea Serpent, Jake et Rosa les attendaient, l’expression grave. Abigail, adossée au bastingage, tenait déjà un sac de glace et un bandage propre.
« Il a filé dans les collines avec les pièces, » dit Mack avant que quiconque ne puisse poser la question. Il s’affala sur le banc de cockpit, tossant sa tête entre ses mains. « Je n’ai pas pu le rattraper. »
« Et on n’a pas essayé plus que ça, » compléta Pete.
Rosa le dévisagea. Ses yeux sombres brillaient d’intelligence. « Tu as laissé partir un homme avec la seule preuve— »
« La preuve de quoi ? » Mack releva la tête. « Que j’ai menti sur des rapports de plongée il y a six ans ? J’ai déjà signé ma confession, Rosa. J’ai écrit chaque mensonge, chaque faux rapport, chaque signature falsifiée. Les pièces, Tolbert, tout ça, ce ne sont plus que des fantômes de plus. » Il prit une inspiration rauque. « À Nassau, je me rends. C’est la seule chose qui ait encore de la valeur à mes yeux. »
Un silence tomba sur le pont, troublé seulement par le clapotis de l’eau contre la coque et le gémissement des aussières.
Jake s’approcha. Il était encore pâle de ses mois passés dans le ventre de l’épave, mais il y avait une clarté nouvelle dans son regard. « Et le helmet de bronze ? Ce qu’il m’a fallu pour t’expliquer ce qu’il fait— si on ne le pose pas avec les pièces dans la cale inférieure, on n’achève jamais la cérémonie. On n’aura jamais— »
« On n’aura jamais besoin de l’achever. » Mack passa une main sur son visage barbu. « Le Santa Catalina est en paix. On l’a nettoyé de ce qu’on pouvait, et le reste appartient aux fantômes. Je m’en vais rendre des comptes à ceux des vivants que j’ai trahis. »
Il scruta le visage de Jake. « Je suis désolé. Pour toutes ces années pendant lesquelles j’ai laissé croire que je n’avais rien à voir avec ta disparition. Que je t’avais laissé mourir là-bas. » Sa voix se brisa presque, mais il la tint. « Tu méritais mieux qu’un associé qui avait peur de dire la vérité. »
Jake soutint son regard un long moment. Puis il hocha lentement la tête. « Tu me la raconteras, cette vérité. Le jour où tu seras prêt. »
La traversée jusqu’à Nassau prit deux jours. La cheville de Mack resta posée sur un seau retourné, et Pete la trempa dans l’eau de mer trois fois par jour en maugréant sur les blessures des hommes trop fiers pour demander de l’aide. Mack laissa faire. Il passa l’essentiel du voyage à l’intérieur, à écrire. Non pas une nouvelle lettre — la confession était déjà signée et cachetée — mais des instructions. Le nom du port où le Sea Serpent devait être amarée. La liste des créanciers à qui il devait encore de l’argent. Un petit mot pour l’armateur de la marina, qui avait cru en lui quand personne d’autre ne le faisait.
Quand il tendit le dossier de transfert à Rosa, elle tenait encore le café chaud qu’elle n’avait pas bu.
« Pourquoi moi ? » demanda-t-elle.
« Parce que tu es la seule à qui je fais confiance pour ne pas couler ce bateau. » Mack s’appuya contre l’encadrement de la porte de sa cabine, la cheville encore bandée mais légèrement désenflée. « Parce que tu sais ce que c’est que de perdre un équipage et de repartir de zéro. Parce que tu ne m’as jamais demandé de te mentir. »
Elle prit le dossier. Elle ne l’ouvrit pas. Elle le serra simplement contre sa poitrine. « Et toi ? Tu vas vraiment te livrer aux autorités ? »
« Oui. »
« Ça veut dire la prison, Mack. Le déshonneur. Ta carrière— »
« Ma carrière est déjà morte. » Il haussa les épaules, une lueur amère dans les yeux. « Elle est morte dans un registre falsifié il y a six ans. Je préfère enterrer le corps moi-même. »
À terre, il peina à avancer dans les rues humides de Nassau. Sa cheville protestait à chaque pas, et il laissa Pete et Jake l’accompagner jusqu’à la porte de la maison d’Eduardo Reyes. Une maison basse, peinte en bleu pâle, avec des volets verts et des bougainvilliers grimpant jusqu’au toit de tôle. Mack frappa. L’attente fut brève. Un vieil homme vint ouvrir, le visage ridé par le soleil et par la perte. Deux yeux couleur d’eau de cale, qui ne cillèrent pas en le reconnaissant.
« Commandant Donovan. » La voix était neutre.
« Don Eduardo. » Mack ôta sa casquette et la tint dans ses mains. « J’ai de l’argent pour vous. L’intégralité de ce que je vous devais, plus les intérêts. Je l’ai gagné en cartographiant votre épave, conformément à notre accord. »
Il sortit de sa veste une enveloppe épaisse et la tendit. Reyes la prit sans la regarder. « Vous avez cartographié le Santa Catalina. Vous l’avez trouvé. Et vous me payez avec l’argent de l’exploration de la épave qui a pris la vie de mon père. »
« Oui. »
Un silence. Reyes ouvrit l’enveloppe, compta rapidement les billets avec un regard de marin, et hocha lentement la tête. Son expression ne trahissait aucune joie, mais quelque chose se relâcha dans ses épaules.
« J’ai entendu des rumeurs, » dit-il enfin. « Des rumeurs qui disent que vous vous êtes couvert de honte pour éviter que des innocents soient blâmés pour vos mensonges. Que vous avez tenté de réparer ce que vous aviez cassé. Que vous avez choisi de rendre ce bateau plutôt que de laisser ce voleur le revendre. » Il rangea l’enveloppe dans sa poche. « Je ne sais pas ce qui est vrai, Donovan. Mais un homme qui paie ses dettes face à face, sans avocat, sans détour, est un homme plus honorable que la moitié de ceux qui fréquentent les banques de cette île. »
Mack ne répondit pas. Il serra la main de Reyes, une seule fois, et se retourna.
Pete l’attendait sur le quai. Le soleil de l’après-midi jetait une lumière dorée sur l’eau du port, où se balançait un Sea Serpent déjà repeint à neuf, blanc et bleu, comme si le navire avait décidé tout seul de tourner la page.
« Alors ? » demanda Pete.
« Reyes est content. » Mack retira sa casquette et essuya la sueur de son front. « Je lui ai remboursé jusqu’au dernier centime. Maintenant, je vais chercher le commissariat. »
Pete hocha la tête. Il n’y avait plus aucune tension dans ses épaules, plus aucune dette non dite entre eux. « Tu veux que je t’accompagne ? »
« Non. C’est un chemin que je dois faire seul. » Mack lui serra la main, puis il hésita. « Tu veilleras sur le Sea Serpent ? »
« Comme s’il était à moi. »
« Il l’est presque. Rosa en tient les clés. » Mack sourit d’un sourire fatigué. « Mais j’aimerais qu’un vieux loup de mer comme toi garde l’œil sur elle. »
Pete tint sa main une seconde de plus. « Tu as fait ce qu’il fallait, Mack. Depuis le début. Tu as juste mis du temps à le comprendre. »
Mack acquiesça, puis il tourna les talons pour la dernière fois. Il marcha le long du quai, sa cheville martyrisée à chaque pas, en direction de la ville. Il ne se retourna pas. Pas même lorsque le Sea Serpent siffla une seule fois, trois brèves notes qui déchirèrent l’air du port.
Le calme régnait sur l’eau. Le ciel était clair. La lettre de confession pesait dans sa poche intérieure, bien pliée, bien signée. Alors qu’il passait devant la chapelle Saint-Augustin, il ralentit un instant et, sans vraiment savoir pourquoi, murmura une prière pour un homme qu’il n’avait jamais été, mais qu’il avait appris à devenir trop tard.
Il continua son chemin.
La brise du large souleva les feuilles des bougainvilliers sur le mur du port comme un rideau léger. Le commissariat n’était plus qu’à deux rues. La dernière promenade d’un homme libre lui parut étrangement douce, comme la fin d’une longue traversée qui se poursuivrait au-delà de tout horizon.
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