Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 35: The Deep Peace
Le champagne n’était pas du meilleur cru, et les verres en plastique sentaient encore le gasoil. Mais personne à bord du *Redemption* ne s’en souciait.
Mack leva son verre, la lumière dorée du couchant de Nassau glissant sur la coque fraîchement repeinte. Autour de lui, Rosa, Pete, Jake et les deux nouveaux membres d’équipage qu’ils avaient embauchés la veille formaient un cercle maladroit sur le pont arrière. Le nom *Sea Serpent* avait été gratté, poncé, remplacé par des lettres blanches et nettes : *Redemption*.
« À nous, dit Mack. À ceux qui restent. Et à ceux qui sont partis. »
Il ne précisa pas lesquels. Il n’en avait pas besoin. Pete baissa les yeux, Jake trinqua un peu trop fort, Rosa sourit avec cette douceur qu’elle réservait aux moments où personne d’autre ne savait quoi dire.
« Et à la bouffe qui ne vient pas d’une boîte de conserve », ajouta Pete.
Le rire brisa la solennité. Les verres s’entrechoquèrent, une mousse tiède éclaboussa le pont, et quelqu’un mit de la musique — un vieux reggae qui traînait sur le téléphone de Jake. Mack laissa la chaleur lui traverser la poitrine, ce sentiment étrange et presque oublié d’être simplement... libre.
Il s’écarta du groupe, s’appuya au bastingage, et regarda la ville qui s’éloignait doucement. Nassau devenait une tache de lumière derrière eux, et le navire prenait le large avec la régularité tranquille d’un homme qui n’avait plus rien à fuir.
Son téléphone vibra dans sa poche.
Il hésita. Depuis le procès, chaque notification lui tirait un pincement — un rappel que le monde extérieur continuait de tourner, avec ses dettes, ses secrets et ses fantômes. Il sortit l’appareil, le déverrouilla.
Message d’un numéro inconnu. Pas de texte, juste une photo satellite, grossièrement annotée : la côte nord d’Hispaniola. Une croix rouge, tremblée, marquait une anse isolée à une vingtaine de kilomètres du site du second dépôt. Légende en dessous : *Zone fouillée. Vide. Le voleur a disparu.*
Mack fixa l’écran. Tolbert. Les trois pièces maudites. Le second cache qu’il avait soi-disant renvoyé aux héritiers de l’amiral Reyes, mais que Tolbert avait pillé avant de s’enfuir, emportant avec lui leur malédiction.
Il agrandit la photo. Le trou dans le sable était net, frais. Quelqu’un avait creusé vite, sans méthode, sans archéologue. Les pièces étaient soit dans les mains de Tolbert, soit déjà dispersées. Dans les deux cas, l’homme portait désormais sur lui ce que Mack avait passé des semaines à fuir.
La nuit tomba sur son visage.
Rosa apparut à ses côtés, deux verres à la main. Elle lui en tendit un, suivit son regard vers l’écran.
« C’est lui ? »
Mack acquiesça. Rengainant le téléphone, il le fourra dans sa poche. « Le cache était vide. Tolbert s’est volatilisé avec les pièces. »
Rosa but une gorgée. « Tu regrettes de ne pas l’avoir poursuivi ? »
« Non. » La réponse sortit sans qu’il ait à réfléchir. « S’il y a une chose que j’ai apprise avec ce chantier, c’est qu’on ne court pas après une malédiction. On la laisse vous trouver. Et elle trouvera Tolbert. Elle le trouvera, et il n’y aura plus personne pour le tirer de là. »
Elle posa une main sur son avant-bras. « Tu n’es plus cet homme-là, Mack. »
Il la regarda. Dans la pénombre, ses yeux brillaient de cette intensité calme qu’il avait apprise à reconnaître — celle qui disait qu’elle croyait vraiment ce qu’elle disait. Il voulut la croire aussi.
« Non, dit-il enfin. Je ne le suis plus. »
Une rafale de vent souleva les cheveux de la jeune femme. Elle frissonna légèrement, acquiesça, et retourna vers le groupe. Mack resta encore un instant appuyé au bastingage, écoutant la mer.
La photo restait gravée dans sa mémoire, non comme une promesse de danger, mais comme un avertissement. La mer gardait ses secrets. Elle les gardait toujours. Certains, elle les recrachait des décennies plus tard — casques de bronze, papiers militaires falsifiés, gobelets d’or surgissant des profondeurs avec leurs cortèges de morts. La question n’était pas de savoir s’il rencontrerait d’autres mystères, mais quand ils refuseraient de rester enfouis.
Pourtant, ce soir, il souriait.
Il souriait parce que sa dette était payée, parce que son nom avait été lavé devant la cour, parce que Rosa, Pete et Jake étaient là, et parce qu’il dormait sans cauchemars pour la première fois depuis des années.
« Mack ! lança Pete depuis l’avant. Tu viens ou quoi ? La bouffe est prête ! »
Mack rit doucement, secoua la tête, et rejoignit le groupe.
Le repas fut bruyant, maladroit, joyeux. Pete avait cuisiné une soupe de poisson épaisse avec ce qu’ils avaient pêché l’après-midi, du pain rassis qu’il avait fait griller, et une bouteille de rhum qu’ils partagèrent en récitant des toasts de plus en plus absurdes. Jake raconta l’histoire — largement embellie — de leur rencontre avec les dauphins au large de Cayo Largo. Rosa parla de son oncle, qui avait tenu un chantier naval à La Havane, et de la façon dont il avait appris à reconnaître un bateau honnête d’un bateau menteur à la seule coupe de la coque.
« Et ça ? demanda Jake en tapant sur le plat-bord. Elle est honnête, notre coque ? »
Rosa leva son verre. « Elle apprend. »
Ils rirent tous.
Quand le repas se termina, Mack s’excusa. Il descendit dans la cabine qu’il s’était attribuée — la plus petite du navire, à l’arrière, orientée vers la poupe. Il avait choisi celle-ci exprès. Tournée vers le sillage, tournée vers tout ce qu’on laisse derrière.
Il fit jouer la petite lampe à huile posée sur la table. La cabine était nue, fonctionnelle, encore vierge des effets personnels qu’il n’avait presque plus. Quelques vêtements, un carnet de navigation, et puis... ça.
Le casque de bronze.
Il l’avait remonté du *Santa Catalina* lors de son dernier plongeon, pas pour le garder comme trophée, mais pour ne pas le perdre. Après l’avoir déposé dans la cale du vieux navire comme une offrande, après avoir laissé l’épave devenir ce qu’elle devait être — un tombeau et non une prison — il avait compris quelque chose. Une partie de lui resterait toujours là-bas, dans ces profondeurs où il avait failli mourir, où il avait vu des choses que les mots ne pouvaient pas saisir. Ce n’était pas de la superstition. C’était de la géographie intérieure.
Alors il avait remonté un des casques qui traînaient près de la cale, l’avait nettoyé, poli, et il le tenait maintenant entre ses mains.
Le cuivre luisait doucement à la lumière de la lampe. Il était lourd, doux, usé par des siècles de sel et de silence. Deux bosses portaient des traces de martelage ancien, malhabile — réparation d’urgence d’un marin forgeron, peut-être, sur une mer lointaine dont il ne restait plus que des récifs de papier.
Mack le souleva, le suspendit à un crochet qu’il avait vissé dans le mur de bois, au-dessus de la table. Le casque bascula légèrement, se stabilisa, et sembla le regarder.
« On dirait que tu me juges », dit-il tout bas.
Le casque ne répondit pas. Il n’avait jamais répondu. Il n’était qu’un objet, un rappel, une lettre d’un autre temps. Mais quand Mack s’assit sur la couchette et recroisa les jambes, il trouva le regard du casque presque apaisant. Ce n’était plus un reproche ni une menace. C’était juste là — le passé, fixé au mur, qui le regardait aller de l’avant.
Il sortit de la poche de sa veste le petit rouleau de papier qu’il gardait toujours sur lui : le nouveau contrat. Mission d’exploration, pas de trésor. Relevé bathymétrique d’une fosse sous-marine au large de la Barbade, pour une université marine qui cherchait des données sur les migrations de coraux. Le salaire était modeste, sévèrement comparé aux fortunes que la mer avait failli lui donner. Mais la page était propre. Pas de promesse d’or. Pas de carte maudite. Pas de fantôme.
Il relut les clauses une dernière fois, replia le papier soigneusement, et le rangea dans la table de nuit.
Sur le pont, la musique avait repris. Pete chantait faux quelque chose que personne n’écoutait vraiment. Une main frappa à la porte de la cabine.
« Entre », dit Mack.
Jake passa la tête à l’intérieur. Son visage était sérieux, mais ses yeux souriaient.
« Tu es bon ? demanda-t-il.
— Juste à ranger un peu mon nouveau bureau.
— Beau casque. » Jake le regarda un instant, sans moquerie. « Il est à toi ? »
Mack songea à la réponse honnête, puis à la vraie. « Il était à quelqu’un d’autre. Maintenant, il veille sur moi. C’est tout. »
Jake acquiesça lentement, comme s’il comprenait davantage qu’il n’en montrait. « Rosa dit qu’on mettra le cap au sud-est demain. Nouvelle mission. »
« Elle a raison. »
« Et ensuite ? »
Mack prit une inspiration. L’air sentait le bois humide, la mer, le rhum. Il regarda le casque, puis son ami. « Ensuite, on verra. L’eau est vaste. »
Ils remontèrent sur le pont ensemble. La nuit était claire, piquetée d’étoiles, la mer plate comme un miroir noir. Nassau n’était plus qu’un souvenir lumineux à l’horizon, avalé par l’obscurité. Mack posa les mains sur le gouvernail, sentit la réponse du navire à travers la fibre de ses paumes.
Il n’y avait pas de destination. Pas de trésor caché à l’horizon. Pas de dette qui pesait comme une ancre autour de son cou. Il y avait juste un bateau écarlate de vie, un équipage qui riait sous les étoiles, et une mer qui l’attendait pour l’explorer, purement, librement, sans lui faire de promesses.
La photo du cache vide de Tolbert traversa encore une fois son esprit. Il la laissa flotter comme une écume, comme il avait appris à laisser passer les ombres qui remontaient parfois de la cale. La malédiction était une chose vivante, et Tolbert l’avait prise. Cette pensée aurait pu le ronger. Mais ce soir, elle ne fit que l’effleurer.
Le vent se leva. Mack tourna la barre légèrement vers le sud-est, traça une route invisible entre les étoiles, et sourit.
Le passé était derrière. Les fantômes étaient en paix. L’aventure commençait.
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