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Les Fils de Paris

Lire le chapitre 1: The Last Fitting

L’atelier sentait la cire, la laine humide et le thé froid. Elise Moreau ne leva pas les yeux de l’ourlet qu’elle épinglait, les doigts calés contre le crêpe noir qui glissait sous ses paumes comme une eau lourde. La veuve Dumont se tenait droite sur le petit podium, le menton haut, les mains croisées sur son ventre — une posture apprise, peut-être, dans les années de deuil public. Le miroir à trois faces lui renvoyait son image, et elle s’y regardait sans faiblir, comme si la robe déjà la protégeait.

— Encore deux centimètres sur le côté gauche, murmura Elise. La hanche tombe.

Elle travailla à l’épingle sans demander la permission. C’était son atelier, le sien depuis quatre ans — celui que Madame Lefèvre lui avait confié un soir de juin 1942, quand les mains du vieux tailleur avaient commencé à trembler. Elise avait vingt ans, des doigts fins et une mémoire des lignes qui dépassait ce qu’elle savait en dire. Elle n’avait pas eu besoin de mots pour comprendre ce qu’on lui demandait : tenir la boutique debout, faire semblant que la maison vivait encore, prier pour que la guerre s’arrête avant la ruine.

La guerre s’était arrêtée. La ruine, non.

— Le décolleté est trop haut, dit la veuve Dumont d’une voix sèche. Je ne veux pas de cette pudeur de couvent. Mon mari était un homme de voiries, Elise. Il regardait les femmes.

Elise ôta deux épingles, fit glisser l’encolure d’un centimètre. Le crêpe céda, dessina une ligne plus franche sous la clavicule. La veuve hocha la tête sans sourire.

— Encore.

— Le crêpe ne tiendra pas plus bas, madame. Il bâillera sous les bras.

— Vous êtes la première à me dire non dans cette ville depuis la Libération. Ça me plaît.

Elise ne répondit pas. Elle recula d’un pas, étudia la chute du tissu, l’ombre portée du pli sur la hanche. La robe était presque finie. Les boutonnières étaient prêtes, les finitions invisibles cousues à la main par Berthe, la seconde, dans la pièce du fond. Il restait ce satin fragile autour de la taille, cette ceinture qui demandait trois jours de mise en forme pour ne pas faire de faux pli. Elise savait qu’elle n’aurait pas trois jours. Elle ne savait pas encore pourquoi.

Le bruit lui parvint d’abord comme un froissement de papier — quelque chose qui tombe, quelque chose de léger qui glisse sur le parquet. Puis un heurt contre le chambranle de la porte, un bruit sourd et mou.

Elle se retourna.

Madame Lefèvre se tenait appuyée au cadre de la porte de l’atelier, une main crispée sur son châle, l’autre pendante le long de son corps. Son visage était gris, tiré d’un seul côté, comme si un peintre avait effacé une moitié de ses traits. Sa bouche bougeait sans former de mot, un petit son de gorge, une plainte d’animal pris au piège.

Elise laissa tomber les épingles. Elles firent un bruit de grêle sur le parquet.

— Berthe ! cria-t-elle. Berthe, venez !

Elle atteignit Madame Lefèvre au moment où les genoux de la vieille femme cédaient. Elise la rattrapa par les épaules, la fit glisser contre le mur, lui soutint la nuque. Le tissu du châle — une laine autrefois violette, désormais usée jusqu’à la trame — sentait le camphre et l’oubli.

— Madame, madame, écoutez-moi.

La bouche de Madame Lefèvre remua encore, et cette fois un son en sortit, mouillé, à peine articulé.

— …fille… la maison…

Berthe arriva en courant, les mains encore poissées de fil. Elle poussa un cri bref, étouffé, et se signa — la vieille habitude des années de guerre, quand on ne savait pas si on récitait une prière pour les vivants ou pour les morts.

— Le médecin, dit Elise. Rue de Sèvres, le petit docteur Bertin. Allez, courez, je reste ici.

La veuve Dumont descendit seule du podium, les mains sur sa jupe noire, et contempla la scène avec une placidité presque indécente.

— Elle est en train de mourir ? demanda-t-elle.

— Non, répondit Elise sans réfléchir. Elle a un malaise. Elle se remettra.

Elle ne le savait pas. Elle savait seulement que Madame Lefèvre ne pouvait pas mourir là, maintenant, sur ce parquet froid, devant une cliente et une robe à moitié finie. C’était une question de dignité. Les femmes de la maison Lefèvre n’étaient pas mortes dans la boue des caves, ni sous les bombes, ni dans les convois — Elise avait veillé à cela, ou avait veillé ce qu’elle pouvait. Madame Lefèvre mourrait, si elle devait mourir, dans son lit, proprement, avec quelqu’un pour lui tenir la main.

En attendant, Elise lui tenait la tête contre son genou, écoutait sa respiration rauque, et regardait autour d’elle l’atelier qui avait été sa vie : les tables de coupe encombrées, les chemises de papier huilé, le mannequin de toile couturé d’épingles comme un hérissé de métal. Le plafond s’écaillait dans l’angle nord. Le radiateur toussait depuis janvier. Quatre maisons de couture avaient fermé dans le quartier depuis la Libération, et leurs vitrines vides annonçaient les tempêtes futures.

Quand la veuve Dumont demanda, sans méchanceté, si la maison allait survivre à sa fondatrice, Elise ne répondit pas.

Le docteur Bertin arriva une demi-heure plus tard, avec une mallette fatiguée et des regards qui en savaient plus long que ses mots. Il fit transporter Madame Lefèvre dans sa chambre à l’étage, prescrivit du repos, du calme, des choses que l’époque ne distribuait pas. Il parla à Elise sur le palier, à voix basse, comme on parle devant un défunt.

— Elle a eu une hémorragie dans la tête. Elle peut survivre. Elle peut aussi mourir dans la nuit, ou dans une semaine. Nous ne savons pas.

— Et si elle survit ?

— Elle ne parlera peut-être plus, ou mal. Elle ne marchera peut-être plus. Le couturier de cette maison, si elle survit, c’est vous.

Elise le regarda sans comprendre. Puis elle comprit.

Le silence de l’atelier, le soir venu, était plus lourd que le deuil. Elise fit partir Berthe à neuf heures — la femme avait des enfants, un mari revenu de captivité, une vie qui l’attendait dehors. La veuve Dumont était partie depuis longtemps, avec sa robe épinglée et une promesse vague : elle reviendrait pour la livraison, ou peut-être pas, selon ce que la rue raconterait demain. Elise resta seule avec la machine à coudre Singer, le mannequin de toile, et le téléphone qui ne sonnait pas.

Elle sortit les comptes du tiroir fermé à clé, celui que Madame Lefèvre ne laissait jamais personne ouvrir. Elle les avait déjà lus, de loin, d’un regard oblique les soirs de fermeture. Elle les étala cette fois sur la table de coupe, les éclaira d’une lampe à pétrole — l’électricité était encore coupée après onze heures — et elle compta.

Les chiffres étaient pires qu’elle ne le pensait. Un peu pires. Beaucoup pires.

Elle était en train de refaire l’addition pour la troisième fois, espérant une erreur qui n’existait pas, quand elle entendit les pas dans l’escalier.

Deux hommes. Des pas fermes, pressés, désaccordés. L’un en gros souliers, l’autre en chaussures de ville au cuir fin, qui claquaient sur les marches malgré la poussière.

Elise remit les comptes dans le tiroir sans bruit, éteignit la lampe, et attendit dans le noir.

La porte de l’atelier s’ouvrit sans qu’on frappe.

L’homme qui entra avait la trentaine, un pardessus gris bien coupé, un visage étroit qui semblait taillé pour les désaccords. Il tenait un chapeau contre sa poitrine comme un bouclier et une serviette de cuir qu’il posa sur la table de coupe sans demander la permission. Son compagnon, plus âgé, plus épais, resta près de la porte avec l’air de compter les mètres carrés.

L’homme au pardessus regarda Elise. Il la regarda vraiment — pas comme on regarde une femme dans un atelier, mais comme on examine un obstacle sur une route.

— Je suis Julien Marchand, dit-il. Je suis le gérant de la maison Lefèvre. Et vous êtes mademoiselle Moreau, je suppose.

— Oui.

— Madame Lefèvre a été transportée à l’hôpital il y a une heure. Son médecin a appelé le siège. Je suis venu voir l’état des lieux.

Elise ne bougea pas. Elle continua de le regarder dans la pénombre, les mains à plat sur la table, le cerveau encore occupé par les chiffres du tiroir.

— Elle n’a pas été transportée à l’hôpital, dit-elle. Elle est dans sa chambre, au premier. Le docteur a dit qu’elle devait rester au calme.

— Alors c’est encore pire. Elle va mourir chez elle, et nous allons mourir avec elle.

Il avait dit cela sans ironie, comme une constatation comptable.

Elise alluma une lampe — pas la grande, une petite lampe de table en cuivre qui éclairait dans un rayon étroit. La lumière coupa l’obscurité entre eux sans la dissiper tout à fait.

— La maison est à trois semaines de la banqueroute, dit Julien Marchand. Il l’a dit sans préambule, comme on annonce un décès ou une date de livraison. J’ai fait tous les comptes hier soir. Il reste de quoi payer les salaires pendant trois semaines, puis plus rien. Le bâtiment appartient encore à la maison, mais l’hypothèque a été renouvelée dans des conditions désastreuses en 1944. Si nous ne trouvons pas une solution d’ici la fin du mois, nous perdrons tout.

— Je le sais.

Il s’arrêta. La petite lampe fit briller la tranche de ses lunettes, qu’il portait sur le front, comme un ouvrier son outil.

— Vous le savez ?

— J’ai vu les comptes. Je les ai vus il y a six mois. Je les ai vus encore ce soir.

Il la considéra d’un air nouveau, moins comme un obstacle, plus comme une donnée qu’il n’avait pas encore évaluée.

— Et vous ne faisiez rien ?

— Je faisais ce que je pouvais. Je coupais les tissus mieux que les autres. Je faisais des robes que les clientes montraient à leurs amies. J’essayais de tenir la maison jusqu’à ce que Madame Lefèvre décide de quoi que ce soit.

— Elle a décidé, dit-il. Elle a décidé de tomber raide dans son atelier. Elle a décidé de nous laisser une maison vide et une dette qui grossit plus vite que nos ventes.

Elise sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine, un vieux nœud qu’elle connaissait depuis la guerre.

— Ne parlez pas d’elle comme ça, dit-elle doucement. Elle a tenu cette maison pendant l’Occupation. Elle a caché des gens dans la cave. Elle a payé des salaires quand personne n’en avait.

— C’est très bien. Ça ne remplit pas les calepins de commandes.

Il fit un pas vers elle — pas un pas de menace, un pas de comptable qui veut montrer ses chiffres.

— J’ai une proposition à vous faire, mademoiselle Moreau. J’ai des contacts rue de la Paix. Des acheteurs qui reprennent les fonds de commerce des maisons en difficulté pour les démanteler, récupérer les clientes, revendre les murs en appartements. C’est ce qui se passe actuellement. Ce sont les règles du jeu.

— Vous voulez vendre la maison ?

— Je veux sauver ce qui peut l’être. Madame Lefèvre est indigne. Il n’y a pas de successeur. Il n’y a que vous — une coupeuse talentueuse, peut-être, mais une coupeuse. Il n’y a pas de commandes, il n’y a plus de clientes, et il y a une dette qui nous étouffe. Trois semaines, et c’est fini. À moins que vous n’ayez une meilleure idée.

Il attendit. Elise regarda ses mains posées sur la table — des mains qui avaient tenu des épingles, des ciseaux, des tissus de deuil et de mariage, des mains qui savaient lire la chute d’une étoffe mieux qu’une comptabilité. Elle pensa à Madame Lefèvre, là-haut, muette peut-être pour toujours, qui lui avait appris ce que sa propre mère n’avait pas pu lui apprendre : la différence entre couper du tissu et construire une ligne.

Elle pensa à la rue en bas, aux vitrines vides des maisons fermées, aux clientes qui rentraient dans les magasins des grands couturiers, ceux qui avaient traversé la guerre avec des noms propres et des fortunes intactes.

Elle pensa aux comptes dans le tiroir.

— Oui, dit-elle. J’ai une meilleure idée.

Il haussa un sourcil.

— La presse présente la collection d’été dans trois semaines, à l’hôtel Lutetia. Toutes les maisons de la place ont reçu une invitation. La maison Lefèvre — la maison Lefèvre a été invitée, parce que Madame Lefèvre avait des amitiés anciennes avec le comité. Il y a des gens qui ne savent pas encore que nous sommes morts.

— Et alors ?

— Et alors nous leur montrerons que nous ne sommes pas morts. Une collection. Six pièces. Couture complète, finitions à la main, tissus que j’ai déjà réservés chez deux fournisseurs qui nous font encore crédit — du lainage, de la soie bon marché, de la charmeuse que je peux teindre moi-même, il me reste de l’aniline de bonne qualité. Six pièces, trois semaines, une présentation.

— Une présentation à l’hôtel Lutetia. Un salon plein de journalistes et de milliers de francs en frais d’installation.

— Je le sais.

— Et après la présentation ?

— Après la présentation, nous verrons. Mais d’abord il faut y arriver.

Julien Marchand la regarda. Le silence dura assez longtemps pour qu’Elise entende son propre cœur battre contre ses côtes, pressé, buté, vivant.

— Mademoiselle Moreau, dit-il lentement, vous venez de me demander de parier la seule chose qui me reste — la valeur résiduelle d’un nom en faillite — sur la capacité d’une coupeuse inconnue à produire une collection complète en trois semaines. Avec des tissus de rebut, une infrastructure mourante et une patronne paralysée à l’étage.

— Oui.

— Pourquoi ferais-je cela ?

— Parce que l’alternative est de vendre le nom aux enchères pour une bouchée de pain, et vous le savez aussi bien que moi. Parce que vous n’êtes pas venu jusqu’ici avec votre serviette de cuir pour simplement annoncer la fin — vous êtes venu voir s’il restait quelque chose à sauver.

Il ne répondit pas tout de suite. Il se tourna vers la fenêtre, regarda la rue noire, les façades muettes. Elise vit sa main gauche — la main qui ne tenait pas le chapeau — ouvrir et se refermer sur un pli de son pardessus, un tic de quelqu’un qui décidait plus vite qu’il ne le montrait.

Il se retourna.

— Trois semaines. Six pièces. Et vous répondez de chaque franc dépensé — à moi, pas à Madame Lefèvre, pas à la mémoire de